Post n°2
Auteur : Asavar Phocas
Une nouvelle explosion avait frappé Corellia. Une fois encore, le sang du peuple avait coulé dans les rues des mégapoles corelliennes. Un jour à peine après ma visite au complexe carcéral, une détonation avait retenti, dans la cité de Kor Vella cette fois-ci. Douze âmes innocentes avaient été fauchées par cet acte barbare, d’une cruauté ignoble, orchestré par des terroristes prétendant pourtant défendre les intérêts du peuple, et porter dans leur cœur un profond amour envers la liberté. La liberté ! Mais quelle liberté, quelle bienveillance y avait-il dans les agissements ignobles du FLC ? Quelle liberté méritait donc de voir tant de sang innocent versé ? Quel amour pouvait donc bien justifier un tel crime ?Corellia tout entière était en deuil. Cette attaque était celle de trop, et dans les rues tortueuses des cités tentaculaires comme sur les réseaux continus de Corell Network, on ne voyait que des visage marqués par la peur, le doute, et la tristesse. Cette situation ne pouvait plus durer. Le Parti ne tolèrerait plus cela…Pas mal non ? C’était plus ou moins le discours que la presse corellienne était amenée à tenir au cours des jours suivants : un discours inspirant l’unité de la nation et du peuple corelliens face à la menace terroriste, renforçant ma popularité et la stabilité de mon pouvoir. Il y avait néanmoins une petite subtilité que l’administration se gardait bien de préciser au public : le Front Libertaire Corellien n’était en aucun cas coupable de l’attentat de Kor Vella, qui par ailleurs, manquait un peu d’ambition et frappait sans discernement, contrairement aux attaques des libertaires maknovistes. Les responsables de cette explosion étaient en réalité les membres du Parti National-Conservateur, un groupuscule réunissant les militants les plus forcenés de la campagne de feu Gabe Narben, mon ancien rival et prédécesseur à la tête du Parti. Profitant du climat de confusion qui régnait sur la planète, ces nationalistes, affligés qu’un étranger ait pris les rênes du Parti unique, avaient formé une organisation dissidente d’importance négligeable à Kor Vella et étaient résolus à mener leur propre combat, maladroit et perdu d’avance, pour rétablir l’ordre antérieur à mon arrivée au pouvoir.Le FLC, quant à lui, ne procédait plus qu’à de très rares attentats à la bombe, ciblant exclusivement des figures clés du Parti. Le mouvement prenait d’ailleurs de l’ampleur malgré la défiance croissante de la vaste majorité de la population à son égard. La mise en veille des programmes de démocratisation de l’appareil du Parti unique avait en effet poussé quelques dissidents résolus à grossir les rangs de l’armée clandestine d’Hector Maknov, qui n’était manifestement plus à prendre à la légère. Le département de la Sécurité d’Etat avait en effet obtenu des renseignements mettant clairement en lumière le renforcement du groupe terroriste, qui passait désormais au niveau supérieur en formant avec brio des unités paramilitaires lourdement armées. Le groupe, qui avait su tirer profit des anciens réseaux de Maknov et bénéficiait de l’ancestral savoir-faire corellien en matière de contrebande, avait désormais à sa disposition un vaste réseau de trafiquants fournissant le marché noir du système corellien tout entier, mais aussi de planètes républicaines et confédérées. Cette activité parallèle assurait au FLC une source de revenus non négligeable qui lui avait permis de s’implanter avec succès sur les mondes jumeaux de Talus et Tralus, mais aussi de prendre le contrôle de facto de la petite ville de Bela Vistal, isolée dans les montagnes corelliennes. Cette information était bien entendu confidentielle, mais elle démontrait que le FLC se donnait les moyens de réaliser ses ambitions. On réalisait toute l’entendue de l’expérience accumulée par Maknov au sein du renseignement de la CorSec : cette racaille était loin d’être un incompétent. Tôt ou tard, il serait impossible de garder le secret, et la confrontation directe avec Maknov commencerait, mais j’estimais qu’il était encore trop tôt pour faire cette révélation. Ce soir, une autre information s’apprêtait à être révélée aux Corelliens ébahis : après avoir frôlé la mort, le Diktat reprenait du service. Et rien ne valait un bon discours de leur leader bien aimé pour annoncer la nouvelle.Installé sur le trône présidentiel, dos à la vaste baie vitrée révélant les tours éblouissantes de Coronet et les lignes de speeder