La traque change de nature.
Je le sens comme on sent l’orage avant que le ciel ne décide de se déchirer.
Ce n’est plus une poursuite, ce n’est plus une fuite.
C’est une équation instable dont aucun de nous deux ne contrôle encore l’explosion.
Je cesse de courir.
Pas parce que je suis fatigué, ni parce que je suis acculé, mais parce que courir me rend prévisible, lisible, facile à traquer, et que toute trajectoire trop logique devient un aveu de faiblesse entre les mains de cette chasseresse expérimentée.
Mes poumons brûlent pourtant. Chaque inspiration râpe ma gorge comme du verre pilé, saturée d’odeurs métalliques, d’humidité stagnante et de solvants industriels qui collent à la peau comme une seconde pellicule. Je ne peux rien contre la fatigue nerveuse, contre cette tension sourde qui s’accumule dans mes tempes comme une pression prête à rompre, ni contre la faim plus profonde qui commence à creuser mon centre comme une vrille lente.
Je pose une main contre la paroi froide d’une conduite principale.
Le métal vibre faiblement.
Un rythme régulier.
Des machines massives tournent quelque part derrière ces murs, indifférentes à la chasse qui se joue entre leurs entrailles, indifférentes à la vie, à la mort, à la peur, à la volonté, indifférentes à nous deux comme une mer l’est aux noyés.
Je ferme les yeux une seconde.
Et les paroles de Char’Dy remontent, non comme un souvenir tendre, non comme une prière, mais comme un outil brut qu’on sort lorsque tout le reste menace de céder.
Il n’y a pas d’émotions, il y a la paix.
Mensonge utile.
La peur est là.
Froide, précise, lucide.
Je ne cherche pas à l’éteindre. Je la comprime, je la plie, je la range derrière une cloison mentale comme on enferme une bête dangereuse dans une cage solide. La paix n’est pas l’absence d’émotion. C’est le contrôle absolu de ce qui reste.
Il n’y a pas d’ignorance, il y a la connaissance.
Je ne sais pas où elle se trouve.
Je ne sais pas quand elle frappera.
Je ne sais pas ce qu’elle a vu, compris, anticipé.
Mais je sais qu’elle est Anzat.
Je sais qu’elle a lu mes pièges comme un livre ouvert.
Je sais qu’elle n’est pas en train de courir.
Connaître ce que je ne sais pas suffit à tracer les contours du danger.
Il n’y a pas de passion, il y a la sérénité.
Mon corps veut fuir.
Frapper.
Se nourrir.
Mettre fin à cette tension insupportable.
Je refuse.
La sérénité n’est pas la douceur.
C’est l’absence de précipitation.
Il n’y a pas de chaos, il y a l’harmonie.
Autour de moi, tout semble désordonné : les gouttes tombent du plafond, les vibrations mécaniques, les échos lointains des patrouilles, les pulsations irrégulières de l’éclairage défaillant.
Mais sous ce tumulte… un rythme.
Je synchronise ma respiration dessus.
Inspirer.
Suspendre.
Expirer.
Si quelqu’un écoute, je disparais dans la respiration du lieu lui-même.
Il n’y a pas de mort, il y a la Force.
Celle-ci, je ne l’ai jamais comprise totalement. La mort reste une fin tangible, brutale, concrète, mais Char’Dy parle d’autre chose : d’une continuité, d’une trace, d’un écho laissé derrière soi dans le tissu du monde.
Si je dois mourir ici… quelque chose subsistera.
Cette pensée ne me réconforte pas.
Mais elle stabilise mon esprit.
La Force n’est pas un fleuve pour moi, ni une mer calme comme pour ceux qui la maîtrisent. C’est plutôt une série d’éclairs brefs, violents, incontrôlables, des impressions, des frissons, des certitudes sans explication, comme si quelqu’un frappait parfois sur une cloche invisible et que je n’entendais que l’écho.
Et là, dans ce silence mécanique, elle murmure une vérité simple.
Je ne suis plus la proie.
Je deviens… autre chose.
J’abandonne délibérément une piste parfaite.
Un chemin évident.
Protégé.
