Le voyage avait été globalement tranquille pour Bertrolen. Jamais dérangé pour autre chose que lui proposer un repas, ou pour échanger trois banalités. L'équipage avait été d'une discrétion remarquable à l'endroit du Jedi. Personne pour lui poser de questions personnelles, c'était une sorte d'éthique professionnelle. Si on ne voulait pas avoir à répondre soi-même, autant ne pas en poser. Et ça marchait relativement bien. Le petit équipage fonctionnait comme ça, compartimentant leurs vies. De fait, entre vrombissement du vieux vaisseau, activité réduite et peu sonore et défilement de l'hyperespace, l'espace sensoriel était propice à un repos de l'esprit...
Une ambiance qui allait changer drastiquement. Car Nar Shaddaa avait beau être constamment en mouvement, elle restait également désespérément statique. Un bourbier, une fange dans laquelle s'ébattaient chasseurs de primes, contrebandiers, cartels de drogue, de jeux... Et où la mort était souvent la récompense suprême. Au milieu des taudis et de la pollution, on trouvait les mêmes vaisseaux, les mêmes armes, les mêmes personnes. Seuls les noms changeaient, mais les similitudes étaient bien trop criantes. Personne n'en sortait grandi ni vainqueur. Les rares étincelles d'espoir étaient vite éteintes par l'atmosphère suffocante. Et c'était là-dedans que beaucoup trouvaient leur joie de vivre. Une vie courte mais audacieuse, virevoltante, tout feu tout flamme, au mépris du danger pour leur propre vie ou celle d'autrui.
Ce devait être spécial pour Bertrolen. Se retrouver dans ce concert de métal et de violence, pour un Jedi rompu à la méditation et au calme, néanmoins, on avait dû lui apprendre, au Temple, à faire preuve d'adaptabilité et de souplesse. Et cette fois, il ne faudrait pas en manquer. Il ne manquerait sûrement pas de remarquer qu'une demi-douzaine de personnes accouraient auprès du vaisseau et le déchargeaient immédiatement de sa cargaison. Une cargaison de bien faible tonnage pour un YT pourtant utilisé régulièrement. Comme quoi, la valeur ne devait pas forcément se trouver dans la quantité. Une fois le travail accompli, les hommes s'enfuirent avec les caisses. Pas un seul mot n'avait été échangé, avec qui que ce soit. Chacun connaissait son travail et les limites de celui-ci. Une transaction en bonne et due forme.
La tête levée de Bertrolen ne manqua pas d'étonner Alistair. Il avait pourtant dit connaître Nar Shaddaa, non ? C'était étonnant de voir quelqu'un se perdre dans la contemplation d'un tel marasme, surtout lorsqu'on le connaissait. Mais, eh, l'homme était vraisemblablement un original, pour s'être perdu ainsi dans les Régions Inconnues. Et puis, un peu d'excentricité n'avait jamais tué personne, ça s'accordait à son vieux manteau rapiécé et à son air fatigué. Le genre de type un peu vieux et un peu mystérieux qu'on bénirait sans y penser, en somme. La main du chef de groupe vient se poser sur son épaule.
-Navré d'te tirer de ton émerveillement, l'ami, mais on doit décaler, on est attendus par le boss. J'espère que t'es toujours d'la partie. Maintenant qu'ce taf-là est fait, on aura sûrement plus intéressant !
Il eut un rire joyeux. Voilà un homme qui ne se prenait pas trop le chou. Un chef, des ordres, des missions variées, et juste assez de crédits pour se pinter la ruche entre les deux tout en faisant ce en quoi il croyait. C'était absolument parfait. Et sa petite équipe suivait ses pas. D'ailleurs, Althéa prit la parole à son tour.
-Peu importe ce que le chef décide, on aura sûrement le temps de s'envoyer un godet avant de repartir. Et c'est toi qui paye, Al', tu nous dois bien ça après le détour que t'as fait faire. Et si on s'fait pourrir pour un retard, je te poucave sans même y penser !
