Post n°2
Auteur : Leiel Osso
Le simulateur avait été privatisé pour la soirée. A part les quelques droïdes indispensables au fonctionnement du lieu, ceux qui gardaient la Sous-Préfète Leiel Osso et monsieur Sief Saad, de l'extérieur le bâtiment semblait vide et inhabité. Dans la salle, sur une table, plusieurs blasters étaient disposés en éventail.- Si vous voulez bien, je commencerai avec le DL-18. Il est léger, efficace, assez précis. La difficulté pour vous serait son système de visée. A bras tendu, il faudra vous entraîner un peu. Le DE-10, bonne arme, un peu plus lourde mais plus équilibrée. Vous le prendrez mieux en main que le DL, à mon avis.Leiel se saisit de la crosse du DE et l'arme ne lui parut pas particulièrement pesante. Mais ça, c'était bras replié. Quand elle le tendit, elle sentit presque immédiatement la tension musculaire se répartir sous sa peau. La danse la maintenait en forme mais cet exercice là, elle ne le pratiquait pas. Déjà le canon commençait à trembler.- Non, retirez votre doigt de la gâchette. Remontez le bras, dans l'alignement de l'épaule. C'est le meilleur moyen de viser. Là. Voilà, c'est exactement cela que vous devez éviter. Vous crispez votre poignet, et cela tord la ligne. L'axe doit être parfait.Déjà, elle reposait le blaster sur la table. L'angle de la crosse ne lui plaisait pas.- Et celui-là ?- Kueget LN-21. Léger, défensif. J'ai pensé qu'il vous plairait.Esthétiquement, ce dernier lui convenait un peu plus que les autres. Sa taille également : plus court, plus ramassé. Mais son poids étonna la Sous-Préfète, ainsi que le cache à l'arrière de la crosse.- Décharges incapacitantes. Parfait pour vous défendre. Sur des organiques.- Et les droïdes ? - Inefficace. Et celui-ci ? Un Westar-34. Excellente arme. La mienne, d'ailleurs. - Je n'aime pas trop son design...Saad sourit en coin, amusé par la remarque.- Celui-là ?- Le Relby-23, madame. Vous n'allez pas l'utiliser souvent, voire, je l'espère, jamais. Sa sécurité... relevez le canon, dans l'axe de l'épaule... voilà. La sécurité n'est pas très sensible, on a rapporté quelques incidents lors de son utilisation. Mais c'est rare. Qu'en pensez-vous ? - Léger... joli, aussi, même si je le trouve un peu long. - Attention, ils sont tous déchargés et pèseront davantage quand vous serez en entraînement. L'acte de tirer appela aussitôt l'image de Phlox Alotran dans l'esprit d'Osso. Mais elle fut remplacée très vite pas une autre, plus ancienne, qui fit fleurir un cercle noir au milieu d'une chemise blanche. Elle baissa le bras.- C'est ridicule, Saad... je ne serai jamais dans une position où ce sera à moi de faire feu.- Si je puis me permettre, vous n'avez aucun moyen concret de garantir une sécurité parfaite à qui que ce soit. Ni pour vous, ni pour votre entourage. Je peux me trouver dans l'incapacité de vous protéger. Une IEM désactivera vos gardes.- Vous expliquez ça comme si la Préfecture allait subir un siège, monsieur Saad...L'assistant personnel sourit à nouveau, de l'amusement au fond des yeux. - Nous ferons en sorte que les choses n'en arrivent jamais là, madame, et puis nous trouverons bien un trou par lequel vous faire passer de toute façon.- Monsieur Saad...- Reprenez. Bras tendu d'abord. On verra les autres positions d'urgence ensuite. Axe de l'épaule... Non, pas comme... attendez. Vous voulez vraiment essayer de profil d'abord ? Je ne sais pas où vous avez vu ça... - Je pourrais tenir l'arme à deux mains ? Ca tremblerait moins.- Absolument, mais pour trouver le bon blaster, il faut en passer par là. Ca ne va pas. Redressez le poignet, sans écraser la crosse. Si vous voulez vous mettre de profil, faites ça bien. Non, votre menton n'a pas besoin de toucher votre bras. Gardez... vous tremblez déjà ? - C'est lourd...- Baissez le bras. Essayez le Westar.- Il est gros...- Il est léger, la crosse est évidée. Ce qui signifie que vous allez devoir trouver votre point d'équilibre plus en arrière. Soupesez-le d'abord. L'arme occupait bien les deux mains blanches de Leiel. Elle lui semblait étrangement légère, rassurante. La seule fois où elle avait tiré, c'était avec un SE 14C. Il lui semblait que l'odeur de l'arme flottait encore dans l'air, qu'elle sentait toujours l'énergie qui jaillissait du canon dans le frémissement ses doigts. Il était plus lourd, peut-être. Sans doute. Le déversement d'adrénaline ne permettait pas d'être sûre. La superposition du passé et du présent rendait l'expérience désagréable.- Madame, écoutez moi. Il faut d'abord se contenter de se préparer à l'usage que vous allez faire de l'arme. Potentiellement, bien sûr. Ce sera dans une position défensive ou intimidatrice. Vous pourriez, si vous le souhaitez, ne charger que des cartouches incapacitantes. Pour les débutants, c'est plus rassurant de savoir qu'on tire sans risquer de tuer. Cela élimine certaines hésitations.Leiel n'avait rien à opposer à la remarque. Ne pas tuer retirait la culpabilité. Mais cette dernière extrémité était parfois nécessaire. Les yeux bleus surpris revinrent à sa mémoire. La profonde surprise. Il n'avait pas eu mal. Il était... confus. Et puis il était tombé en arrière et elle avait collé son dos au mur pour glisser jusqu'au sol. C'était... il y a longtemps. Cela faisait toujours aussi mal.