C'est bien ce que je craignais, un Mynock !
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L’attente est longue et pénible. Les droïdes de surveillance ratissent la zone à la recherche du fugitif sans parvenir à retrouver sa trace. L’Anzat se cache quelque part et temporise. Il cherche une solution. Une unité est déployée pour aider dans les recherches. Peut-être que l’intervention de soldats va contraindre le tueur à se révéler, à commettre une erreur. Mais il n’en est rien. Telle une ombre insaisissable, le congénère de la première lame d’Hivernus demeure invisible. Azah Suutrar comprend alors que l’assassin n’est plus là, qu’il a trouvé une issue de secours. Elle sourit doucement, lui reconnaissant quelques qualités.
Il est malin… Mais il perd l’avantage. Il s’épuise à trouver des solutions et il sera bientôt à court d’options.
- Unité Spéciale à Centre de contrôle. Le fugitif a quitté la zone. Il se sert probablement d’un comlink récupéré sur un agent neutralisé pour se tenir au courant de nos manœuvres. Changez de fréquence de transmission.
« Ici Centre de contrôle. Bien reçu. Nouvelle fréquence de transmission attribuée aux unités de terrain. »La belle inspire doucement. Son esprit est désormais ailleurs… Elle cherche à anticiper les futures actions de son semblable. En bonne traqueuse qu’elle est, la donzelle se met dans la tête d’un criminel recherché et se demande désormais quelles sont les différentes options qui se présenteraient à elle si elle était dans sa situation. Rejoindre les quais logistiques ou un spatioport pour s’enfuir à bord d’un vaisseau ? Trop évident. Dangereux. Se fondre dans la masse en espérant passer inaperçu ? Possible mais comporte trop de facteurs de risque. Se planquer dans un coin tranquille en attendant que la tempête passe ? Envisageable. Crédible. Piste à suivre.
Une dernière éventualité, plus sinistre, se dessine dans la tête d’Azah Suutrar. Si le tueur est, comme elle, en partie dirigé par ses pulsions, il se peut simplement qu’il se contente de poursuivre son œuvre funeste. Chez les Anzati, la chasse est autant un art qu’une facette essentielle de leur façon de vivre et ceux qui ne parviennent pas à contrôler cette envie de tuer se retrouvent souvent à semer des cadavres dès lors qu’ils passent quelque part. L’assassin qu’elle traque semble être de ceux-là. Il tue avec une précision remarquable, c’est un fait. Mais dans le cas présent, les corps et les marques qu’il laisse dans son sillage sont un handicap. Un aveu de faiblesse.
Un tueur expérimenté ne s’embête pas à faire traîner des indices. Il se contente de remplir son contrat, empoche les crédits et retourne dans les méandres de l’obscurité sans qu’on puisse remonter jusqu’à lui. Il est une ombre, un fantôme, un murmure. Toute mort qui ne figure pas dans sa mission initiale est un problème de plus à gérer, une preuve de son passage, de son existence. De fait, un bon professionnel évite d’attirer l’attention en faisant plus de dommages que nécessaire. Hors, dans le cas présent, l’Anzat qu’elle traque laisse volontiers son instinct de chasseur s’exprimer. Il ne tue pas par nécessité mais parce qu’il en a le pouvoir. En s’exposant inutilement pour éliminer différentes patrouilles qu’il aurait tout simplement pu éviter, l’assassin démontre qu’il se laisse porter par l’appel du meurtre et qu’il aime jouer avec ceux qu’on lance à sa poursuite.
En suivant cette logique, le tueur va chercher à se trouver un nouveau terrain de chasse. L’Anneau est un endroit si vaste qu’il pourrait trouver son bonheur partout et poursuivre ses lubies en toute impunité avant de se décider à disparaître pour de bon lorsqu’il se sera lassé. Impensable pour Azah Suutrar. Elle compte bien mettre un terme à ce petit jeu stupide qu’est le sien, tout aussi intéressant soit-il.
- Unité Spéciale à Centre de contrôle. Nouvelles suggestions : Faites fermer tous les accès au spatioport et aux secteurs logistiques. Gardez à quai tous les vaisseaux, installez des plots de détention et déployez plusieurs unités pour garder les infrastructures. Faites étendre le couvre-feu aux secteurs alentours et envoyez vos droïdes de surveillance dans les zones de maintenance annexes.
« Suggestions en cours de transmission, Unité Spéciale. Autre chose ? »- Bien évidemment, Centre de contrôle. Je crains que notre fugitif emprunte des voies cachées pour se dérober à notre vue. Afin de comprendre la logique du tueur, j’aimerai avoir accès aux plans de l’Anneau ainsi qu’au déploiement des unités de terrain. Dans leur intégralité. Il se peut que quelque chose ait échappé à notre attention.
La réponse met du temps à venir. Un silence pesant s’installe. La simple idée d’offrir une vue d’ensemble sur les installations militaires et civiles de l’Anneau à une étrangère, notamment dans un contexte de guerre, peut en effet en crisper plus d’un. Mais finalement après quelques instants de doute et de débat, une réponse s’impose finalement.