scintillant au loin dans la nuit, je fixai sans détourner le regard l’objectif des caméras de Corell Network, qui était chargé de retransmettre l’événement dans tout le système. Au fond du bureau présidentiel, dont les murs d’un rouge profond, presque sanguin, évoquaient la couleur du Parti unique, on pouvait discerner des gauts fonctionnaires du Parti, notamment la Première Conseillère Navarr et la Conseillère Vaetta, ainsi qu’un groupe de journalistes triés sur le volet. Ces derniers, qui n’avaient pas été informés de l’objet exact semblaient ahuris par la vision de leur Diktat, bien vivant, contre toute attente. Au cours des jours à venir, ils seraient redevables du privilège que je leur faisais en autorisant leur présence au cœur du pouvoir et témoigneraient de cet instant avec excitation sur tous les plateaux.Alors que le journal d’Almir Charr était interrompu, Corell Network diffusa l’introduction caractéristique des discours présidentiels : des images du drapeau Corellien fièrement fouetté par le vent, dressé au sommet de Coronet et accompagné de l’hymne national. Un clignotement sur une des caméras me signala que la retransmission était imminente, et je pris la parole dès que celui-ci cessa. « Citoyennes et citoyens de Corellia. Compagnons.Si je m’adresse à vous en ce jour, c’est en homme marqué, comme vous tous, par la violence inimaginable qui frappe notre grande planète. Je ne ressens aujourd’hui que compassion pour les victimes de la vague d’attentats que nous subissons, ainsi que pour leurs proches. Je ne ressens que tristesse, en pensant que les nobles idéaux de notre nation sont aujourd’hui dévoyés, érigés en déités cruelles réclamant que le sang corellien soit versé, par une organisation de criminels et de fanatiques. Lorsque les flammes ont englouti les rues de Tyrena et m’ont frappé, lorsque j’ai vu la Mort elle-même dans les yeux, je n’ai point ressenti de haine. Lorsque j’ai senti ma vie me quitter et le néant m’emporter, je n’ai ressenti que de la pitié pour mes bourreaux, des enfants de Corellia rendus fous par une irrationnelle rancœur. J’ai pardonné. Mais ce que je ne pardonne pas, ce que je ne pardonnerai jamais, c’est que la vie du peuple de Corellia, mon peuple, soit mise en danger. Ce que je ne pardonnerai jamais, c’est de voir dans le regard des Corelliens la crainte de perdre tous ceux qui leur sont chers. Ce que je ne pardonnerai pas, c’est que des enfants de Corellia aient perdu la raison et tuent leurs propres frères et sœurs. »Un mensonge ? Bien évidemment. Je me moquais bien de la mort de quelques dizaines de mes sujets : il m’en restait trois milliards à gouverner, trois milliards de serviteurs abreuvés de propagande, abrutis par le subtil mélange de violence étatique et de promesses de lendemains meilleurs que leur servait continuellement l’appareil du Parti unique, et cela me suffisait amplement. Du moins, pour servir mes intérêts présents. L’attentat me ciblant en revanche ? Non, je ne l’avais jamais pardonné, et je comptais bien me venger de ces raclures du FLC avec toute la cruauté imaginable. Je n’absoudrais Maknov que lorsque je verrais cette racaille ramper à mes pieds en se tordant de douleur, chantant mes louanges et implorant mon pardon. Et alors seulement, dans ma grande magnanimité, je le lui accorderai… avant de le condamner à la fin la plus abominable qu’on puisse imaginer. « C’est donc en homme plus résolu que jamais que je me présente aujourd’hui à vous. Je suis revenu d’entre les morts pour accomplir la mission que le peuple de Corellia m’a confié : le guider en ces temps de troubles, et éradiquer la menace qui plane à chaque instant sur lui. Aux membres du soi-disant Front Libertaire Corellien, je dirai ceci : non. Non, nous ne céderons pas à vos méthodes abominables et à la violence que vous nous imposez. Non, nous ne rendrons par les armes, et ne vous laisserons pas imposer votre loi par la force des bombes. C’est une guerre que vous avez décidé de mener contre Corellia, son peuple et ses valeurs, c’est donc une guerre que nous mènerons contre vous, jusqu’à ce que justice soit faite et que vous soyez mis hors d’état de nuire !Je m’adresse désormais aux courageux citoyens de notre République populaire et souveraine : les efforts qui nous attendent sont considérables pour surmonter cette période de crise, car si la menace terroriste nous amène à nous méfier de nos ennemis intérieurs et jette le doute sur l’efficience et la