Post n°17
Auteur : Arnon Veral
J’écoutais avec attention le Defel qui semblait s’être détendu. La créature semblait s’épancher à des émotions, quoi que contrôlées. Il était difficile de savoir à quoi elle pensait au fond d’elle-même. Kalnietis avait-il des sentiments pour Nocturna ? De l’affection ? Je n’avais pas digéré sa mort. Mes sentiments étaient mitigés entre le regret de l’avoir laissé seule et la colère d’avoir été battu par cet ennemi invisible. Cela n’était finalement qu’une partie d’échecs, mon adversaire avançait ses pièces et j’avançais les miennes. Tout ça n’était qu’un jeu de dupe gigantesque, l’objectif de mon adversaire était de ne pas se faire voir. Comme toujours, son objectif était la dissimulation et j’avais eu pendant longtemps à faire face à cela. 7 ans et demi auparavant, GarqiRec et moi avions rejoint en urgence la planète, le commandement s’affolait. Des mouvements de résistance étaient en cours de constitution et les responsables locaux, encore en place, tentaient de ménager la chèvre et le choux. Ils voulaient négocier avec les autorités Impérialo-Sith tout en s’attirant les faveurs des opposants. De pseudo-intellectuels avaient commencé à écrire des tribunes, fustigeant l’autoritarisme Impérial, ils avaient démontré que l’Empire Sith ne pouvait pas gagner la guerre et que l’armée Impériale prenait l’eau de toute part. Nous étions dans le véhicule qui nous menait à la rencontre d’un de ces responsables locaux, Rec avait mandé une audience, nous devions évaluer les idées politiques locales et l’état d’esprit des différentes couches de la société. Assis nonchalamment sur la banquette, Rec lisait un de ces pamphlets qui avait valu à l’intellectuel en question de finir en prison. Il siffla d’exclamation. -Eh bah dis donc mon salaud ! C’est pas très gentil pour notre armée ça. Ecoute ça : «L’invasion de plusieurs mondes périphériques par les armées des Siths constitue le chant du cygne d’un système à l’agonie. En effet, les dérives autoritaires Impériales ne s’exercent aujourd’hui plus que dans des mondes périphériques et vides, ainsi le pouvoir central maintient les apparences. Les responsables Impérialo-Siths sont en réalité en train de boire le calice jusqu’à la lie, s’entêtant dans une idéologie mortifère et payant au prix fort d’avoir ouvert plusieurs fronts contre des ennemis maintenant plus forts qu’eux ». Rec ricana, continuant à lire en silence. Je lui jetais un regard grave. Ce type de contenus, mi-pamphlets, mi-manifestes fleurissaient partout. Le BSI avait beaucoup à faire avec tout ça. Cela ne me faisait pas rire et si j’aurais aimé être aussi positif que mon compère, j’étais forcé de reconnaître qu’il y avait un fond de vérité dans leurs affirmation, nos armées reculaient partout. Chassant cette idée de mon esprit, je me tournais vers Rec.-Tu devrais arrêter de lire ces conneries. L’auteur est en cabane, c’est bien fait pour lui. Il paiera au prix fort son défaitisme et il ne pourra s’en prendre qu’à lui. Rec sembla surpris de me voir aussi sec dans mes propos. Loin de s’émouvoir, il se mit à rire à gorge déployée, si bien que le chauffeur regarda du coin de l’œil par le rétroviseur du véhicule pour s’assurer que tout allait bien. Rec me posa amicalement sa main sur l’épaule. -Eh bien, Ludwig, je ne savais pas que tu étais devenu un idéologue…-Ravale tes sarcasmes. Nous avons une mission à accomplir, ne nous dispersons pas. Ce à quoi Rec répondit avec un nouveau ricanement, mimant un salut militaire grotesque. J’étais nerveux depuis notre arrivée sur la planète et Rec l’avait senti. Nous avions rejoint le commandement local, après des heures de conduite dans un océan végétal. Le Colonel en place, un vieil homme dépassé, nous avait dit que notre mission était d’aller rencontrer des nobles locaux qui avaient des affinités dans la population. J’avais immédiatement demandé en quoi cela concernait le Département des Affaires Economiques et Industrielles auquel j’appartenais, et on m’avait répondu qu’ils étaient suspectés de cacher des opposants au régime dont je devrais disposer. Le vieux Colonel avait bien évidemment refusé d’émettre un ordre écrit…En sous-texte, il fallait comprendre qu’il ne voulait pas être lié à nos activités. J’avais donc demandé à Rec ce qu’il fallait faire, mais ce dernier appartenait au Département de Surveillance, donc je n’étais plus réellement sous son autorité, il n’était là que pour les interroger. Le système Impérialo-Sith se délitait et chaque composante était un peu plus indépendante chaque jour qui passait. J’avais donc contacté ma hiérarchie au