Rapide.
Celui qu’un fugitif rationnel aurait choisi.
Je prends l’inverse.
Un passage étroit, irrégulier, jonché de débris techniques et d’arêtes tranchantes, un couloir sans issue apparente où la condensation tombe en gouttes lourdes du plafond comme une pluie paresseuse. Mes bottes s’enfoncent dans une boue noire faite de graisse, d’eau stagnante et de poussière métallique.
Chaque pas laisse une empreinte claire.
Je continue pourtant.
Qu’elle voie cela.
Qu’elle comprenne.
Qu’elle se demande pourquoi.
Je ralentis volontairement, assez pour que la fatigue paraisse réelle, assez pour que la trajectoire semble désespérée, assez pour que tout indique un être à bout.
Puis, brusquement, je quitte la surface boueuse pour grimper sur une structure latérale, une série de conduites parallèles courant le long du mur. Mes appuis deviennent silencieux, suspendus, presque irréels. La boue continue droit devant… sans moi.
Une piste qui ne mène nulle part.
Une fuite qui s’arrête dans le vide.
Je reste immobile au-dessus d’elle, accroupi comme une créature tapie dans les branches invisibles d’une forêt morte.
Respiration lente.
Cœur ralenti.
Muscles verrouillés.
Le temps s’étire.
Quelque part, loin derrière, des bruits de bottes, des voix étouffées, des transmissions radio nerveuses. Les unités de sécurité quadrillent encore le secteur.
Elles ne sont pas ma menace, juste du bruit.
Des proies aveugles jetées dans un labyrinthe qu’elles ne comprennent pas.
Elle, en revanche… je ne perçois pas sa présence clairement.
Mais je perçois son absence. Un vide étrange, un silence dans le tissu même de la traque.
Comme si quelqu’un avançait, là où rien ne devrait bouger.
Je quitte mon perchoir sans bruit, glissant dans un autre conduit transversal, plus étroit encore. L’air y est plus chaud, saturé d’électricité statique. Mes doigts effleurent des câbles isolés, tièdes, vibrants. Une odeur d’ozone me picote les sinus.
Je m’arrête net.
Quelque chose a changé. Pas un bruit. Pas un mouvement.
Une sensation.
La chasse ne progresse plus vers moi.
Elle se redéploye autour.
Elle apprend.
Un sourire imperceptible étire mes lèvres. Bien.
Alors nous allons arrêter de jouer au chat et à la souris.
Je retire lentement un pansement ensanglanté de mon avant-bras. La plaie n’est pas grave, mais elle saigne suffisamment pour servir. Je presse la compresse contre une grille d’aération, laissant l’odeur imprégner le métal, puis je la glisse dans le flux d’air aspiré vers les niveaux inférieurs.
Une piste mobile, vivante.
Impossible à suivre proprement.
Ensuite, j’arrache un morceau de tissu de ma manche, y trace une marque à la griffe — nette, assumée — puis je l’abandonne dans un angle éclairé par une lampe de maintenance.
Pas caché.
Pas dissimulé.
Offert, tel un message sans mots qui annonce : Je sais que tu es là.
Je reprends ma progression, mais cette fois sans chercher à fuir. Mes déplacements deviennent irréguliers, presque erratiques. Parfois rapides, parfois d’une lenteur exaspérante. Je traverse volontairement des zones ouvertes avant de replonger dans l’obscurité. Je laisse des traces, puis les efface, puis en laisse d’autres, contradictoires.
Un puzzle dont aucune pièce ne s’emboîte.
Je ne cherche plus à disparaître, je cherche à devenir incompréhensible.
Au bout d’un moment, impossible de dire combien de temps, je m’arrête dans une vaste salle technique circulaire. Des colonnes de filtration montent jusqu’au plafond comme les troncs d’une forêt industrielle. Des passerelles métalliques s’entrecroisent à différentes hauteurs, noyées dans des halos de lumière sale.
Un endroit parfait pour un affrontement.
Ou pour une disparition.
Je reste au centre, immobile. La Force vibre faiblement autour de moi, comme une corde tendue prête à rompre. Pas un guide fiable. Pas une protection. Juste… une alerte permanente.