« Votre requête a été acceptée, Unité Spéciale. Transmission des plans en cours… Veuillez noter que ces plans sont destinés à votre usage exclusif… »Une menace dissimulée comme on les aime… Plus cordiale que la moyenne cependant. Azah Suutrar esquisse l’ombre d’un sourire, habituée aux avertissements en tout genre. Quand on travaille pour des individus impitoyables, les rappels à l’ordre et les recommandations virent souvent au drame.
- C’est bien compris, Centre de contrôle.
La belle se détache volontiers de son comlink pour examiner plus en détail les plans qu’on vient de lui envoyer. Une reproduction miniature des installations de l’Anneau se projette en trois dimensions sous ses yeux. De nombreux points de couleur se détachent rapidement du reste de la carte holographique, signalant l’emplacement des patrouilles et des droïdes de surveillance ainsi que les secteurs placés en quarantaine ou faisant l’objet d’un couvre-feu. L’Anzat examine chaque élément de la carte, porte son attention sur chaque détail qui pourrait échapper à la vigilance des forces de sécurité locales, tente de comprendre par quel endroit l’assassin qu’elle traque pourrait se faufiler, quel lieu pourrait faire l’objet de sa stratégie. Il y a beaucoup à prendre en compte et le temps manque.
Elle doit prendre une décision. Et vite.
La première lame d’Hivernus se fie autant à son instinct qu’à son expérience. Elle est pratiquement persuadée que son homologue empruntera un chemin qui ne figure pas sur les plans de l’Anneau. Reste désormais à trouver quelle forme ce chemin doit prendre… Et pour cela, Azah Suutrar doit reprendre sa traque.
- Unité Spéciale à Centre de contrôle. Le fugitif s’est probablement déporté vers les niveaux de maintenance. Je me rends sur place pour investiguer.
« Bien reçu, Unité Spéciale. Plusieurs patrouilles se détachent de leur affectation actuelle pour vous porter assistance. »- C’est noté, Centre de contrôle.
La tueuse en série change ensuite de canal de communication, passant sur l’ancienne fréquence utilisée par les forces de sécurité de Kuat. Elle porte son comlink à ses lèvres, un sourire mesquin déchirant son visage.
- Je sais que tu écoutes. Je compte bien te traquer jusqu’aux tréfonds de l’Anneau s’il le faut. Cette chasse est amusante mais tu perds l’avantage. Je ne compte pas te laisser la moindre occasion de t’échapper. Anzat en soit témoin, tu n'auras aucune once de répit… Le manque de soupe finira par te monter à la tête et j’aurai alors gagné.
L’Anzat marque un léger temps de pause, avant de poursuivre.
- Je te laisse une chance de me prouver ce que tu vaux vraiment : un duel qui doit démontrer lequel de nous deux a appris auprès du meilleur professeur sur Anzat. Le vainqueur pourra décider du sort du perdant…
-
Je comprends ce qui se passe avant même que les mots ne s’assemblent complètement.
Le comlink que j’ai récupéré sur le cadavre d’un agent encore tiède pulse doucement contre ma paume, diffusant ses transmissions à travers la coque métallique comme une vibration intime, presque osseuse, qui remonte le long de mon bras pour se déposer contre ma tempe, là où les signaux deviennent sensations avant de devenir pensée. Les patrouilles cessent d’avancer. Les transmissions se structurent. Les voix deviennent moins nombreuses, plus nettes, plus froides, et dans cet ordre soudain je reconnais immédiatement la signature d’un esprit qui a pris la tête de la chasse.
Quelqu’un a repris le contrôle.
Je reste immobile dans le couloir technique où je me suis arrêté, coincé entre une batterie de condensateurs industriels et une gaine d’évacuation qui vibre à intervalles réguliers, et je sens dans l’air quelque chose qui n’appartient déjà plus à la simple mécanique d’un quadrillage humain. La pression du dispositif se transforme. Les soldats ne cherchent plus. Ils tiennent. Ils verrouillent. Ils attendent.
Et derrière eux, quelqu’un pense.
Sa voix l’a confirmé, elle vient d’Anzat.
Mais ce n’est pas sa voix qui m’a permis de le comprendre. Je m'en doutais inconsciement.Les pièges que j’ai laissés derrière moi, les traces volontairement imparfaites, les détours, les silences entre deux fausses pistes… tout cela n’était pas seulement destiné aux patrouilles humaines. C’était une manière d’observer la traque elle-même. Une manière de mesurer l’intelligence qui se trouvait derrière les ordres.
Un soldat suit une piste.
Un officier coordonne des hommes.
Un chasseur, lui, lit l’intention.Elle n’a jamais mordu aux évidences.
Là où d’autres auraient foncé, elle a contourné. Là où j’ai laissé des indices trop visibles, elle les a ignorés. Là où les patrouilles ont trébuché dans mes pièges, elle s’est arrêtée pour comprendre leur logique.
C’est ainsi que je l’ai identifiée.Pas par son nom, mais par sa manière de penser.
Et maintenant que sa voix a confirmé ce que mes pièges m’avaient déjà appris, le doute n’existe plus.Je ne suis plus poursuivi par une escouade, je suis traqué par un égal.
Je ferme les yeux un instant.
