Les réactions immédiates de ses supérieurs à ses mots surprirent quelque peu Rena-Ja. Malgré la situation critique, ils avaient l’air certains de leur triomphe. Le duo avait même pendant un court instant un moment de légèreté qui détonait profondément avec l’ambiance actuelle. Chacun à sa manière, ils cherchaient à rassurer la jeune aspirante quant au déroulement de la bataille. Si elle avait conscience que la Chevalerie Impériale n’était pas qu’un corps d’armée parmi d’autres, peut-être ne réalisait-elle pas encore pleinement la véritable puissance de ses membres. Keu et Loha ne doutaient pas une seule seconde de leurs capacités, ni de celles de leurs camarades. Barristan en particulier ne manquait pas d’être tari d’éloges par les chevaliers, et de ce qu’elle avait pu voir, il était aussi fort que ses confrères le prétendait, peut-être même plus. Il était vrai que se savoir entourée de pareils alliés mettait la Voss plus en confiance. Face à « l’élite de l’Imperium », même une armée de sorcières n’était pas de taille. Malgré leur nombre réduit, ils avaient tenu bon jusqu’ici, malgré de nombreuses pertes. Qu’est-ce que la sorcière en chef, cette mère Esmsyl, pouvait faire de plus face à eux ?
Soudain, les comlinks se mirent à sonner. Barristan annonçait du mouvement en face. Le combat allait bientôt reprendre. Suivant les deux chevaliers, Rena-Ja se mit en place à leurs côtés sur la muraille, son arme en main. Quoi qu’il advienne, elle se battrait jusqu’au bout.
Au milieu du village, un rituel étrange semblait se dérouler du côté ennemi. Les sons de tambours et de macabres chants résonnaient dans l’air, et des ondes verdâtres traversèrent le village jusqu’à l’îlot central. Heureusement, la barrière maintenue par les sorcières du clan de la Rivière Folle les empêchèrent d’approcher davantage. Mais le pire restait à venir. Des cris effroyables retentissaient, suivis de nombreuses ombres dans le brouillard. Leur nombre ne fit qu’augmenter, et bien vite, des centaines d’ennemis les entouraient. Excepté que ces ennemis étaient déjà tombés une première fois. Lorsqu’ils quittèrent enfin la brume, Rena-Ja put voir leurs visages et leurs corps, et cette vision l’horrifia. Ce qui se dressait désormais devant eux, c’était des cadavres ambulants. Qu’ils soient des alliés morts à leurs côtés ou des adversaires tués de leurs mains, les victimes de cette bataille marchaient toutes de concert vers les derniers survivants. Ils avançaient malgré les blessures mortelles, les mutilations et autres démembrements. Aucune vie ne pouvait se lire dans leurs yeux, emplis de la même énergie verte qui venait de parcourir le village. Déjà en sous-nombre, les impériaux et villageois venaient de se faire trahir par leurs camarades après leur trépas. Bien vite, le reste des troupes d’Esmsyl, sorcières, guerriers et Rancors, rejoignirent l’armée des morts. Dans le même temps, la barrière des dathomiriennes alliées ne put tenir plus longtemps et se brisa. La situation venait de prendre un tournant inattendu.
Si les autres avaient déjà été témoins de cette sorcellerie, ou bien d’autres choses tout aussi aberrantes par le passé, ce n’était pas le cas de Rena-Ja. C’était la première fois qu’elle voyait un phénomène aussi impensable se produire sous ses yeux. Elle savait que les sorcières de Dathomir maniaient la Force différemment que les Mystiques ou les chevaliers, mais relever les morts… Cela semblait absurde au possible, et pourtant c’était bien réel. Jusqu’à il y a peu, l’aspirante pensait comprendre la Force. Mais depuis le jour de son échec, elle réalisait de plus en plus à quel point elle n’en avait exploré qu’une infime partie.
La Voss sentit son esprit combatif vaciller. Était-ce la fin, tout compte fait ? Que pouvaient-ils faire, face à une armée de morts ? Peu importe combien de fois ils seraient vaincus, ils se relèveraient toujours. Et même les chevaliers impériaux, même Barristan, avaient leurs limites. Ils pourraient repousser plusieurs assauts, mais même eux finiraient par tomber les uns après les autres. Aucun d’entre eux ne s’en sortirait vivant. C’était bel et bien fini. Cette planète serait son tombeau, jamais elle ne reverrait son monde natal. Tandis que les soldats commencèrent à faire feu, la poigne de la jeune femme commença à se desserrer autour du manche de son arme. Le désespoir l’envahissait peu à peu…
Soudain, Barristan brandit son sabre et s’adressa à ses soldats ainsi qu’aux autochtones encore capables de se battre. Nullement pris par la peur, il leur ordonna de tenir bon coûte que coûte, invoquant leur devoir de repousser ce mal qui les agressait, eux et cette planète. Face à cette situation désespérée, son discours agissait comme un phare dans la nuit, sa lame en étant la lumière. Chacun de ses mots était un appel à ne pas se faire happer par les ténèbres, à continuer la lutte quoi qu’il advienne, et à triompher. L’effet était quasi-immédiat, presque tous les combattants encore debout brandirent leurs armes en hurlant avec détermination. Rena-Ja elle-même… sentait son cœur battre à toute vitesse. Sa loyauté n’allait ni à l’Imperium, ni aux clans de Dathomir. Et pourtant, voir et écouter le vieux chevalier ne lui donnait qu’une envie, celle de le suivre peu importe le danger. Elle ignorait pourquoi, mais la jeune femme ne pouvait ne résoudre à abandonner après ça. Instinctivement, elle resserra fortement ses doigts sur sa vibrolame, et la brandit à son tour. Mourir ici était hors de question. Tellement de personnes comptaient sur elle à cet instant. Son peuple, qui lui avait confié sa mission. Ses comparses, qui l’avaient entraînée du mieux possible malgré le peu de temps dont ils disposaient. Les villageois, qui avaient accueilli les impériaux et se battaient à leurs côtés. Renoncer maintenant serait une trahison envers chacun d’eux. Elle ne pouvait pas se le permettre.