- Je comprends. Mais un droïde ne serait pas arrêté par une décharge paralysante. Et puis si je m'entraîne, je peux envisager de toucher une épaule ou une jambe.Saad eut un petit rire qu'il réprima sur le champ.- Excusez-moi madame. Pour toucher un endroit précis du corps, il faut déjà pouvoir toucher la cible. Si je puis me permettre.- Vous êtes parfois absolument désagréable, monsieur Saad.- Mes excuses, madame. Reprenez le Westar, levez-le. Alignez l'épaule et le bras... Menton levé... bien ! C'est mieux. Vous tremblez vite. Gardez à l'esprit que si l'adrénaline est votre alliée en cas de danger, elle a aussi un coût. Vous allez trembler. Beaucoup plus que vous n'imaginez. Cela ne joue pas en votre faveur, ni pour viser, ni pour intimider. On change de position. De face, deux bras tendus devant vous. C'est la position la plus simple. Bien. Bien, vous avez centré le canon de l'arme, vous pouvez viser de manière plus stable. Parfait. Baissez les bras. Nous devons évoquer quelque chose.Même vide, l'arme était lourde. Osso réalisait que si affrontement il y avait, il devrait être le plus bref possible, sans quoi elle perdrait tous les avantages que le blaster donnait, tout en souffrant de toutes les pénalités de la résistance armée.- Je vous écoute.- Mettons que nous partons sur le Westar. A mon sens, c'est l'option la plus simple, parce que la meilleure, en terme de poids, de puissance, de sécurité. Vous n'allez jamais avoir le temps de tendre le bras.- Pardon ?- Réfléchissez. L'arme ne sera pas sur vous, elle sera... dans un tiroir de votre bureau, accrochée sous la table, elle sera à portée, mais il faudra la saisir, viser, tirer. Pas le temps de tendre un bras. - Alors à quoi tout cela sert-il ? - A savoir qu'en cas de besoin vous avez une alternative. Et c'est tout. Vous êtes ici avec moi parce que posséder une arme sans savoir s'en servir est dangereux. Mais le blaster que vous allez choisir devra rester dans le tiroir. Vous me comprenez ? Osso fronça les sourcils comme un gamin qu'on aurait repris. Saad chargeait l'arme avec des cartouches d'entraînement. Inutile de faire des trous dans les murs, la simulation compterait les points.- Prenez le. Voilà, bras tendus ? Jamais le doigt sur la gâchette tant que le champ de tir n'est pas dégagé.- C'est plus lourd... et ça penche vers l'avant.- Vous avez deux mains, trouvez le point d'équilibre. Je lance la simulation : contentez vous de toucher la cible. On part sur du statique, prenez votre temps.Saad disparut derrière elle et Leiel fut plongée dans le noir. Puis l'éclairage se ralluma, différent. Elle voyait ses bras, rien d'autre. Puis une spirale noire, blanche et jaune s'afficha devant elle, comme suspendue dans le vide. Osso leva les bras, tenta de garder le canon de l'arme au centre de son champ de vision, puis fit feu, avec application, à plusieurs reprises.Après cinq coups, la spirale disparut, et dans son dos, Saad éclata de rire. Elle se retourna, particulièrement vexée.- Monsieur Saad !- Pardonnez-moi madame... C'est... c'est un bon début ! - Ne vous moquez pas de moi !- Vous avez touché deux fois la cible. Tout en haut, à gauche.L'assistant personnel de la Sous-Préfète trouvait le résultat visiblement hilarant. Leiel, beaucoup moins.- Envoyez la suite.- Houla, quelle suite, madame. On reprend. La chose qu'il faut retenir de votre... non, pas exploit... exercice, c'est que les deux tirs sont assez rapprochés. Vous devez serrer trop fort la main droite. Attendez.Il passa derrière elle, lui fit tendre les bras, les mains sur ses poignets. Sa proximité étrangla Leiel. Elle cessa brusquement de respirer, le cœur battant.- Détendez-vous. Vos deux mains sur la crosse, la main droite dessus. Vous voyez ? Vous sentez la pression de vos doigts ? Vous serrez moins fort à gauche.C'en était trop. Osso fit un pas en avant, baissa les bras, cherchant son souffle. Sief Saad l'avait laissé faire, stupéfait, percevant trop tard le malaise. Il lui fallut du temps pour parler.- Madame, pardonnez-moi. J'aurais dû vous demander l'autorisation. Je suis désolé.Elle tourna seulement la tête vers lui, secoua ses bras comme pour les ranimer et repris sa position. Saad, n'osant plus la toucher, était passé sur le côté et dans un silence concentré, corrigeait du bout d'un doigt seulement la position de la Sous-Préfète. D'une voix douce et basse, tout en améliorant l'angle du canon, il lui dit : - Vous pouvez m'en parler, si vous le souhaitez.- Envoyez la suite, monsieur Saad, je vous prie.Sur les cinq tirs suivants, quatre étaient dans la cible, trois à gauche, mais un autre égaré en bas à droite.- On reprend. Corrigez votre position. C'est parti.Pendant les deux heures qui suivirent, Leiel ne parvint jamais à toucher la cible cinq fois d'un seul tenant. Elle se demandait quelle divinité lui avait permis, il y a des années, d'abattre l'homme qui la protégeait tout en protégeant leur maître d'un seul tir. Depuis combien de temps n'y avait-elle plus pensé ? Depuis combien de temps n'avait-elle plus éprouvé cette culpabilité écrasante ? Mais sur toutes les sessions de tir, les plus réussies étaient, toujours, celles où elle imaginait Jayce en cœur de cible.