Cela signifie que les règles changent.Depuis la cantina, j’ai agi comme un animal encerclé, utilisant l’espace, les hommes et leurs machines comme des obstacles à déplacer, des instruments à détourner, des masses à fatiguer jusqu’à ce que la chasse se dilue dans la confusion.
Mais cette méthode ne fonctionne plus,face à elle, chaque trace devient un message.
Chaque piège devient une conversation, chaque mort devient une signature.
Alors je dois arrêter de parler.Je laisse le comlink retomber doucement contre ma paume.
Je pourrais répondre. Je pourrais utiliser l’ancienne fréquence pour lui renvoyer ses propres mots, pour nourrir ce duel qu’elle cherche à provoquer, pour accepter immédiatement la forme qu’elle propose à cette chasse.Mais ce serait une erreur.
Elle me parle pour deux raisons.
La première est évidente : me pousser à agir.
La seconde est plus subtile : me faire réfléchir dans sa direction. Elle veut que je tourne autour d’elle mentalement, que je la laisse devenir le centre de mon espace, que je commence à construire mes décisions en fonction de sa présence.Je refuse, pour le moment.
Je vais la rejoindre, mais pas comme elle l’attend.
Je dois commencer par effacer ce que je suis devenu dans les dernières heures.La veste beige que j’avais récupérée plus tôt disparaît la première. Je la retire lentement, la retourne entièrement, puis je la découpe en plusieurs morceaux que je disperse dans des conduits secondaires déjà saturés d’odeurs industrielles. Ce n’est plus un leurre. C’est une mue. Une peau que je n’ai plus besoin de porter. Je passe ensuite mes doigts sur mes poignets, mon cou, derrière les oreilles, effaçant méthodiquement tout ce qui peut porter ma signature. L’huile des conduites. La poussière des entrepôts. Le sang séché des combats précédents. Trop d’odeurs, c’est encore une odeur. Je neutralise tout, jusqu’à ce que ma présence se fonde dans celle du réseau technique lui-même.
Je ne dois plus laisser de trace.
Pas face à elle.Les patrouilles humaines continuent leur travail quelque part dans l’Anneau. Je les entends parfois, lointaines, lourdes, prévisibles. Elles n’ont plus d’importance. Elles ne sont plus qu’un écran sonore, une marée lente qui se déplace sans vraiment comprendre ce qu’elle cherche.
La vraie traque commence seulement maintenant.
Je progresse plus haut dans les niveaux techniques, loin des axes logistiques principaux et des zones où les soldats concentrent leurs efforts. Je choisis des secteurs de maintenance intermédiaire, des étages sans valeur stratégique immédiate, où l’on ne garde ni docks ni armements, mais seulement des systèmes de redistribution énergétique et des boucles de circulation industrielle.Des endroits vastes, complexes. Parfaits pour quelqu’un qui veut observer sans être observé.
Je m’arrête finalement dans un anneau de maintenance circulaire qui entoure un vieux noyau énergétique. Les parois y sont épaisses, parcourues de vibrations constantes. Le bruit ambiant est si dense qu’aucun son isolé ne peut s’en détacher clairement. C’est une mer de métal et d’énergie dans laquelle un mouvement prudent peut disparaître sans effort.
Je m’installe là. Pas comme un homme qui prend position, mais comme une présence qui cesse d’exister pour le monde visible.
Je m’abaisse lentement, jusqu’à ce que mon corps se confonde presque avec la structure elle-même. Ma respiration ralentit encore. Mon poids se répartit contre la paroi tiède. Je laisse ma température se fondre dans celle du métal. Chaque muscle se relâche jusqu’à ne conserver que la tension nécessaire pour agir.Je n’offre rien, pas un bruit, ni déplacement. pas même l’illusion d’une présence.
Et alors le souvenir revient.Anzat.
La lumière dure des plaines minérales. Les falaises basaltiques découpées comme des lames dans le ciel pâle. Le vent sec qui balaie la poussière volcanique et laisse sur la peau une sensation de pierre.Je me revois plus jeune, plus rapide, plus impatient.
Beaucoup plus impatientLa gorge était étroite, creusée dans une pierre noire que le vent avait poli pendant des siècles, et l’air y avait ce goût minéral, presque métallique, qui reste sur la langue lorsque l’on respire trop vite après une course. Au-dessus de moi, les falaises basaltiques découpaient le ciel en lanières pâles, et la lumière froide du matin glissait le long des parois comme si la planète elle-même refusait d’offrir une chaleur véritable à ceux qui y vivaient.
Je suivais une piste. Je la suivais avec la certitude orgueilleuse de celui qui croit avoir compris quelque chose d’essentiel.
Les empreintes dans la poussière volcanique étaient nettes, dessinées comme des marques dans une cendre sombre encore vierge, chaque pas imprimé avec une précision presque insolente. Une pierre avait été déplacée sur le côté du chemin, laissant une trace claire sur la couche noire du sol, et plus loin une marque de frottement sur la roche signalait l’endroit exact où la proie avait posé la main pour s’équilibrer en descendant la pente.Tout était là, lisible, évident.
Je pensais être proche.
Je pensais avoir compris la trajectoire, la vitesse, l’hésitation dans la démarche, les pauses nécessaires pour reprendre son souffle. Je pensais sentir presque physiquement la présence de celui que je poursuivais, comme si la poussière elle-même conservait l’écho de sa chaleur.Et dans cette certitude, je commençais déjà à savourer la victoire.
