Post n°32
Auteur : Sebastian Melvar
J’avais passé ces dernières heures précédant les résultats dans un bureau jouxtant la salle des fêtes, ainsi l’appelait-on sans savoir encore si le nom était adapté. J’avais insisté pour que seuls Ulrick et Isaelle soient à mes côtés pour envisager les suites à donner en cas de victoire ou de défaite. Convaincre Valerian Ulgo qu’il était beaucoup plus utile auprès des journalistes n’avait pas été très difficile tant l’homme aimait se montrer au public, à tous les publics.Et voilà le résultat. Majorité absolue des suffrages exprimés, la victoire était sans appel mais gare à l’imprudence qui consisterait à négliger la part des voix recueillie par Éléna Longue-Épée. Il n’y avait guère que dans l’intimité de mon esprit que je pouvais laisser s’exprimer toute ma vanité, aussi m’était-il difficile de comprendre comment autant d’alderaaniens avaient pu être sensibles à la mauvaise prestation de la Maréchale candidate. Les citoyens s’étaient probablement souvenus de son passé glorieux et avaient ainsi pardonné son étrange démarche. Je ne pouvais toutefois m’extraire de cette pensée que les voix gagnées par Éléna étaient avant tout des voix que j’avais perdues. Dans cette victoire, je recherchais d’abord mes erreurs, celles qui m’avaient empêché d’inspirer aux électeurs la confiance suffisante pour me porter massivement à la fonction de Vice-Roi.La liesse de la salle voisine allait m’empêcher d’accorder à cette nécessaire introspection le temps dont elle avait besoin. Qui aurait compris à cet instant qu’un candidat vainqueur ne fête pas sa victoire ? Mais remporter une élection n’est pas une victoire comme une autre. L’instant de joie, s’il est réel, est particulièrement fugace. Le poids des obligations à venir se faisait particulièrement sentir, et ce d’autant plus que la victoire n’était pas aussi éclatante que secrètement espéré. Isaelle, dans son immense sagesse, décela une nouvelle fois mes doutes et questionnements. Elle brisa ce silence pesant qu’Ulrick n’osait pas interrompre.- « J’espérais mieux aussi. Provoquante vieille femme… Ulrick en était particulièrement étonné. Il pensait être le seul à me parler sans aucune forme de censure, il découvrait une Isaelle Melvar qu’il ne soupçonnait manifestement pas. Mais une victoire est une victoire. Quand viendra l’heure du bilan, les gens ne regarderont pas ton score initial, ils regarderont tes résultats.- Mais comment je peux imposer mes vues avec autant d’opposants ?- Il n’y en a pas tant que cela… Le jeune Ulrick voulait manifestement participer, mais Isaelle reprit aussitôt la main.- L’opposition, c’est normal en démocratie. Et ton directeur de campagne n’a pas tort, la part des citoyens votants qui se sont explicitement prononcés contre toi reste bien en deçà des soutiens. Elle marqua une pause d’un regard vers les résultats. Bien sûr, il y a le vote blanc. Tu restes un élément nouveau de la scène politique alderaanienne. La frilosité de l’électorat est compréhensible, et mieux vaut dans ce cas l’attentisme d’un vote blanc que l’hostilité d’un vote Longue-Épée. Isaelle se leva avec grâce, avant de conclure. Ton premier discours est important, je te laisse y réfléchir avec ton conseiller. Elle fit une discrète révérence. Toutes mes félicitations, Monsieur le Vice-Roi. »Sur ces mots, Isaelle quitta la pièce pour rejoindre la salle des fêtes. On pouvait aisément entendre la réaction du public à son arrivée. Elle était désormais l’un des individus les plus proches du Vice-Roi, projeté sur le devant de la scène politique alderaanienne. Nul doute qu’elle s’y était préparée et que je pouvais désormais compter sur elle pour m’épauler dans une faune politique encore hostile. Me savoir ainsi un peu moins isolé me donna la force de me lever à mon tour. Ulrick m’emboîta le pas en me tendant le discours que nous avions préparé en cas de victoire.- « Un peu court, non ? Le doute, encore le doute… Qu’il devait être difficile pour mes collaborateurs de dépenser autant d’énergie à les apaiser.- Les occasions ne manqueront pas de préciser vos actions, croyez-moi. Alors faisons simple pour ce soir, laissons les cadres exulter comme ils le souhaitent.- On ne leur parle pas beaucoup d’ailleurs.- Vous êtes le Vice-Roi maintenant, c’est à la nation entière que vous vous adressez. Le jeu partisan, s’il existe naturellement, devra être caché sous un voile de pudeur, au moins pour ce soir.Vice-Roi, nul doute qu’un temps d’adaptation allait être nécessaire. La vérité est que je ne me sentais pas très différent pour le moment. Je m’étais finalement bien peu projeté dans ce rôle au point que tout ceci me semblait encore irréel.Le bain de foule qui m’attendait dans la pièce voisine serait à coup sûr un bon moyen de concrétiser cet incroyable changement, aussi chérissais-je ce dernier moment de tranquillité avant la tempête médiatique du grand soir électoral. Ulrick brisa néanmoins cet instant.- Est-ce qu’on attend qu’Éléna s’exprime ?