Delmach Sapoj
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Post n°1
Auteur : Leiel OssoDelmach Sapoj jubilait. La nomination d'un nouveau sous-préfet était une occasion rare de monter en grade. D'ailleurs, le Conseiller Jarmus, dont il était le bras droit, avait fait partie des premiers à rencontrer le nouvel, ou plutôt la nouvelle élue. L'Heptooinien ne pensait pas grand bien de la petite Osso. Arriviste, manipulatrice, putassière, aussi, n'allons pas mâcher nos mots ni bouder notre plaisir. Malgré cette opinion bien tranchée, elle s'était taillé quand même une réputation auprès de ses collègues qui, si elle n'était pas uniformément bonne, était tout de même globalement positive. Certains allaient même à se réjouir publiquement de la nomination de « l'une des leurs », comme ils l'appelaient. N'importe quoi. Leiel Osso n'était dans le camp de personne, mis à part celui de ses propres ambitions. Quelle pétasse.
De toute façon, ça ne le concernait que peu. Jarmus marinait depuis trop longtemps à la pêche. La pêche... lucratif marché, mais bien loin d'être passionnant. Les revendications des propriétaires de parcelles maritimes se ressemblaient toutes : agrandir les zones, augmenter les quotas, baisser les taxes, augmenter les prix, faire payer les assurances...
Non, Sapoj espérait fermement que le bon Jarmus, qui ne se plaignait jamais de rien, ait retenu la leçon qu'il lui avait martelée avant d'entrer dans le bureau de Leiel Osso : ne pas se laisser impressionner, elle est nouvelle, elle ne connaît pas la réalité du terrain, elle n'a pas de soutien, il faut viser haut ! L'agriculture... Ou mieux encore, les transports. Transports qui le mettraient en orbite des organisations marchandes, qui elles-mêmes le rapprocheraient du CBI et de la Fédération du Commerce et, pourquoi pas, après tout. Il avait les capacités, l'agressivité nécessaire aux négociations.
Le Conseiller Jarmus sortit ravi du bureau de la Sous-Préfète. L'Heptooinien sourit, étirant davantage sa large bouche. Les transports... les transports...
- Une personne bien charmante ! Très à l'écoute, au fait des dossiers en cours, ah, c'est bien, c'est bien, expliqua le vieux Leyakien en frottant ses longs doigts.
- Alors monsieur ? Avez-vous obtenu ce que vous désiriez ?
Si c'était le cas, cette fille était un bantha sans cervelle. Un coup à ce que le dernier qui parle ait le dernier mot. Allez, les transports, les transports...
- Moi ? Mieux que ce que j'espérais ! Les affaires maritimes ont leur intérêt, mais...
- Alors ?
- Ah, oui, l'écologie ! La gestion des ressources naturelles ! Madame Osso a bien compris que mon expérience dans le milieu maritime serait un atout formidable !
Déception... encore des dossiers insipides, des plaintes de vieux fous idéalistes... Bon, il restait quand même auprès du Conseiller, ce qui lui permettrait de...
- Ah, en revanche, Sapoj, Madame Osso m'a fait remarquer qu'il serait plus efficace pour moi de bénéficier de l'assistante de mon prédécesseur. Je suis navré, mais je vais devoir me passer de vos services. Bien sûr, vous aurez mes plus dithyrambiques recommandations ! Vous avez effectué pour moi un travail remarquable et...
Delmach Sapoj resta un instant abasourdi. Il lui fallut écouter le discours interminable du Leyakien qui égrenait les qualités que l'Heptooinien se connaissait déjà. Mais tout n'était pas perdu...
- Monsieur Jarmus, excusez-moi de vous interrompre, mais... le Conseiller que vous remplacez, quel poste occupera-t-il ?
- Virenck ? L'urbanisme, il me semble.
L'urbanisme ! Une opportunité rare !
- Peut-être pourrais-je lui proposer mes services ?
- Oh... je... j'en doute. Il me semble que la place est prise.
Alors commença pour Sapoj la terrible quête du meilleur poste. Il n'était pas inhabituel que les assistants changent de position, à moins d'avoir un accord particulier avec les Conseillers, mais ce n'était pas le cas de l'Heptooinien qui avait négligé, ces derniers temps, de tisser comme il aurait dû les liens qui lui auraient assurés l'ascension prévue. Malgré ses états de service impeccables, ses qualités reconnues, sa fidélité affichée, aucun des Conseillers dont les postes l'intéressaient n'avaient besoin d'un nouvel assistant. Et le temps perdu à chercher l'opportunité idéale rendait les affectations de prestige de plus en plus rares. Bientôt, les charges plus classiques lui semblèrent plus attrayantes qu'il n'avait jamais réalisé. Puis il lui fut impossible de mettre la main sur une place d'assistant. Aucune.