Chaque pas que je faisais dans cette gorge étroite me rapprochait de la fin de la chasse, ou du moins c’est ce que je croyais, et je me souviens encore de la manière dont mon cœur battait alors, non pas par fatigue, mais par cette excitation brutale que ressent un prédateur persuadé de tenir enfin la gorge de sa proie.
Je m’étais avancé avec assurance.
Trop.
C’est là que mon maître m’avait frappé. Pas un coup spectaculaire, ni une attaque sauvage destinée à me briser.
Un mouvement presque invisible. Je n’avais même pas vu son bras se lever.
Il y eut simplement un choc sec contre mon flanc, précis comme une lame courte plantée dans un point vital, et le monde bascula d’un seul coup, la roche noire surgissant devant moi tandis que mes jambes cédaient sans comprendre pourquoi.Je tombai lourdement dans la poussière.
L’air quitta mes poumons dans un râle involontaire, comme si quelqu’un avait serré mes côtes dans un étau, et la poussière volcanique se souleva autour de moi en un nuage épais qui s’engouffra immédiatement dans ma bouche, dans mon nez, dans ma gorge, transformant ma respiration en une brûlure sèche.
Pendant une seconde, peut-être deux, je ne compris rien.
Le monde oscillait encore autour de moi, mes mains cherchant un appui dans la cendre noire, mes poumons essayant de reprendre leur rythme.Puis la colère monta. Une colère jeune et brute.
Je me relevai d’un mouvement brusque, les poings déjà serrés, prêt à répondre au coup, prêt à prouver que je n’étais pas l’élève fragile qu’il semblait vouloir voir en moi.
Mais lui n’avait pas bougé.
Il se tenait à quelques pas seulement, immobile comme une statue taillée dans la même pierre que les falaises autour de nous.
Ses bras étaient relâchés le long de son corps, son regard posé sur moi et dans ses yeux il n’y avait rien.
Ni colère, ni déception.
Ni la moindre trace d’une émotion qui aurait pu ressembler à de la compassion. Seulement cette froideur tranquille qui caractérisait chacune de ses leçons.
Une absence totale d’indulgence.« Tu es mort. »
Sa voix n’avait pas été forte, elle n’avait pas eu besoin de l’être.
Elle était tombée dans la gorge comme une pierre dans un puits.Je m’étais tourné vers la piste.
Les empreintes étaient toujours là, parfaites, claires, indiscutables.
Je ne comprenais pas.
Il avait craché dans la poussière. Un geste bref, presque dédaigneux.« Justement. »
Le mot était tombé avec la même sécheresse que le premier.
Puis il avait avancé.
Sa main s’était refermée brutalement sur le col de ma tunique, et avant même que je puisse protester ou me dégager il m’avait tiré vers l’arrière avec une force qui ne laissait aucune place à la résistance. Mes talons raclaient la pierre noire tandis qu’il me traînait hors de la gorge.
Quelques mètres seulement.
Mais assez pour que la perspective change. Assez pour que je voie enfin ce que je n’avais pas regardé.
Il m’avait poussé contre un rocher sombre qui dominait le passage étroit, une masse de basalte chauffée par le soleil du matin, et il avait posé sa paume contre la surface tiède comme si ce simple contact suffisait à résumer toute la leçon.« Regarde. »
Je regardai, et cette fois je vis.
La piste descendait bien dans la gorge. Et les empreintes s’enfonçaient dans la poussière noire.
La pierre déplacée.
La trace sur la roche.
Tout conduisait vers le bas.Mais le chasseur n’était jamais passé par là.
La vraie position dominait la gorge. Une corniche étroite, invisible depuis le sol, offrait une vue parfaite sur le chemin que j’avais suivi avec tant d’assurance.
Un endroit idéal pour attendre. Pour regarder quelqu’un suivre les traces, pour tuer celui qui s’y abandonnerait.
Je sentis le poids de l’erreur s’abattre sur moi, mon maître n’avait pas bougé. Sa main restait posée sur la pierre chaude.« Un bon assassin sait créer une piste. »
Il laissa le silence s’installer.
Le vent s’était levé entre les falaises, soulevant la poussière noire en spirales lentes qui passaient entre nous comme des spectres.
Puis sa voix tomba de nouveau, plus froide encore., plus définitive.« Un vrai assassin sait quand arrêter d’en laisser. »
Il me regarda longtemps. Si longtemps que je sentis peu à peu la colère se dissoudre en quelque chose de plus lourd. Quelque chose qui ressemblait à une compréhension douloureuse.
Alors il ajouta, avec cette dureté calme qui ne cherchait jamais à adoucir ses enseignements :« Quand tu cesses de courir… »>/span>
Le vent siffla entre les rochers, ses yeux restaient fixés sur moi.
« La chasse change de maître. »>/span>
Le souvenir disparaissaît lentement.
Je rouvre les yeux, lLa situation est la même.