stabilité de nos institutions, la menace extérieure ne doit pas pour autant être négligée. En effet, compagnons, nous devons nous rappeler que face à cette crise, aucune puissance ne viendra nous aider, que nous sommes seuls, et vulnérables aux velléités expansionnistes de l’étranger. Notre nation doit donc se prémunir de cette autre menace de toute urgence. Afin de surmonter l’ensemble de ces défis, un vaste chantier de réformation et de modernisation nous attend. L’effort national doit être mis au service du renforcement de la CorSec et du développement de notre base industrielle et technologique de défense. Ainsi, tous nos ennemis apprendront à nous craindre, et à respecter la souveraineté du peuple libre de Corellia. Nous devrons également de tâcher de nouer des partenariats avec des Etats partageant notre désir de non-alignement, de préservation du droit des nations à disposer d’elles-mêmes et de lutte contre l’impérialisme, car aussi puissants que nous soyons, l’exemple du grand peuple corellien, guidé par la doctrine du Parti, nous a enseigné que seule l’union fait la véritable force !Compagnons, je vous en fais ici le serment, notre combat et nos efforts ne prendront pas fin tant que le calme et la prospérité n’auront pas été ramenés sur notre planète !Vive le Parti, et vive Corellia ! »Aussitôt mes dernières paroles achevées, les caméras se coupèrent, et Corell Network diffusa un film de propagande marquant la fin de mon intervention. Des images aériennes de Coronet, accompagnées de plan sur des soldats de la CorSec marchant en rang serrés, étendards flottant au vent, apportaient une dernière touche de grandeur au discours présidentiel, sur fond d’une interprétation grandiloquente de l’hymne du Parti Populaire Corellien. Alors que les journalistes et membres du gouvernement présents quittaient les lieux sous la surveillance du service de sécurité, je souris en pensant que Corellia savait désormais que son maître était de retour, et ricanai en imaginant la réaction de ce pauvre Maknov. Soudain, je fus pris d’un malaise alors que je me relevai de mon fauteuil. Je manquai de justesse de tomber à terre, me cramponnant de toute mes forces au rebord de mon bureau de bois précieux. Alors, mon esprit s’embrouilla et fut envahi des étranges images qui hantaient depuis plus d’un an mon sommeil. Des visions de montagnes cristallines et embrumées, battues par la tempête et frappées par la foudre, parasitaient ma perception de la réalité. La tempête elle-même semblait me pousser avec force. J’eus le sentiment qu’une volonté malveillante animait cette force naturelle, et qu’elle cherchait à provoquer ma chute au sol de mon bureau, ou bien dans les précipices que je discernais par intermittence entre les reliefs torturés des monts de cristal. Alors que je relevai le regard, les cieux m’apparurent à travers la brume envahis de nuages noirs de jais, au milieu duquel je pus discerner un grand œil, me fixant avec une haine visible. L’hallucination seule m’étais désormais perceptible, et mon bureau sur Corellia me passaissait à des années-lumière. Je contemplai avec angoisse cet œil qui semblait être celui d’un dieu des anciens mythes de Skako, et un frisson traversa mon corps tout entier, pendant que le tonnerre déchirait les cieux alentours. Et alors que le grand Œil se rapprochait inexorablement de moi et que l’angoisse cédait sa place à la terreur, je faillis laisser s’échapper un hurlement horrifié.Je fus néanmoins ramené à la réalité lorsqu’un agent de sécurité me saisit par l’épaule afin de me retenir dans ma chute. La vision cauchemardesque se dissipa, et j’aperçus de nouveau les murs carmin du bureau du Diktat. Jetant un regard inquiet vers la sortie, je constatai, rassuré que presque tous les invités avaient été évacués et qu’aucun d’eux n’avait pu assister à cette étrange scène. Quelle chance… Retournant mon regard vers mon subordonné, je lui fis fermement comprendre qu’il était dans son intérêt de garder pour lui ce à quoi il venait d’assister et le congédiai. J’étais donc de nouveau livré à moi-même, seul en compagnie de mes pensées, tentant de chasser le souvenir de cette expérience onirique afin de me focaliser sur le réel. Trois objectifs m’attendaient : raffermir l’emprise de Corellia sur le système, l’emprise du Parti sur Corellia et ma propre emprise sur le Parti. La mission serait complexe, et dans l’obscurité retrouvée, je me remis à planifier la suite de ma conquête du Pouvoir.