Le palais préfectoral bourdonnait comme une ruche. Tous avaient une tâche précise. Lui restait au milieu du courant, les oreilles basses, sa large bouche entrouverte dans une grimace de dépit. Il était tard, la nuit froide était déjà tombée dehors. Non... il ne pouvait pas se retrouver dans cette situation ! Il ne méritait pas une chose pareille ! Quelque part, un bureau auquel il n'avait pas pensé avait besoin de ses services. N'importe lequel, tant qu'il restait au Palais. Pourtant, il dut rentrer chez lui sans rien.
Le lendemain, le courage renouvelé, il reprit ses recherches. Sans effet.
A la fin de la semaine, totalement désabusé et passablement déprimé, il retourna voir Jarmus pour le supplier de lui rendre son poste. Sa nouvelle assistante le reçut, lui expliqua que le Conseiller ne pouvait le recevoir et lui ferma la porte au nez.
***
- Tiens, mais c'est Delmach.
- Charadra...
- Ca n'a pas l'air d'aller. Jarmus est toujours à la pêche ? Je croyais qu'il était passé à la protection de l'environnement...
- Non je... je n'ai... pas souhaité renouveler mes services. Tu travailles pour qui ?
- Virenck, urbanisme. Je pensais que ça allait être calme de ce côté là... mais la nouvelle direction a des projets, apparemment.
Quelques heures plus tard, toujours sans prospective, on informa monsieur Sapoj qu'il devait libérer son logement pour permettre aux nouveaux élus de s'installer dans des quartiers décents. Pas ce soir, mais avant la fin de la semaine en cours.
Le malheureux Heptooinien traînait dans la cantine. Ah, sa carte serait bientôt désactivée. Il y avait bien un trou quelque part, un rocher qu'il n'avait pas retourné... Ou alors un recours juridique auquel il n'avait pas encore pensé ! Ou un nouveau poste dont il n'aurait pas entendu parler ! Ou...
- Monsieur Sapoj ?
- Oui, oui... remettez moi un caf, je sais que je ne dois pas rester là sans consomm...
- Monsieur Sapoj, on vous attend au bureau de la Sous-Préfète.
- Pardon ?
Il clignait des yeux, de petits yeux perçants perdus dans son immense visage blanc. Est-ce qu'elle se souvenait de lui ? C'était même pas méchant ! C'était... pour rire ! Lui-même n'y avait prêté aucune espèce d'importance ! Elle s'était conduit comme une traînée, il l'avait chambrée, c'était normal !
- On vous attend. Soyez présentable, s'il vous plaît, madame la Sous-Préfète vous propose un poste à ses côtés.
Sapoj courait dans les couloirs, à grandes enjambées lourdes, bousculant les uns ou les autres sans y prêter attention. Il s'arrêta de justesse devant la porte qui donnait sur le bureau des assistants. Et un des espaces de travail était toujours libre. Assistant... du Préfet ? Il lissa soigneusement ses mèches brunes, réajusta son uniforme et se présenta.
On le conduisit dans le bureau de la Sous-Préfète Osso. Il avait changé. Le travail de décoration n'était pas terminé, mais le lieu était fonctionnel et semblait confortable là où il devait l'être. Le choix des œuvres d'art était en revanche totalement surprenant. Des objets hétéroclites, hologrammes, antiques tableaux pigments-supports, des sculptures gracieuses, des poteries grossières... Mais l'ensemble... fonctionnait. Une certaine cohérence se dégageait de ce chaos, qui invitait le regard à passer d'un objet à l'autre.
- Monsieur Sapoj, bonsoir. Veuillez me pardonner de vous faire venir si tard, je n'ai eu que peu de temps ces derniers jours pour enfin vous rencontrer.
L'Heptooinien sourit, forcément largement, s'avança vers le bureau, soulagé que l'on reconnaisse sa valeur et ses talents. D'ailleurs, il l'avait toujours dit, mademoiselle Osso avait montré des qualités rares qui lui avaient permis de gravir les échelons à toute vitesse.
- Non non, restez debout, cela ne sera pas long.
Ah... on ne lui proposait pas de s'asseoir... est-ce que l'entretien serait court et couronné de succès, ou rapide et catastrophique ? Ce n'était pas possible ! Il devait avoir ce poste d'assistant !
- Voyez-vous, monsieur Sapoj, j'ai besoin d'un collaborateur. Quelqu'un de fiable, de solide. De loyal.
Il mourait d'envie de crier : « Moi ! Moi ! C'est de moi dont vous avez besoin ! » Il la suivit du regard, le cœur tambourinant quand elle se leva de son fauteuil et fit le tour du bureau pour se placer devant lui. Largement plus grand qu'elle, il devait baisser la tête pour la regarder dans les yeux.
- Et j'ai pensé à vous.
