Post n°7
Auteur : Sebastian Melvar
DERNIÈRE LIGNE DROITE____________________________________________Le bilan des « Questions Dak tuent » était plutôt positif. J’en avais d’abord retiré une visibilité accrue dans l’opinion car le programme était effectivement suivie par l’alderaanien moyen. J’étais donc non seulement un candidat, mais surtout un candidat reconnu. Ce passage médiatique m’ouvrit d’autres portes et j’eus accès à des plateaux plus spécialisés sur les questions politiques. De candidat reconnu, je devins donc un candidat sérieux… Il restait à devenir, au point de vue des institutions alderaaniennes, un candidat officiel.Prisonnier du carcan des institutions, je devais me présenter au Conseil dirigeant afin qu’il valide ma candidature à la fonction de Vice-Roi. La chose était formelle car les conservateurs y avaient une influence majoritaire, mais portait néanmoins en elle tout le paradoxe des institutions alderaaniennes. La démocratie devait se plier au système aristocratique pour fonctionner, et je devais me plier à l’examen fantoche d’une assemblée dont j’avais ouvertement critiqué le pouvoir dans mes interventions publiques.L’entretien était d’autant plus inutile que les circonstances politiques actuelles empêchaient catégoriquement le Conseil de bloquer quelconque candidature, ce serait en effet agir contre la résolution de la crise quand il s’était jusque-là contenté de ne pas agir du tout. Alors comme tout entretien inutile, le protocole se chargea d’en allonger la durée au-delà du raisonnable. Même Valerian Ulgo, naturellement présent, ne put rien faire pour accélérer les choses et nous avons plusieurs fois saisi la lourdeur du moment pour déplorer dans le plus grand silence tout le ridicule de cette situation.Il serait inutile de raconter cette journée si l’évènement suivant cette investiture officielle n’avait pas eu lieu. Je me trouvais en effet au Palais Royal d’Aldera, au plus près de ceux dont je voulais amender les pouvoirs en cas de victoire électorale ; mais jamais je n’aurais pu imaginer qu’un proche collaborateur du Roi Organa cherche à me rencontrer. C’était un petit homme d’un âge avancé, il était très différent des nobles du Conseil puisqu’il dégageait une forme d’humilité peu habituelle en ces lieux. La conversation fut d’ailleurs dépouillée de tout formalisme puisqu’il se contenta de marcher à mes côtés vers la sortie du Palais.- « C’est très aimable à vous d’accepter ma compagnie, Monsieur Melvar.- Je prendrai toujours le temps d’écouter Sa Majesté ainsi que ceux qui parlent en son nom.- C’est tout à votre honneur… Le Roi commençait à se demander si vous n’en aviez pas après la Monarchie elle-même. Ainsi mes positions n’avaient pas échappé à la vigilance d’Auguste Organa dont le sérieux dans le suivie de l’actualité politique n’avait d’égales que les craintes qu’il nourrissait pour son avenir personnel. J’avais en effet été amené, tout en le regrettant à moitié, à m’exprimer avec des mots durs envers le Roi d’Alderaan. La solennité des lieux ainsi que les habitudes issues de mon éducation me conduisirent à relativiser l’inquiétude de mon interlocuteur, sans pour autant me démentir sur le fond.- Je n’ai absolument rien contre l’institution royale, bien au contraire. Elle symbolise toute la permanence de la société alderaanienne et je ferai tout ce qui est mon pouvoir pour la préserver, quelles que soient la source des atteintes qui lui seraient portées.- Et vous pensez que le Roi pourrait être à la source des atteintes portées à l’institution royale ? Ma dialectique sur ce sujet épineux reposait essentiellement sur la distinction, que je jugeais fondamentale, entre l’institution royale et son titulaire temporaire. Cela n’avait pas non plus échappé au vieux conseiller qui accompagnait mes pas.Je comprenais néanmoins difficilement que le Roi d’Alderaan, via ce messager, osât formuler des reproches.- Oui, et je ne suis pas le seul. Vous avez un jeté un œil par la fenêtre ces derniers temps ? Je ne suis pas très friand des mouvements populaires, mais ils sont parfois riches d’enseignements.