Les traces que j’ai laissées m’ont permis d’identifier celle qui me poursuit et maintenant elles n’ont plus aucune utilité.Le temps s’étire lentement, les minutes deviennent longues, épaisses, presque liquides. Les patrouilles continuent leurs rondes lointaines. Les drones passent parfois au niveau inférieur, leurs capteurs balayant les couloirs avec une régularité presque rassurante. Peu à peu, l’Anneau ralentit sous l’effet du couvre-feu et des secteurs verrouillés. Et dans ce ralentissement, un autre rythme finit par apparaître.
Plus discret, plus précis.
Quelqu’un se déplace., mais pas comme les soldats ou comme les droïdes.
dans cette démarche, chaque mouvement est pesé, chaque pause dure juste assez longtemps pour écouter.
Je ne bouge pas. Je n’essaie pas de confirmer ce que je soupçonne déjà.
Je laisse simplement le temps passer, comme si j’étais une pièce oubliée dans l’architecture de l’Anneau.Elle a dit que je perdais l’avantage.
Peut-être, probablement. Mais un avantage n’existe que tant que l’on accepte de jouer selon les règles de l’autre. Je n’ai plus besoin de courir ni besoin de tuer.
Je n’ai plus besoin de prouver quoi que ce soit aux patrouilles humaines qui arpentent ces couloirs. Ce duel n’appartient plus qu’à deux êtres.
Deux chasseurs.Deux enfants d’une planète qui enseigne très tôt que la patience est la première des armes.
Je laisse encore mon esprit se vider un peu plus, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une chose : l’attention pure, cette sensation particulière qui permet de sentir un changement dans l’air avant même que l’oreille ne le transforme en son.
Si elle vient, je le saurai. Pas parce qu’elle fera une erreur.
Parce qu’aucun prédateur ne peut totalement cacher son existence à un autre qui attend assez longtemps.Alors je reste là.
Immobile.
Silencieux.
Invisible.Et dans l’ombre dense des structures techniques de l’Anneau, j’attends simplement que la chasse reprenne réellement.
-
Le silence de l’assassin parle pour lui. Il refuse l’affrontement parce qu’il sait qu’il n’a pas l’avantage. Azah Suutrar sourit doucement, amusée par cette réaction qu’elle anticipait à moitié. Les Anzati sont des créatures patientes qui aiment observer leur proie avant d’entrer en action. La chasse est excitante parce qu’elle peut durer des jours, des mois, voire même des années entières. La soupe d’une cible hautement convoitée n’en est que meilleure après une belle traque. Il est certain que ce jeune spécimen va chercher à comprendre la nature de la menace qu’elle représente avant de tenter quoi que ce soit à son encontre. Jusqu’à présent, il s’est contenté de pièges improvisés et de leurres insignifiants afin de tester ses capacités. Il a laissé des marques provocatrices à son attention. Et il sait désormais qu’il ne joue pas dans la même catégorie qu’elle.
Il va devoir manœuvrer habilement et faire preuve de prudence.
Une chose qui lui fait défaut semble-t-il... Et qui lui coûte déjà cher. Car la première lame d’Hivernus a pu observer comment le tueur opère, comment il procède. Il agit par instinct. Un terrible instrument quand il est utilisé à mauvais escient par un assassin incapable de réfrener ses pulsions… Mais un outil précieux pour la belle. Le combat est perdu d’avance pour son congénère et il n’a pas l’air de s’en rendre compte.
- Le silence est une arme redoutable entre des mains aguerries… Mais tu manques encore d’expérience. Ton travail est brouillon. Et ton dernier repas ne te gardera pas en vie très longtemps, j’en ai bien peur.
Azah Suutrar marque un temps de pause, laissant ses sens divaguer. Elle croit percevoir quelque chose. Une présence. Un trouble. L’écho d’un vide. La tueuse en série se dirige dans cette direction, suivant la piste avec la grâce et la furtivité d’un prédateur traquant une proie vulnérable.
- Tu as laissé ta nature primaire prendre le dessus. Tu t’es nourri trop rapidement… Sans prendre en compte la qualité de la soupe de ta victime. Une erreur de jugement qui peut te coûter la vie… Non. Qui va te coûter la vie. C’est un fait.
La dernière phrase est empreinte d’un soupçon d’amusement qu’un rire sinistre vient finalement ponctuer. Elle dégaine une lame qu’elle laisse glisser le long d’une paroi. Un cri métallique vient déchirer le silence.
- Tu vas mourir ici.
Un fait. Une vérité glaçante. Pour autant, entre les lèvres séduisantes de la terrifiante tueuse en série, ces quelques mots peuvent paraître trompeurs… Mais il n’en est rien. Un Anzat doit se montrer exigeant dans ses choix de repas car la “chance” (ou soupe comme elle est plus familièrement appelée) qu’il tire de ses victimes a une certaine consistance qui peut varier en fonction de la présence personnelle et du statut de chaque individu. Les faibles d’esprit et les laquais de bas étage ne sont de fait pas plus rassasiants que des restes de table… Il faudrait au bas mot des dizaines d’entre eux pour subvenir aux besoins d’un Anzat chaque semaine. Hors, le dernier repas de notre assassin actuel laisse à désirer. Un pauvre espion jouant double jeu et pris au piège comme un bleu n’a rien d’une proie de grande valeur.
La soupe, ou chance, d’un tel individu calmera peut-être la soif de l’Anzat pour une journée ou deux mais certainement pas plus.