- J’aurais tendance à dire qu’on l’a assez entendu, quels sont les usages ici ?- Il n’y en a pas vraiment, c’est un peu selon le rythme des futur-ex équipes de campagne. On n’a pas de nouvelles d’eux, je pense qu’on peut y aller.Je pris alors une longue inspiration, profitant d’un air encore pur de toutes les pollutions qui entourent les titulaires du pouvoir.- Alors on y va. Annoncez. »Ulrick pianota sur son mystérieux appareil qu’il ne quittait jamais. Mon arrivée sur la scène de la salle voisine devait être annoncée afin que l’actuel orateur soit en mesure de préparer le public. Mon auditoire serait néanmoins bien plus large que les individus présents, les différentes chaînes d’information ayant envoyé des journalistes dont le rôle était de filmer mon apparition. Ulrick avait donc parlé avec justesse : à partir de ce soir, je m’adressais à la nation entière et plus seulement à mes partisans.Deux hommes chargés de la sécurité ouvrirent donc la porte qui donnait sur une salle à la taille somme toute modeste, ce qui augmentait d’autant l’impression de surpopulation. Un cordon avait été aménagé afin que je puisse atteindre la scène sans encombre, mais le chemin fut malgré cela long à parcourir. Des poignées de mains, des salutations, des remerciements. Tellement de bruit que je ne m’entendais même plus parler. J’atteignis enfin l’estrade sur laquelle un pupitre avait été aménagé, et il fallut encore saluer la foule quelques minutes avant que le silence finisse par s’imposer. Quel contraste idéal pour marquer l’importance du moment, à la fois pour Alderaan et pour moi. Il n’était plus temps de douter du discours.« Mesdames et Messieurs, Mes chers concitoyens, Nous arrivons au terme d’un exercice démocratique de première importance et je tiens à remercier chacune et chacun d’entre vous de votre engagement, quel qu’il soit, dans dans ce rendez-vous qu’Alderaan s’est donnée à elle-même. Vous avez été une majorité à vouloir me confier la lourde tâche mais aussi le très grand honneur d’assumer les fonctions de Vice-Roi. Je n’essaierai pas de trouver les mots pour vous décrire l’immense gratitude que je ressens car je sais que vous attendez de moi bien plus que de la gratitude.Le jeu démocratique a exacerbé nos désaccords, il a montré les lignes de partage entre les citoyens qui ont exprimé leurs opinions au travers de leurs votes. La diversité des opinions doit naturellement être respectée, mais il est maintenant temps de montrer à la galaxie un peuple uni, un peuple fier de ce qu’il est, fier de son histoire, et décidé à redevenir une nation de premier plan. Nous en avons la volonté, nous en avons la force et nous sommes sur la bonne voie.Ce soir en effet, vous n’avez pas seulement choisi un individu. Ce soir, vous avez choisi une orientation claire vers le rétablissement du Royaume d’Alderaan dans toute sa force et sa dignité. Nous rendrons à Alderaan sa place au sein de la Galaxie, nous mettrons fin au mutisme forcé que l’isolationnisme a provoqué. Sans renier nos valeurs, nous nous donnerons les moyens d’assurer notre sécurité et notre prospérité dans un environnement de plus en plus incertain.Le Royaume d’Alderaan devra en premier lieu se donner les institutions qu’il mérite, des institutions conformes à ses idéaux profondément démocratiques. Vous aurez, mes chers concitoyens, un rôle à jouer dans cette grande entreprise puisque l’une des premières décisions du Ministère que je composerai sera la convocation du corps électoral afin de désigner une assemblée constituante. C’est cette assemblée qui aura la lourde mission d’adopter une Constitution pour le Royaume d’Alderaan, un travail qui nécessitera du temps car ce nouveau pacte institutionnel doit être bâti sur le consensus le plus large possible. Je consulterai donc les leaders des grandes formations politiques du Royaume afin que nous puissions établir les modalités d’élection de cette assemblée.J’engagerai en second lieu, comme je l’ai promis, des discussions avec la République Fédérale dans l’objectif d’obtenir de cette dernière les informations utiles à la résolution des dossiers judiciaires les plus sensibles du moment, et dans l’objectif aussi de rétablir des relations dont il est profitable à tous qu’elles soient apaisées et même renforcées. J’ai conscience que ce rapprochement suscite les inquiétudes, voire certaines incompréhensions. Je constate néanmoins qu’une majorité d’entre vous ont compris qu’il s’agissait de la voie à explorer. Je sais pouvoir compter sur votre soutien duquel je tirerai la force nécessaire pour préserver les intérêts alderaaniens dans tous nos échanges avec les puissances étrangères.Mes chers concitoyens, nous écrivons ensemble une nouvelle page de notre histoire, je suis honoré du rôle que vous m’y avez confié. Je suis honoré de pouvoir vous accompagner et vous guider dans cette aventure. Je consacrerai ma personne et toutes mes forces à satisfaire les devoirs que j’ai envers chacune et chacun d’entre vous.Vive la Démocratie, Et vive Alderaan. »