- Nous nous passerons d’ironie, si vous le voulez bien. Visiblement habitué à intimider ses interlocuteur, ce haut représentant de la royauté alderaanienne parlait avec une franchise qu’on ne lui soupçonnait pas.- Excusez-moi, je sors d’un entretien… éprouvant. Et inutile… Avec tout le respect dû à Auguste Organa, il a agi de manière à faire peser sur lui d’insupportables soupçons… Il est crucial, pour la pérennité des institutions alderaaniennes, qu’Auguste Organa laisse la Justice faire son office. Fidel à ma dialectique, je différenciais clairement Auguste Organa et le Roi d’Alderaan. Je tenais par là à signifier que c’était bien l’homme que je condamnais, et non l’institution.- Sa Majesté a conscience que la situation ne pourra pas durer bien longtemps. Vous serez sans doute surpris d’apprendre qu’il n’est pas étranger à la reprise du jeu démocratique… C’était effectivement surprenant, et difficile à croire. Cela ne coûtait pas cher de tenter de s’attribuer le crédit d’une bonne action, surtout quand cela n’était pas vérifiable. Le Roi cherche maintenant une voie de repli honorable, s’il n’est pas trop tard.- S’il n’est pas trop tard… Je m’arrêtai de marcher tout en réfléchissant. Je ne pouvais pas m’empêcher de ressentir une forme de dévotion envers celui qui incarnait la royauté alderaanienne, quand bien même je n’étais citoyen que depuis peu de temps. En me parlant, cet homme témoignait du crédit qu’il portait à ma candidature, et mon ego ne pouvait en être que flatté. J’étais tenté de tomber dans le piège et d’ainsi lui promettre d’aider Auguste Organa, mais cela entrait en conflit avec mon discours public qui était devenu plutôt virulent à l’encontre de la personne du Roi. Je ne voulais pas non plus être taxé de « coupeur de tête », cela me rappelait trop la Kuat que j’avais quittée. Je me remis en marche vers la sortie accompagnée du collaborateur dubitatif. Je n’ai aucune envie de traîner un grand serviteur de l’État dans la boue, mais si Auguste Organa a effectivement été complice de cette fraude électorale, il y a bien peu de choses que nous pourrions faire pour sauver son honneur. Je marquai une nouvelle pause, plus courte mais sans doute plus difficile à supporter.Je ne pourrais éventuellement que lui épargner la honte d’une destitution. Si je remporte les élections, de nouvelles institutions seront mises en place. L’institution royale sera remodelée et son mode de désignation amendé. Une nouvelle élection devra immanquablement se tenir, indépendamment des « fautes » du Roi actuel. Je suppose qu’Alderaan pourrait se contenter d’Auguste Organa jusqu’à ce moment, mais cela suppose qu’il arrive le plus vite possible. Les citoyens alderaaniens ne comprendront pas longtemps qu’il soit fait obstacle à la justice, ils ne comprendraient pas davantage qu’un Roi qui se maintient artificiellement puisse peser d’une quelconque manière sur les décisions prises par le Vice-Roi élu. Le message était clair : j’acceptais de faire ce qui serait éventuellement en mon pouvoir pour maintenir Auguste Organa jusqu’à l’élection régulière d’un successeur, mais ledit Auguste Organa devrait s’abstenir d’utiliser ses prérogatives constitutionnelles autrement que pour faciliter mon action.- Sa Majesté est pleinement conscient de la nature de la légitimité du Vice-Roi. Le vieil homme, en soulignant que le Vice-Roi devait son mandat aux citoyens et non au Roi, acceptait le compromis proposé. C’est en tout cas ainsi que je l’analysais.- Tout comme je le suis. Et j’exprimais ainsi qu’en cas de conflit entre la pression populaire et cette promesse, le choix ne serait pas difficile.- Bien, nous arrivons à la sortie. Je vous souhaite bonne chance pour votre débat, Monsieur Melvar. »Je me contentai d’une révérence en guise de remerciement et de salutations avant d’embarquer dans le speeder qui me conduirait aux bureaux du parti conservateur. Ulrick était dans le véhicule, surveillant inlassablement sa montre, une manière à lui de me signifier qu’il avait un peu trop attendu à son goût.