Je ferme les yeux.
Si elle est aussi douée que je le soupçonne… elle comprendra. Je ne suis plus en fuite. Je prépare quelque chose.
Quand je les rouvre, mon regard est calme.
Froid.
Décidé.
Qu’elle vienne.
Cette fois, je ne fuis pas. Mais je ne me laisserai pas prendre non plus. Parce que la chasse a cessé d’être une question de vitesse… ou de force. Elle est devenue une question de volonté.
Et la mienne, nourrie par la fatigue, la douleur et cette faim sourde qui creuse mon ventre comme une bête enfermée, est désormais plus tranchante que la lame la plus fine.
Quoi qu’il advienne ensuite… je ne serai plus jamais la proie. La suite ne ressemble pas à une fuite, elle ne ressemble même plus à une manœuvre tactique.
C’est une disparition, pas celle d’un corps, ni celle d’une silhouette mais celle d’une existence traçable. Je quitte la salle technique sans me retourner, abandonnant derrière moi un théâtre entier de signaux contradictoires, d’indices volontairement imparfaits, de pistes trop visibles pour être honnêtes, sachant qu’elle lira tout cela non comme un chaos mais comme une grammaire, une syntaxe de la chasse, et qu’elle cherchera la phrase cachée derrière les mots. Alors je cesse d’écrire.
Je ne laisse plus rien.
Ni sang.
Ni tissu.
Ni empreinte.
Ni rythme.
Même ma respiration change.
Char’Dy m’a appris qu’on ne disparaît pas en devenant invisible, mais en cessant d’occuper l’espace mental de son poursuivant, en devenant une variable nulle, une absence mathématique, une équation sans solution.
Je ralentis jusqu’à l’immobilité. Puis je repars… différemment. Plus de trajectoire logique. Plus de progression continue.
Je glisse dans un conduit de maintenance étroit, couvert d’un isolant poreux qui absorbe les sons et retient la chaleur corporelle, un piège pour les chasseurs novices mais une cache idéale pour qui sait contrôler son métabolisme. Je reste accroupi plusieurs minutes, laissant mon rythme cardiaque retomber jusqu’à devenir presque imperceptible, mes muscles figés dans une tension minimale, mes pensées réduites à un fil unique : survivre.
La faim gronde, mais je l’enferme derrière une porte mentale épaisse.
Un Anzat affamé pense en ligne droite tandis qu’un Anzat lucide pense en spirale.
Je me force à choisir la spirale.
Quand je ressors, ce n’est pas dans la direction attendue. Je ne remonte ni vers les niveaux supérieurs, ni vers les zones logistiques, ni vers un point d’extraction évident. Je plonge plus profondément dans les entrailles de l’Anneau, vers les zones où personne ne circule volontairement, là où l’air devient lourd, tiède, saturé d’odeurs anciennes et de vibrations basses que le corps ressent avant même que l’esprit ne les identifie.
Un endroit où les sens ordinaires se fatiguent.
Un endroit où seule la patience survit.
Je retire ma veste extérieure et la retourne, exposant la doublure sombre imprégnée d’odeurs étrangères accumulées lors de déplacements passés : poussière d'endroits lointains, carburants, antiseptiques, fumées anciennes. Je frotte rapidement la surface contre une paroi humide, ajoutant la signature chimique du lieu, puis je l’enfile de nouveau. Plus qu’un camouflage visuel, c'est un camouflage olfactif, thermique, tactile.
Ensuite, j’active les techniques les plus fondamentales que mon maître m’a imposées jusqu’à la douleur : relâcher la chaleur inutile, ralentir la circulation périphérique, réduire les micromouvements involontaires, dissoudre la tension musculaire visible sans perdre la capacité d’exploser en action. La Cape de l’Ombre n’est qu’un outil pour les non-sensitifs, face à un autre Anzat, elle ne sert qu’à masquer l’évidence. Ce que je fais maintenant… c’est autre chose, je cesse d’être un corps en mouvement. Je deviens un élément du décor, une aspérité, une variation de température. Un bruit parasite indistinguable des machines.