Ministère des Affaires Economique qui m’avait répondu de manière laconique que j’avais carte blanche pour « accomplir ma mission ». Ne dépendant pas non plus de l’armée, j’étais donc sommé de travailler tout seul. La vérité, c'était que personne ne savait trop quoi faire. Nous nous étions donc mis en marche avec le Sergent Radek, mon ordonnance, le colosse, celui qui « attendrissait la viande » lorsque c’était nécessaire. Radek mesurait plus de deux mètres et sa seule présence suffisait à mettre tout le monde d’accord, amis comme ennemis, il était un taiseux qu’on m’avait mis dans les pattes et qui pourtant ne savait pas écrire correctement, il m’était donc d’une utilité très limité en tant qu’ordonnance. Pourtant, j’avais appris -grâce aux conseils de Rec- à lui trouver une autre utilité comme garde-du-corps et chauffeur. Le géant conduisait le landspeeder avec adresse et nous vîmes apparaître une maison de maître, ce qu’on appelait exagérément « le château » était en fait une maison bourgeoise. A peine arrivés, des domestiques en houppelande ouvrirent les lourds battants de la cour où plusieurs speeders de luxe étaient garés. Alors que nous garions notre landspeeder orné de l’Emblème Impérial, un des domestiques vint à nous pour savoir qui nous étions. Radek descendit du véhicule sans dire mot, son fusil blaster en bandoulière, il sortit de la poche de son uniforme une carte du BSI qui suffit à arracher une grimace au domestique qui nous répondit qu’il allait nous annoncer au « Baron et à sa femme la Comtesse ». Nous patientâmes une dizaine de minutes avant qu’il ne revienne et nous invita à la suivre, jetant un regard empreint de dégoût à Radek à qui il demanda de rester dehors. Je confirmais à l’ordonnance cette instruction alors que l'homme hésitait de s’exécuter. Entrés dans le « château », nous fûmes frappés par la décoration luxueuse. Tableaux de maîtres locaux, antiquités luxueuses en tout genre, tapisseries représentant des scènes de chasse à courre ou d’amour galant. Rec continuait ses pitreries, observant ces signes de richesse colorés qui tranchaient avec nos uniformes gris clair. Rec se tourna vers moi.-Eh ben, c’est pas avec ta petite solde que tu pourras te payer une baraque pareille. Il m’adressa un clin d’œil espiègle auquel je répondis par un sourire pincé. Au fond, cette mission avait mal commencé, je l’avais ressenti. Comme une sorte de tension dans ma nuque, quelque chose d’assez désagréable. Je n’avais jamais été un mystique mais pourtant, je ressentais que tout ça allait mal finir. La comparaison de ce luxe fat et grossier me dérangeait. Il y avait comme une sorte de…Mépris de classe. Moi-même qui avais toujours été ramené à mes origines modestes, je vivais mal de me retrouver en pareil lieux. Même les domestiques semblaient se moquer de nous, allant de petites mimiques entre eux qui semblaient être entre la crainte de l’Empire et la moquerie de voir des gens modestes entrer en leur univers. Nous arrivâmes dans un salon richement décoré, les moulures et la vaisselle de porcelaine côtoyaient dorures et sculptures luxueuses. Le baron était assis devant une table en bois massif qui devait peser trois fois son poids. Un homme sec au visage encore jeune mais parsemé de rides assorties à ses cheveux grisonnant. Il portait une tunique très moderne de négociant qui devait avoir été taillée sur mesure. Madame était plus jeune, rousse, avec les yeux bleus et quelques tâches de rousseurs qui, assorties à sa peau couleur porcelaine et à ses yeux émeraude, rajoutait un caractère juvénile. Sa beauté était éclatante et Rec m’asséna un coup de coude qui se voulait discret tout en mimant sur ses lèvres « c’est moi qui l’ai vue en premier » et assortissant sa phrase d’un sourire lubrique. Rec redevint immédiatement sérieux et fit claquer les talons de ses bottes après avoir été annoncé. -Commandant du BSI Rec Ornaz, Département de Surveillance. Voici mon collègue, le Capitaine du BSI Ludwig Noas, Département des Affaires Economiques et Industrielles. Nous vous remercions de nous avoir accordé cette audience, Monsieur le Baron et Madame la Comtesse, nous tâcherons d’être rapides afin de ne pas trop vous importuner. De mon côté, je n’avais pas bougé, là où Rec avait ôté sa casquette, en signe de respect, la mienne était restée vissée sur mon crâne. Un pas en retrait, j’observais le baron qui dévisageait Rec avec un certain mépris. Il y avait un fossé entre nous et ces gens et ils tentaient de nous le faire comprendre. Ils étaient en effet restés hermétiques à la vue de nos uniformes, sans doute ne craignant pas