- « Le valet de pied ? C’est ainsi qu’Ulrick se plaisait à appeler tous les collaborateurs du Roi, non pas tant par dédain que par volonté de simplifier les choses. Ce manque notoire de respect à l’égard de l’institution royale n’avait curieusement jamais porté préjudice à la qualité de nos relations. Qu’est-ce qu’il voulait ?- Une voie de sortie honorable pour son maître…- Vous ne lui avez rien promis au moins ? Avec mon silence pour toute réponse, Ulrick ne put étouffer un souffle d’exaspération. Sebastian, je vous ai dit de ne rien promettre sans m’en parler.- Bon écoutez, il m’a attrapé sur le chemin de la sortie. Je n’allais pas le laisser parler sans rien dire et décrocher mon comlink entre chaque phrase pour vous demander quoi répondre. Je passe pour quoi ? Je suis assez grand pour prendre des décisions, Ulrick. C’est moi le candidat, la victoire ou la défaite sera d’abord la mienne.Le ton était sec, mais la franchise avec laquelle je m’adressais à Ulrick était en réalité la preuve de la confiance que je lui portais. Il en était parfaitement conscient, et c’était bien pour cela qu’il n’en prit pas ombrage et qu’il avait même pris l’habitude de répliquer sur un ton similaire.- C’est là que vous vous trompez… Vous m’avez fait promettre de vous alerter en cas de crise d’égo, et bien on est en plein dedans.Mon agacement était visible, parce que je savais qu’Ulrick avait raison. Je poussai un soupir énervé qui fit redescendre la pression avant d’en révéler davantage sur ce rapide échange de couloir.- Je n’ai rien promis de très explicite. Simplement qu’on n’était pas obligé de marquer le front d’Organa au fer rouge avec un vote de destitution, qu’on pouvait attendre les nouvelles institutions pour une élection royale régulière à laquelle il ne serait opportunément pas candidat…- On ne pourra pas vraiment empêcher les juges d’utiliser le leur, de fer… Des contreparties à cette demie faveur je suppose ?- Oui, Organa ne devra pas être un obstacle et si la rue se remet à gronder, je le lâche.- Bien, ça nous fait des portes de sortie. Il y a juste à espérer que ça ne nous reviendra pas en plein visage au plus mauvais moment.- Je ne vois pas bien pourquoi ça fuiterait. Il est le seul au courant et j’ai été plutôt compréhensif, voire très conciliant étant données les circonstances.- Je vais faire préparer un argumentaire, au cas où… Passons à la suite, le débat de demain. Votre opposante est restée assez évasive sur son programme, j’ai peur qu’on en découvre le gros sur le moment… Il va falloir être réactif. »C’est ainsi que nous avons discuté de ce débat à venir pendant le trajet. Trop soucieux de me construire une crédibilité sur la scène politique alderaanienne, l’équipe de campagne qui m’avait été attribuée m’avait bien peu renseigné sur la personne qui allait me faire face lors du débat décisif. Je réalisais d’ailleurs seulement progressivement que le moment de vérité ultime approchait.Certaines thématiques étaient relativement prévisibles. Mon immigration récente me serait probablement reprochée, mais seulement dans le cas où le débat deviendrait passionné. C’était une carte efficace, mais à double tranchant sur un monde réputé très ouvert culturellement. J’appris d’ailleurs, en consultant les nouvelles galactiques, que le cas n’était pas isolé, et sur des mondes réputés bien moins accueillants.La question de la réintégration d’Alderaan au sein de la République allait être inévitable, même si je ne connaissais pas encore très précisément le point de vue de mon adversaire sur cette question très clivante. D’un simple sentiment qu’il s’agissait de la chose à faire, la réintroduction d’Alderaan au sein de la République s’était transformée en conviction à mesure de mes interventions publiques. C’était toutefois la contestation que je rencontrais qui m’avait progressivement poussé à davantage de radicalité. Je devais me soucier, en prévision du débat à venir, de réintroduire un brin de modération. La pure et simple réintégration provoquerait inévitablement beaucoup d’inquiétude, mais il fallait surtout se protéger du rejet. Les prochaines heures, les prochains jours, seraient donc entièrement dédiés à la construction et surtout à la consolidation de mon discours pour l’étape finale de cette campagne électorale.