Je progresse ensuite par bonds irréguliers, non pas en distance mais en temps : parfois plusieurs minutes immobiles, parfois une traversée rapide d’un espace ouvert, puis de nouveau l’arrêt complet. Un observateur extérieur jurerait que la zone est vide, puis percevrait une ombre fugace impossible à localiser.
Un fantôme n’est pas invisible, il est incohérent.
Je passe par une salle de filtration abandonnée où des colonnes cylindriques rouillées forment un dédale serré. Là, je grimpe en hauteur au lieu de contourner, progressant le long des structures verticales pour éviter les zones de passage naturel. Chaque prise est choisie pour ne pas vibrer, chaque déplacement est synchronisé avec les pulsations mécaniques du système pour masquer le moindre frottement.
En haut, je reste suspendu plusieurs minutes, observant.
Rien, pas de patrouille, pas de drones, pas de présence identifiable.
Mais ce n’est pas rassurant.
C’est pire. Cela signifie que quelqu’un contrôle la zone sans s’y montrer.
Je quitte l’endroit par une ouverture latérale presque invisible et me retrouve dans un corridor étroit parcouru par des câbles épais gainés de polymère sombre. L’électricité statique y crépite doucement, saturant l’air d’une odeur d’ozone et brouillant les capteurs les plus simples.
Parfait.
Je retire brièvement mon respirateur Naboo de sa poche intérieure, vérifiant son intégrité, ses filtres encore propres, son autonomie suffisante. Le contact du matériau lisse contre mes doigts est étrangement rassurant, comme un rappel tangible que je possède encore des options, encore des couches de survie que mon adversaire ne peut anticiper.
Pas encore.
Je le remets en place sans l’activer, il ne doit servir qu’au moment critique. Puis je reprends ma progression, plus lente encore, plus diffuse. À un moment, je me glisse dans un espace entre deux cloisons techniques, si étroit que mes épaules frottent le métal des deux côtés. Là, je reste totalement immobile pendant un temps indéterminé, laissant mes sens se recalibrer, laissant mon esprit dériver vers cet état étrange entre veille et sommeil que les Anzati utilisent pour économiser leur énergie sans perdre leur vigilance.
C’est dans cet état que je sens quelque chose.
Pas une présence, pas une direction une tension.
Comme si l’air lui-même attendait.
Elle n’est pas loin.
Pas assez pour être perçue clairement, mais suffisamment pour que mon instinct se contracte comme un muscle prêt à se déchirer.
Je ne bouge pas, bouger serait admettre l’avoir détectée.
Au lieu de cela, je laisse mon rythme cardiaque ralentir encore, jusqu’à ce que chaque battement devienne une impulsion isolée dans un silence intérieur total. Ma respiration devient si faible que ma poitrine semble immobile, si elle sonde l’environnement… elle ne trouvera qu’un espace mort.
Le temps s’étire encore, puis la tension diminue légèrement. Pas parce qu’elle est partie mais parce qu’elle a changé d’angle. Elle cherche ailleurs, je crois.
Bien.
Je quitte ma cache sans bruit, me laissant glisser dans un autre passage, plus profond, plus sombre, là où l’éclairage d’urgence ne pénètre même plus. L’obscurité y est presque totale, mais mes yeux se sont adaptés depuis longtemps, et la Force, capricieuse mais présente, dessine parfois les contours du monde comme un éclair lointain.
Je ne suis plus en fuite.
Je ne suis plus poursuivi.
Je suis devenu… introuvable.
Et dans cette obscurité dense, saturée d’odeurs métalliques, de chaleur stagnante et de vibrations lointaines, une certitude froide s’impose enfin :
Même elle, aurait du mal à me retrouver. Ce n’est pas impossible, ce n’est jamais impossible. Mais tout de même difficile. Et dans une chasse entre deux prédateurs, la difficulté est la première fissure dans l’inévitabilité.
Je continue à m’enfoncer dans les profondeurs de l’Anneau, effaçant mon passage non par des artifices visibles mais par l’absence totale de traces, par le refus de toute signature, par une discipline si rigoureuse qu’elle frôle l’inhumain. Disparaître réellement, ce n’est pas quitter un lieu. C’est cesser d’exister dans l’esprit de celui qui vous cherche.