l’Empire…Non pas qu’ils avaient des contacts chez nous, mais sans doute car pour eux, nous n’étions que des larbins. Nous apprendrions en effet plus tard que mes soupçons étaient fondés puisqu’ils avaient demandé à rencontrer des responsables Galactiques. Leur petit manège avec les locaux visait à prendre des contacts et nous, nous n’étions que des vermisseaux, sans doute étaient-ils déçus. -Je m’excuse…Commandant, mais comme vous l’a sans doute dit Maurice, nous sommes très occupés. Nous devons partir pour la capitale, j’y suis attendu pour affaires. Je dois discuter avec le ministre. Je n’aurai malheureusement qu’une dizaine de minutes à vous accorder. Il se tourna vers moi, avec le même mépris. Je vous demande pardon mais je ne suis pas sûr de bien comprendre, que fait le Département économique du BSI ici ? Par « ministre », comprendre un responsable local qui tentait de cirer les bottes de l’Empire Sith pour continuer d’exister depuis que son monde avait embrassé le nouvel ordre. Il y avait une telle distance, un tel mépris dans sa voix qu’une colère sourde monta en moi. Je sentais bouillir au fond de moi. Cette fois c’en était trop…Pourtant ce couple ne m’avait rien fait. La Comtesse sembla saisir la situation, je la vis plisser les yeux alors que Rec était toujours souriant. -Le ministre attendra et vous, vous ferez un effort. Cet entretien durera autant que nécessaire. Les affaires Impériales priment sur les affaires locales.Le ton était sec, cassant. Rec se tourna vers moi, une ambiance glaciale venait de s’emparer de la scène. Mon ami ne m’avait pas souvent vu ainsi depuis le début de ma carrière au BSI, pourtant j’étais devenu de plus en plus dur, de plus en plus absolu alors que l’Empire Sith perdait du terrain. Le baron me fixa, je soutenais son regard, sans doute comprit-il que je disais la vérité. Le ton était donné, j’avais décidé de ne pas répondre à sa question, précisément pour lui montrer que c’était nous qui donnions le rythme. Rec se racla la gorge, reprenant un sourire de circonstance, il dit qu’il était ici pour tenter de nouer un contact avec la population et qu’il cherchait à discuter avec des responsables locaux afin de renforcer les liens avec le pouvoir Impérial. Rec savait y faire, à peine ouvrait-il la bouche que sa langue sucrée proférait des paroles de miel. Dans son discours, on sentait quelque chose d’amical, si bien que même le baron sembla se détendre. La Comtesse l’observait du coin de l’œil et ce fut elle qui reprit la parole. -Les locaux souffrent de plus en plus de la conscription forcée et des restrictions imposées par l’Empire. Là est votre problème. Vous ne réussirez pas à les convaincre sans un minimum de consensus. Si la planète est relativement bien tenue, la région n’a eu que des gouverneurs militaires qui ont réprimé la moindre contestation par la force. Tel est le problème. -Eh bien sachez, Madame, que c’est pour cela que nous sommes ici. Nous savons que vous avez l’oreille du peuple et que vous êtes tous les deux respectés. Nous sommes décidés à devenir vos interlocuteurs pour faire remonter tout ça. Si nous réussissons à trouver un terrain d’entente et que je peux convaincre ma hiérarchie de votre coopération, les choses changeront. Cette fois, les deux nobles semblaient intéressés. La voix de Rec était enjôleuse, il savait câliner ses interlocuteurs. Il y avait cette forme de charisme, ce truc qu’il savait faire et qui le rendait débonnaire et sympathique. Il était à la fois le bon copain pour se détendre et le grand frère responsable qui rassure…Le tout non dénué d’une certaine espièglerie. Pourtant, nul n’était dupe, en dépit des apparences, nous étions bien ici pour mater une révolution dans l’œuf et également pour réquisitionner des travailleurs. C’était bien là la réalité et j’étais bien placé pour l’avoir côtoyé quotidiennement pendant des années que Rec était un officier convaincu du BSI. Par-delà les apparences, les intérêts Impériaux étaient sa priorité. S’ensuit une discussion dont je ne relaterai pas toute l’étendue car elle oscillait entre mondanités et propos politique. Lentement, Rec s’était approché de la table, jusqu’à s’asseoir pour faire face au Baron et à la Comtesse qui s’étaient appuyés sur la table pour l’écouter, mais moi, je restais en retrait. Ils expliquèrent qu’il y avait en effet un mouvement de contestation dans la région et que le Baron avait plusieurs fois communiqué avec les responsables pour tenter de calmer les choses et les dissuader de faire autre chose que de distribuer des tracts. Bien évidemment, les deux nobles réfutaient toute