De fait, le fugitif va devoir trouver un moyen de se nourrir rapidement et il ne peut clairement pas se permettre de laisser derrière lui autant de cadavres avec une traqueuse aguerrie à ses trousses. Et au vu de la situation actuelle, trouver une source de subsistance digne de ce nom risque de s’avérer difficile. L’Anneau n’est pas un endroit où les belles prises se trouvent en abondance et les quelques individus qui pourraient convenir sont très certainement placés sous haute protection.
- Tes options sont limitées… Le déshonneur d’une capture, une fin digne… Ou une mort lente et pénible qui te conduira dans les méandres de la folie. Viens donc m’affronter, assassin. Viens te confronter à ton destin et je te dirai quelle solution est la plus adaptée.
La première lame d’Hivernus laisse le silence retomber. Elle impose un choix. Elle attend. Le temps joue en sa faveur et elle le sait.
-
La traque change de nature.
Je le sens comme on sent l’orage avant que le ciel ne décide de se déchirer.Ce n’est plus une poursuite, ce n’est plus une fuite.
C’est une équation instable dont aucun de nous deux ne contrôle encore l’explosion.Je cesse de courir.
Pas parce que je suis fatigué, ni parce que je suis acculé, mais parce que courir me rend prévisible, lisible, facile à traquer, et que toute trajectoire trop logique devient un aveu de faiblesse entre les mains de cette chasseresse expérimentée.Mes poumons brûlent pourtant. Chaque inspiration râpe ma gorge comme du verre pilé, saturée d’odeurs métalliques, d’humidité stagnante et de solvants industriels qui collent à la peau comme une seconde pellicule. Je ne peux rien contre la fatigue nerveuse, contre cette tension sourde qui s’accumule dans mes tempes comme une pression prête à rompre, ni contre la faim plus profonde qui commence à creuser mon centre comme une vrille lente.
Je pose une main contre la paroi froide d’une conduite principale.
Le métal vibre faiblement.
Un rythme régulier.Des machines massives tournent quelque part derrière ces murs, indifférentes à la chasse qui se joue entre leurs entrailles, indifférentes à la vie, à la mort, à la peur, à la volonté, indifférentes à nous deux comme une mer l’est aux noyés.
Je ferme les yeux une seconde.
Et les paroles de Char’Dy remontent, non comme un souvenir tendre, non comme une prière, mais comme un outil brut qu’on sort lorsque tout le reste menace de céder.
Il n’y a pas d’émotions, il y a la paix.
Mensonge utile.
La peur est là.
Froide, précise, lucide.Je ne cherche pas à l’éteindre. Je la comprime, je la plie, je la range derrière une cloison mentale comme on enferme une bête dangereuse dans une cage solide. La paix n’est pas l’absence d’émotion. C’est le contrôle absolu de ce qui reste.
Il n’y a pas d’ignorance, il y a la connaissance.
Je ne sais pas où elle se trouve.
Je ne sais pas quand elle frappera.
Je ne sais pas ce qu’elle a vu, compris, anticipé.Mais je sais qu’elle est Anzat.
Je sais qu’elle a lu mes pièges comme un livre ouvert.
Je sais qu’elle n’est pas en train de courir.Connaître ce que je ne sais pas suffit à tracer les contours du danger.
Il n’y a pas de passion, il y a la sérénité.
Mon corps veut fuir.
Frapper.
Se nourrir.
Mettre fin à cette tension insupportable.Je refuse.
La sérénité n’est pas la douceur.
C’est l’absence de précipitation.Il n’y a pas de chaos, il y a l’harmonie.
Autour de moi, tout semble désordonné : les gouttes tombent du plafond, les vibrations mécaniques, les échos lointains des patrouilles, les pulsations irrégulières de l’éclairage défaillant.
Mais sous ce tumulte… un rythme.
Je synchronise ma respiration dessus.
Inspirer.
Suspendre.
Expirer.Si quelqu’un écoute, je disparais dans la respiration du lieu lui-même.
Il n’y a pas de mort, il y a la Force.
Celle-ci, je ne l’ai jamais comprise totalement. La mort reste une fin tangible, brutale, concrète, mais Char’Dy parle d’autre chose : d’une continuité, d’une trace, d’un écho laissé derrière soi dans le tissu du monde.
Si je dois mourir ici… quelque chose subsistera.
Cette pensée ne me réconforte pas.
Mais elle stabilise mon esprit.La Force n’est pas un fleuve pour moi, ni une mer calme comme pour ceux qui la maîtrisent. C’est plutôt une série d’éclairs brefs, violents, incontrôlables, des impressions, des frissons, des certitudes sans explication, comme si quelqu’un frappait parfois sur une cloche invisible et que je n’entendais que l’écho.
Et là, dans ce silence mécanique, elle murmure une vérité simple.
Je ne suis plus la proie.
Je deviens… autre chose.J’abandonne délibérément une piste parfaite.
Un chemin évident.
Protégé.
Rapide.Celui qu’un fugitif rationnel aurait choisi.
Je prends l’inverse.