Et pour la première fois depuis le début de cette traque… je sens qu’elle pourrait douter. Un doute minuscule, presque imperceptible mais suffisant.
Parce que tant que je respire encore… la chasse n’est pas terminée.
Mais rester en vie ne suffit plus.
Disparaître, ralentir, effacer ma trace, me fondre dans le métal, dans l’huile, dans la poussière et les vibrations de l’Anneau m’a permis de rompre le rythme qu’elle voulait m’imposer, de lui refuser les évidences dont vivent les prédateurs sûrs d’eux, mais je comprends désormais avec une clarté glaciale que cette invisibilité n’est qu’un répit, pas une solution. Un Anzat ne meurt pas seulement d’une lame.
Il meurt d’épuisement.
De solitude.
De faim.
Et la faim, elle, ne peut être trompée indéfiniment, elle est là, présente.
Pas encore insupportable ni délirante. Mais présente, persistante, logée sous mes côtes comme une bête enfermée qui racle lentement les parois de sa cage. Chaque respiration la réveille un peu plus. Chaque minute passée sans me nourrir la rend plus précise, plus insistante, moins négociable.
La soupe de Mynock n’était pas digne. Suffisante pour survivre à court terme, et surtout nécessaire pour les informations que je lui ai soutirées. Mais très insuffisante pour soutenir une traque prolongée face à un prédateur de haut niveau.
Je le savais au moment même où je m’étais nourri, je le sens encore davantage maintenant. La chasseresse aussi le sait. C’est là que réside son véritable avantage.
Pas sa vitesse, ni son expérience seule. Mais bien sa certitude que le temps travaille pour elle.
Je m’arrête un instant dans l’ombre d’un renfoncement technique, laissant mon dos s’appuyer contre une paroi encore tiède. Les machines au-delà diffusent une chaleur constante qui masque ma signature thermique et absorbe les variations mineures de respiration. J’y reste immobile, non pour me reposer, mais pour écouter mon propre corps.
Trop de tension, de vigilance, d’énergie dépensée pour rester invisible. Cela ne peut pas durer des jours. Elle le sait et elle compte dessus.
Je ferme les yeux brièvement, non pour chercher la paix, mais pour mesurer l’état réel de mes ressources. La Force ne me nourrit pas. Elle ne comble pas ce vide. Elle peut m’aider à agir malgré lui, à le contenir, à le canaliser, mais elle ne supprime pas la nécessité biologique, presque primitive, qui définit mon espèce.
La faim est un calendrier, chaque heure qui passe me rapproche d’un point où la prudence deviendra secondaire face à l’instinct.
C’est exactement ce qu’elle attend.
Mais cette même faim peut aussi devenir un calcul, une fractale compliquée, une équation avec plusieurs inconnues.
Si je suis affamé… elle doit envisager que je le devienne dangereux.
Un Anzat acculé et affamé n’est pas une proie.
C’est une catastrophe imprévisible.
Je rouvre les yeux.
L’Anneau respire autour de moi comme un organisme immense et inconscient. Des flux d’air circulent dans les conduites, des masses mécaniques oscillent, des vibrations remontent par le sol comme des pulsations profondes. Tout cela continue sans se soucier de notre duel, mais c’est précisément cette indifférence qui crée des angles morts exploitables. Je me remets en mouvement, lentement, en choisissant un itinéraire qui ne mène ni vers une sortie évidente, ni vers un abri confortable, ni vers une zone densément peuplée.
Les proies potentielles sont rares ici et celles qui pourraient réellement me sustenter sont sous protection.
Je le sais.
Elle le sait.
Tous les acteurs de cette chasse le savent désormais.
Cela crée une tension supplémentaire, invisible mais réelle : plus je tarde à me nourrir, plus les options se réduisent, plus les choix deviennent extrêmes. Je ne dois pas chercher immédiatement une cible. Je dois d’abord comprendre comment elle anticipe ce besoin. Parce qu’elle ne se contente pas de me traquer. Elle pense déjà à ce que je devrai faire pour survivre. C’est là que la pression doit commencer à changer de sens.