implication dans des activités anti-Impériales. Ils évitaient soigneusement les conversations à charge, tentaient d’éluder les questions, un petit jeu du chat et de la souris mesquin qui me fit comprendre que nous n’en tirerons rien. La Comtesse, ayant sans doute compris qu’elle avait plu à Rec, lui faisait les yeux doux devant son mari, parlant d’une voix langoureuse et riant à ses plaisanteries. C’était…A gerber. Cette discussion m’ennuyait, j’en voyais les contours et les limites. Aussi, lorsque le Baron redemanda ce que faisait le Département Economique ici, je ne pus réprimer une nouvelle vague de colère. Les deux nobles m’irritaient, c’était irrationnel, sans doute à cause de la fatuité de ce luxe en temps de guerre…Mais également pour des raisons plus personnelles. Toute ma jeunesse, j’avais connu la misère et mes parents avaient été les esclaves d’un système qu’ils subissaient. Voir ces nobles sans conviction aller au gré du vent m’ennuyait au plus haut point. Ils n’avaient accepté de nous recevoir que parce qu’ils pensaient avoir des interlocuteurs de pouvoirs. Sauvant les apparences avec des froncements de sourcils, ils avaient finalement accepté de discuter avec nous car j’avais haussé le ton. Pourtant, Rec ne se démonta pas et après avoir parlementé de plus belle, il réussit à avoir un nom, un certain Gabin Olio, qui aurait pu avoir des connections avec le groupe dissident. Ce Monsieur Olio pourrait être convaincu pour parler avec nous et cette fois, Rec afficha un sourire de victoire. Je n’étais pas convaincu, quel était le sens de toute cette mascarade ? Nous étions ici pour prélever des travailleurs et des soldats et la Comtesse gagnait du temps, elle nous ferait passer par toutes les routes sinueuses qui nous en feraient perdre. Je devais l’avouer, Rec m’aurait été très utile dans une pareille mission. Lui savait immédiatement prendre son interlocuteur. Je savais en général bien analyser les situations, mais je n’étais pas à son niveau pour les conversations et établir la confiance. Pourtant, Kalnietis se montra très coopératif, ce qui m’empêchait d’être pessimiste à l’égard de cet entretien. -C’est la tendance générale au sein de la CSI, je crois que ce n’est pas simplement dû à Dae’Mid. Il y a une sorte de volonté du pouvoir central de resserrer les rangs et de reprendre le contrôle sur les administrations locales. Dae’Mid ou un autre, ça serait sans doute pareil…Enfin, c’est hors de notre sujet, je ferme la parenthèse. C’était mon sentiment profond. Je ne trichais pas avec lui, il était possible d’ailleurs que ces changements de politique perturbent les arrangements locaux, notamment avec la pègre. La paix sociale reposait sur un équilibre fragile et il était difficile d’imaginer que ceux qui gouvernaient la CSI n’étaient pas au courant de cela, peut-être était-ce d’ailleurs une volonté que cette perturbation. Je ne le saurais jamais et je devrais m’en accommoder. Je marquais une pause, avant de reprendre : -Ton raisonnement se tient. Je pense qu’il mérite d’être considéré très sérieusement.Alors que Kalnietis terminait l’entretien en me proposant de rencontrer Ana Cynn mais en me mettant en garde, je hochais la tête. Décidément, ce Defel me plaisait et en dépit de son apparence bestiale, c’était typiquement le genre de personnalités qui était compatible avec la mienne. Pragmatique et direct, j’appréciais cela. En guise de réponse, je lui tendis la main pour la lui serrer. -Je n’ai qu’une parole et je ne reviendrai pas dessus. Nous avons un accord et je serai ravi d’entendre Ana Cynn. Elle et moi, nous étions tous deux à la Forge Stellaire, nous avons des souvenirs en commun. Je te tiendrai au courant de tout ce que je sais, à titre officieux bien sûr. Naturellement, auprès de tes amis et partenaires, tu ne m’as jamais vu. J’agrémentais ma phrase d’un clin d’œil. Je n’avais toujours pas lâché sa main, je continuais. - …Et si par hasard tu as des informations, tu me les donneras afin que je puisse attraper ceux qui ont fait cela vivants. Je ne crois pas que les interrogatoires classiques suffiront avec eux. Je ne suis pas un agent « classique » de la CSI…Tu t’en rendras vite compte. J’accompagnais ma phrase d’un sourire carnassier en lui lâchant la main. Les règles étaient énoncées et Kalnietis aurait vite compris mes intentions. Autant être clair, j’avais bien l’intention d’interroger à ma façon ceux qui avaient fait ça. Le Defel aurait d’ailleurs vu mes yeux s’allumer d’une malice alors que je dévoilais mon plan, une sorte de feu qui indiquait que j’étais prêt à tout pour accomplir ma mission.