Un passage étroit, irrégulier, jonché de débris techniques et d’arêtes tranchantes, un couloir sans issue apparente où la condensation tombe en gouttes lourdes du plafond comme une pluie paresseuse. Mes bottes s’enfoncent dans une boue noire faite de graisse, d’eau stagnante et de poussière métallique.Chaque pas laisse une empreinte claire.
Je continue pourtant.
Qu’elle voie cela.
Qu’elle comprenne.
Qu’elle se demande pourquoi.Je ralentis volontairement, assez pour que la fatigue paraisse réelle, assez pour que la trajectoire semble désespérée, assez pour que tout indique un être à bout.
Puis, brusquement, je quitte la surface boueuse pour grimper sur une structure latérale, une série de conduites parallèles courant le long du mur. Mes appuis deviennent silencieux, suspendus, presque irréels. La boue continue droit devant… sans moi.
Une piste qui ne mène nulle part.
Une fuite qui s’arrête dans le vide.Je reste immobile au-dessus d’elle, accroupi comme une créature tapie dans les branches invisibles d’une forêt morte.
Respiration lente.
Cœur ralenti.
Muscles verrouillés.Le temps s’étire.
Quelque part, loin derrière, des bruits de bottes, des voix étouffées, des transmissions radio nerveuses. Les unités de sécurité quadrillent encore le secteur.
Elles ne sont pas ma menace, juste du bruit.
Des proies aveugles jetées dans un labyrinthe qu’elles ne comprennent pas.Elle, en revanche… je ne perçois pas sa présence clairement.
Mais je perçois son absence. Un vide étrange, un silence dans le tissu même de la traque.
Comme si quelqu’un avançait, là où rien ne devrait bouger.Je quitte mon perchoir sans bruit, glissant dans un autre conduit transversal, plus étroit encore. L’air y est plus chaud, saturé d’électricité statique. Mes doigts effleurent des câbles isolés, tièdes, vibrants. Une odeur d’ozone me picote les sinus.
Je m’arrête net.
Quelque chose a changé. Pas un bruit. Pas un mouvement.
Une sensation.
La chasse ne progresse plus vers moi.
Elle se redéploye autour.
Elle apprend.Un sourire imperceptible étire mes lèvres. Bien.
Alors nous allons arrêter de jouer au chat et à la souris.
Je retire lentement un pansement ensanglanté de mon avant-bras. La plaie n’est pas grave, mais elle saigne suffisamment pour servir. Je presse la compresse contre une grille d’aération, laissant l’odeur imprégner le métal, puis je la glisse dans le flux d’air aspiré vers les niveaux inférieurs.Une piste mobile, vivante.
Impossible à suivre proprement.Ensuite, j’arrache un morceau de tissu de ma manche, y trace une marque à la griffe — nette, assumée — puis je l’abandonne dans un angle éclairé par une lampe de maintenance.
Pas caché.
Pas dissimulé.Offert, tel un message sans mots qui annonce : Je sais que tu es là.
Je reprends ma progression, mais cette fois sans chercher à fuir. Mes déplacements deviennent irréguliers, presque erratiques. Parfois rapides, parfois d’une lenteur exaspérante. Je traverse volontairement des zones ouvertes avant de replonger dans l’obscurité. Je laisse des traces, puis les efface, puis en laisse d’autres, contradictoires.
Un puzzle dont aucune pièce ne s’emboîte.
Je ne cherche plus à disparaître, je cherche à devenir incompréhensible.
Au bout d’un moment, impossible de dire combien de temps, je m’arrête dans une vaste salle technique circulaire. Des colonnes de filtration montent jusqu’au plafond comme les troncs d’une forêt industrielle. Des passerelles métalliques s’entrecroisent à différentes hauteurs, noyées dans des halos de lumière sale.
Un endroit parfait pour un affrontement.
Ou pour une disparition.Je reste au centre, immobile. La Force vibre faiblement autour de moi, comme une corde tendue prête à rompre. Pas un guide fiable. Pas une protection. Juste… une alerte permanente.
Je ferme les yeux.
Si elle est aussi douée que je le soupçonne… elle comprendra. Je ne suis plus en fuite. Je prépare quelque chose.Quand je les rouvre, mon regard est calme.
Froid.
Décidé.Qu’elle vienne.
Cette fois, je ne fuis pas. Mais je ne me laisserai pas prendre non plus. Parce que la chasse a cessé d’être une question de vitesse… ou de force. Elle est devenue une question de volonté.
Et la mienne, nourrie par la fatigue, la douleur et cette faim sourde qui creuse mon ventre comme une bête enfermée, est désormais plus tranchante que la lame la plus fine.Quoi qu’il advienne ensuite… je ne serai plus jamais la proie. La suite ne ressemble pas à une fuite, elle ne ressemble même plus à une manœuvre tactique.
C’est une disparition, pas celle d’un corps, ni celle d’une silhouette mais celle d’une existence traçable. Je quitte la salle technique sans me retourner, abandonnant derrière moi un théâtre entier de signaux contradictoires, d’indices volontairement imparfaits, de pistes trop visibles pour être honnêtes, sachant qu’elle lira tout cela non comme un chaos mais comme une grammaire, une syntaxe de la chasse, et qu’elle cherchera la phrase cachée derrière les mots. Alors je cesse d’écrire.