Jusqu’à présent, elle poursuivait un fugitif.
Maintenant, elle attend un affamé. Et attendre est dangereux, on commence à imaginer, à supposer, à construire des scénarios.
Je ralentis encore mon rythme, me déplaçant par séquences irrégulières, m’arrêtant parfois longuement dans des zones où rien ne justifie un arrêt tactique évident, reprenant ensuite une progression rapide sur quelques mètres avant de redevenir presque immobile. Non pour brouiller une piste — il n’y en a plus — mais pour casser toute tentative de prédiction.
Si elle essaie d’estimer combien de temps je peux tenir… elle doit se tromper.
Si elle suppose que je chercherai rapidement une proie… elle doit se tromper.
Si elle imagine que je vais me diriger vers les zones où vivent les individus les plus “riches” en soupe… elle doit se tromper aussi.
Je ne dois pas agir comme un Anzat affamé, je dois agir comme un Anzat capable d’attendre au-delà du raisonnable. Parce que cela signifie une chose, que je prépare quelque chose d’autre.
Une hypothèse plus sombre naît lentement dans mon esprit, froide, désagréable, mais impossible à ignorer. Si aucune proie valable n’est accessible… si toutes les cibles importantes sont protégées… si les zones riches sont surveillées… alors la seule source de soupe réellement significative restante dans cet environnement est… elle.
Je n’ai aucune certitude de pouvoir la vaincre, ni aucune illusion sur la difficulté d’un tel acte. Mais l’idée elle-même change la nature de la chasse. Ce n’est plus seulement une fuite. C’est la possibilité d’une inversion totale.
Je ne nourris pas cette pensée par arrogance, je l’examine comme on examine une arme dangereuse dont on ignore encore si l’on devra s’en servir. Tuer un autre Anzat est une entreprise extrême, risquée, presque suicidaire face à un adversaire plus expérimenté, mais l’existence même de cette option modifie ma posture mentale.
Elle n’est plus simplement la prédatrice, elle peut devenir une variable, une cible théorique. Un risque… réciproque.
Je sens la faim réagir à cette idée, non pas avec satisfaction, mais avec une sorte d’attention aiguë, comme si une partie de mon esprit primitif reconnaissait instinctivement la valeur potentielle d’une telle prise. Je l’étouffe immédiatement. Penser trop tôt à la nourriture revient à trahir mon état réel. Je dois rester froid. Calculateur. Fonctionnel.
Je continue à avancer, m’enfonçant dans une zone où les installations deviennent plus anciennes, moins entretenues, où les signaux officiels se raréfient et où les infrastructures semblent avoir été modifiées trop de fois pour rester cohérentes. Un labyrinthe organique de métal et de conduites, parfait pour quelqu’un qui ne cherche plus seulement à se cacher, mais à rendre toute cartographie mentale incertaine. La pression ne disparaît pas, elle change lentement de forme. Je ne suis plus seulement un fugitif traqué par une chasseresse expérimentée. Je suis un prédateur affamé qui refuse d’agir comme tel. Et c’est peut-être ce qui la perturbera le plus. Parce que tant que je ne me comporte pas comme une proie affamée… elle ne peut pas prédire quand je le deviendrai vraiment.
Dans une chasse entre deux êtres comme nous, l’imprévisibilité n’est pas un luxe. C’est la seule véritable défense.
Je poursuis mon avancée dans l’obscurité tiède, le regard stable, la respiration contrôlée, la faim tenue à distance comme une lame rangée dans son fourreau, sachant qu’elle finira par devoir sortir, mais refusant de décider du moment tant que je peux encore choisir. Elle me cherche, très bien. Mais maintenant, elle doit aussi envisager ce que je pourrais faire lorsque je cesserai simplement de survivre… pour redevenir un chasseur. Et dans cet intervalle fragile, incertain, dangereux, où aucun de nous deux ne sait encore lequel cédera le premier à ses propres contraintes… la pression n’appartient plus à elle seule.