Ainsi, la dernière défense débuta dans un torrent de violence. Face à la marée mort-vivante, aucune hésitation n’était permise. Rena-Ja assistait le duo de chevaliers, tranchant net les morts qui s’approchaient trop. Ce n’étaient rien de plus que des corps écervelés, uniquement animés par la volonté de tuer. La Voss ne les voyait plus comme des être vivants à ce stade. Elle n’hésitait pas à taillader un ancien allié si nécessaire. Couper un membre agrippé ou donner un bon coup de pied suffisait à les faire chuter en bas de la muraille pour mourir à nouveau, mais il en venait tellement qu’ils ne pourraient pas tous les repousser. Soudain, la voix de Barristan résonna, ordonnant aux trois combattants de défendre le tumulus face aux assauts ennemis. Sans même se regarder, Keu et Loha bondirent jusqu’au lieu indiqué, déjà prêts à intercepter d’éventuels intrus. Rena-Ja arriva quelques secondes plus tard, glissant presque sur les derniers mètres. Derrière eux se trouvaient les non-combattants et les blessés. En d’autres termes, ils étaient la dernière ligne de défense pour les protéger. S’ils tombaient, les autres seraient massacrés. Repensant aux enfants de la veille, la jeune femme se tenait prête. Elle les protégerait, eux ainsi que tous ceux à l’arrière.
La première vague fonça dans leur direction, ne leur laissant aucun répit. Des morts se jetèrent sur eux tels des bêtes féroces. Les lames colorées vrombirent dans tous les sens, sectionnant leurs ennemis de toutes parts. Après une altercation avec un soldat mort, Keu lança aux deux femmes de détruire les têtes pour les éliminer pour de bon. Au même moment, une sorcière cadavérique fonça sur Rena-Ja et lui saisit violemment la gorge, sa poigne bloquant presque entièrement le souffle de l’aspirante. Cette dernière, prise de court, ne parvenait pas à s’en délivrer. Quand la sorcière ouvrit la bouche, prête à arracher le visage de sa victime avec les dents, Rena-Ja crut voir son heure arriver. Mais quelque chose en elle changea d’un coup. Juste avant de se faire mordre, elle se saisit de son arme et l’enfonça aussi profond que possible dans la bouche de son ennemie. Elle poussa à travers os, chair et cervelle, jusqu’à ce que la pointe ressorte de l’autre côté de la tête. Définitivement morte, la sorcière devint alors inerte, relâchant sa gorge. La Voss donna un bon coup sur le côté pour dégager sa lame, fendant littéralement en deux le crâne de la sorcière. Un mélange de sang et de liquide cérébro-spinal gicla, une partie éclaboussant le visage de la jeune femme. Sa main à la gorge, elle tenta de reprendre son souffle, mais il n’y avait pas le temps pour une pause. Non loin de là, d’autres ressuscités approchaient à vive allure. Le combat était loin d’être terminé.
Passant une main sur son visage, l’humanoïde essuya une partie du sang qu’elle avait reçu en pleine figure. Il en restait encore, mais il se fondait presque entièrement avec sa peau naturellement rouge. Son regard d’azur se porta sur les ennemis face à elle. Il en venait toujours plus. Cette planète était décidément un véritable enfer. Mais, au lieu de désespérer à nouveau, une expression étonnante se forma sur son visage.
Un sourire.
L’idée de continuer à se battre lui apportait une étrange satisfaction. La tirade de Barristan avait eut son effet sur elle, et elle se battait plus que jamais par devoir. Mais ce n’était pas tout. Le frisson du combat lui était soudainement agréable. Jusqu’ici, elle avait déjà ressenti un certain contentement lors des entraînements, mais cette fois c’était différent. Un sentiment nouveau, qu’elle peinait à décrire. Peut-être n’était-ce dû qu’à l’adrénaline, mais à cet instant précis, sans doute pour la première fois ou presque depuis son arrivée sur Dathomir, elle se sentait bizarrement bien. Plus que jamais décidée à combattre, la jeune femme attendit avec impatience que les prochains adversaires arrivent à sa hauteur. Aucun ne passerait, elle s’en assurerait.
Rena se battrait contre une démone pour Voss, pour Dathomir, pour l’Imperium.
Et pour elle-même.