La dernière remarque fit exploser de rire tout le groupe alors que le chef des contrebandiers se murait dans un silence boudeur et enfonçait ses mains dans ses poches avant de prendre la tête de la marche. Heureusement, le Spacebarn était suffisamment bruyant pour lui permettre de ne pas avoir à écouter les remarques désobligeantes de ses subordonnés et amis... Difficile de trouver un endroit plus enfoncé dans le deal et la contrebande que ce chantier naval. Déjà que tout sur Nar Shaddaa était plus ou moins illégal, cet endroit surpassait absolument tout ce qu'on pouvait imaginer. Alors, bien sûr, à condition d'y mettre le prix, on pouvait y trouver tout et n'importe quoi, mais c'était surtout avec la perspective de se faire voler ce tout et n'importe quoi bien vite, ou d'être retrouvé... En bref, le fond du fond du caniveau. Mais l'équipe s'y sentait presque chez elle, et en connaissait les contours et détours.
Il faudrait une bonne demi-heure de marche, au milieu des bruits de taille, de soudure, des projections de métal, des lasers qui pouvaient voler de ci, de là, des extorqueurs et dealers de tout poil... En somme, Nar Shaddaa, en pire. Mais ils finirent par arriver, presque sains et saufs, si on exceptait l'odeur qui assaillait en continu leurs narines. Devant eux se dressait un large entrepôt, de ceux qui imposaient le respect et laissait à penser que derrière se trouvait un sacré paquet de pognon.
-On va passer par le côté. Pas que j'ai pas confiance, Bertrolen, mais on va laisser le secret professionnel où il est, j'ai pas envie de me faire défoncer.
Avec un sourire, il lui fit signe de le suivre. Il y avait un long escalier, sur le côté, qui menait à l'étage supérieur de l'entrepôt. Difficile de savoir ce qu'il s'y cachait, tant l'activité florissante à l'intérieur et au dehors masquait absolument tout bruit qui pourrait démasquer ce qui s'y passait. Devant la porte, Alistair salua deux plantons qui le laissèrent passer après quelques mots échangés, et un regard porté sur le nouveau venu.
La porte franchie, Bertrolen ne pouvait pas manquer le regard acéré qui se posa sur lui. Des yeux délavés qui en avaient sans doute trop vu au cours d'une vie déjà trop longue malgré un âge relativement peu avancé. Le reste était à l'avenant. Une voix légèrement éraillée, sans doute par le fait de l'élever dans le bruit constant. Des cheveux blonds courts décolorés tirés en arrière qui lui donnaient un air sévère. L'attitude rigide du donneur d'ordres peu aimable, des vêtements qui en avaient vu d'autres pour quelqu'un qui ne devait pas spécialement rechigner à mettre la main à la pâte. Tout en lui criait une longue carrière. Il se leva en voyant le groupe entrer, posant le datapad qu'il tenait, se mettant en appui sur ses mains gantées.
-Alistair, qu'est ce que tu me ramènes ce coup-ci, à part un retard et la cargaison demandée ?
-Boss... J'vous présente Bertrolen. On a eu du retard parce qu'on l'a récupéré, l'était en détresse... Mais on a bien fait, lui aussi cherche du taf'.
-Du taf, hein ?
Il se redressa, faisant rouler ses épaules en grognant. Pas bien haut, une taille moyenne, il n'était pas spécialement musclé non plus, un physique somme toute assez banal, mais qui avait l'air de s'entretenir. Pas de petit bide à bière comme on pouvait parfois le voir, un visage bien rasé, l'homme devait avoir son lot d'interactions sociales pour penser à ça. Ou une femme à la maison...
-Y'a toujours du travail pour ceux qui ont pas peur de se salir les mains, ça c'est sûr. T'es bon à quoi, mon gars ?