Remercier tous les dieux de la galaxie, retourner au temple, comme ses parents lui avaient appris, sacrifier un oiseau, pourquoi pas un poisson... tout ce que les dieux voudront. Il était sauvé.
- Et j'ai pensé à ce que vous m'aviez dit, vous vous souvenez ? Ce soir-là, au Volumens, c'est bien ça ?
L'humanoïde recula lentement la tête. Ses doigts se contractèrent nerveusement et il lui sembla que la pièce se refermait sur lui-même. Alors... c'était sa vengeance ? Il se rappelait confusément qu'elle lui avait parlé, après avoir donné son nom, et qu'il avait eu l'envie de lui expliquer qu'elle ferait mieux de retourner au bourbier d'où elle venait.
- Si, souvenez-vous. Faites-un effort.
D'un unique hochement de tête, il répondit à cette petite femelle sans couleur qui le fixait de ses yeux sales, qui lui parlait avec une voix doucereuse. Il était sur le point d'exploser, d'envoyer tout promener, de retourner sur sa planète natale, de lui mettre un poing dans le nez, de...
- J'ai décidé de vous pardonner cet incident, monsieur Sapoj. J'aimerais vous proposer un poste de collaborateur.
Delmach n'en pouvait plus. Cette semaine d'ascenseur émotionnel l'avait épuisé. Que voulait-elle lui dire ? Elle l'embauchait alors ? Il allait devenir son assistant ? Ce serait... merveilleux !
- Ce... ce serait un honneur, madame Osso. Je... Ce que j'ai pu dire ce soir là était... inacceptable. J'ai... j'ai souvent pensé à vous présenter des excuses, mais... le travail étant ce qu'il est, je n'ai jamais eu l'occasion de...
La femme blanche leva la main.
- Vos états de service sont excellents. Vous avez su assister le Conseiller avec application et loyauté. Ce sont des qualités qui me parlent, monsieur Sapoj. Accepteriez-vous de devenir mon secrétaire ?
Secrétaire ! Mais... c'était beaucoup moins prestigieux qu'assistant ! Secrétaire, c'était un travail de subalterne que jamais il... qu'il n'aurait jamais... il n'aurait jamais d'autre occasion de travailler au Palais Préfectoral. Il n'avait pas le choix, s'il voulait ne pas tout recommencer ailleurs.
- Madame, ce serait... un très grand honneur que de servir la Sous-Préfète et je...
A nouveau, elle leva la main, l'intimant au silence. Il la regardait, cette petite femme blanche qui ne cillait pas, qui de bourreau devenait sauveur, et le considérait avec un sourire à peine décelable.
- A genoux.
Les longues oreilles de Sapoj se raidirent d'effroi. Que demandait-elle ?
- Allez-y. A genoux et le poste est à vous.
Le grand Heptooinien, brusquement, s'agenouilla devant elle, heurtant au passage le sol, ce qui faillit lui arracher quelques larmes. Douleur, humiliation, il n'était pas vraiment certain. La tête basse, il tentait de trouver une parade, d'échapper à la sensation qu'elle était partout et que tant qu'elle serait là, il ne serait rien. La main blanche de la jeune femme lui toucha le menton. Elle releva sa large face blanche vers elle. C'était elle qui le regardait d'en haut, à présent, légèrement penchée sur lui. Calme, maîtresse d'elle-même, contrôlant la situation. Tout son inverse.
- Monsieur Sapoj, vous vous demandez maintenant si je vais honorer ma parole. Si, à présent que vous êtes dans cette position, je vais vraiment vous offrir le poste de secrétaire personnel.
- Vous... allez me... renvoyer ?
Il se détesta d'avoir prononcé ces paroles. Elles lui avaient échappées, mais il ne savait plus où il en était. Il voulait ce poste ? Oui. Oui, n'importe quoi pour rester ici, pour travailler dans le cabinet préfectoral, même secrétaire, même portier... n'importe quoi.
Leiel eut un petit mouvement de tête qu'il ne comprit pas. Elle se redressa lentement, sourit finement, puis s'adressa à nouveau à lui d'une voix plus claire, moins condescendante.
- Vous commencez demain. Soyez là tôt. Nous aurons beaucoup à faire.
Sur le chemin de son appartement, qu'il pourrait garder, sans doute, Delmach n'était pas certain de comprendre vraiment ce qui venait de se produire. Il se sentait profondément, intimement humilié. Mais incapable de remettre de l'ordre dans ses pensées, il remit son introspection à plus tard. Il était sauvé. Et la seule chose ce soir qu'il éprouvait pour Leiel Osso, Sous-Préfète de Raxus Secundus, était un sentiment assez net... de reconnaissance.
A l'origine de la colère de Leiel :
Espionnage industriel et convention de stageSpoiler : Spoiler