Je ne laisse plus rien.
Ni sang.
Ni tissu.
Ni empreinte.
Ni rythme.
Même ma respiration change.Char’Dy m’a appris qu’on ne disparaît pas en devenant invisible, mais en cessant d’occuper l’espace mental de son poursuivant, en devenant une variable nulle, une absence mathématique, une équation sans solution.
Je ralentis jusqu’à l’immobilité. Puis je repars… différemment. Plus de trajectoire logique. Plus de progression continue.
Je glisse dans un conduit de maintenance étroit, couvert d’un isolant poreux qui absorbe les sons et retient la chaleur corporelle, un piège pour les chasseurs novices mais une cache idéale pour qui sait contrôler son métabolisme. Je reste accroupi plusieurs minutes, laissant mon rythme cardiaque retomber jusqu’à devenir presque imperceptible, mes muscles figés dans une tension minimale, mes pensées réduites à un fil unique : survivre.
La faim gronde, mais je l’enferme derrière une porte mentale épaisse.Un Anzat affamé pense en ligne droite tandis qu’un Anzat lucide pense en spirale.
Je me force à choisir la spirale.Quand je ressors, ce n’est pas dans la direction attendue. Je ne remonte ni vers les niveaux supérieurs, ni vers les zones logistiques, ni vers un point d’extraction évident. Je plonge plus profondément dans les entrailles de l’Anneau, vers les zones où personne ne circule volontairement, là où l’air devient lourd, tiède, saturé d’odeurs anciennes et de vibrations basses que le corps ressent avant même que l’esprit ne les identifie.
Un endroit où les sens ordinaires se fatiguent.
Un endroit où seule la patience survit.Je retire ma veste extérieure et la retourne, exposant la doublure sombre imprégnée d’odeurs étrangères accumulées lors de déplacements passés : poussière d'endroits lointains, carburants, antiseptiques, fumées anciennes. Je frotte rapidement la surface contre une paroi humide, ajoutant la signature chimique du lieu, puis je l’enfile de nouveau. Plus qu’un camouflage visuel, c'est un camouflage olfactif, thermique, tactile.
Ensuite, j’active les techniques les plus fondamentales que mon maître m’a imposées jusqu’à la douleur : relâcher la chaleur inutile, ralentir la circulation périphérique, réduire les micromouvements involontaires, dissoudre la tension musculaire visible sans perdre la capacité d’exploser en action. La Cape de l’Ombre n’est qu’un outil pour les non-sensitifs, face à un autre Anzat, elle ne sert qu’à masquer l’évidence. Ce que je fais maintenant… c’est autre chose, je cesse d’être un corps en mouvement. Je deviens un élément du décor, une aspérité, une variation de température. Un bruit parasite indistinguable des machines.
Je progresse ensuite par bonds irréguliers, non pas en distance mais en temps : parfois plusieurs minutes immobiles, parfois une traversée rapide d’un espace ouvert, puis de nouveau l’arrêt complet. Un observateur extérieur jurerait que la zone est vide, puis percevrait une ombre fugace impossible à localiser.
Un fantôme n’est pas invisible, il est incohérent.
Je passe par une salle de filtration abandonnée où des colonnes cylindriques rouillées forment un dédale serré. Là, je grimpe en hauteur au lieu de contourner, progressant le long des structures verticales pour éviter les zones de passage naturel. Chaque prise est choisie pour ne pas vibrer, chaque déplacement est synchronisé avec les pulsations mécaniques du système pour masquer le moindre frottement.
En haut, je reste suspendu plusieurs minutes, observant.
Rien, pas de patrouille, pas de drones, pas de présence identifiable.Mais ce n’est pas rassurant.
C’est pire. Cela signifie que quelqu’un contrôle la zone sans s’y montrer.
Je quitte l’endroit par une ouverture latérale presque invisible et me retrouve dans un corridor étroit parcouru par des câbles épais gainés de polymère sombre. L’électricité statique y crépite doucement, saturant l’air d’une odeur d’ozone et brouillant les capteurs les plus simples.
Parfait.
Je retire brièvement mon respirateur Naboo de sa poche intérieure, vérifiant son intégrité, ses filtres encore propres, son autonomie suffisante. Le contact du matériau lisse contre mes doigts est étrangement rassurant, comme un rappel tangible que je possède encore des options, encore des couches de survie que mon adversaire ne peut anticiper.
Pas encore.
Je le remets en place sans l’activer, il ne doit servir qu’au moment critique. Puis je reprends ma progression, plus lente encore, plus diffuse. À un moment, je me glisse dans un espace entre deux cloisons techniques, si étroit que mes épaules frottent le métal des deux côtés. Là, je reste totalement immobile pendant un temps indéterminé, laissant mes sens se recalibrer, laissant mon esprit dériver vers cet état étrange entre veille et sommeil que les Anzati utilisent pour économiser leur énergie sans perdre leur vigilance.
C’est dans cet état que je sens quelque chose.
Pas une présence, pas une direction une tension.
Comme si l’air lui-même attendait.Elle n’est pas loin.
Pas assez pour être perçue clairement, mais suffisamment pour que mon instinct se contracte comme un muscle prêt à se déchirer.Je ne bouge pas, bouger serait admettre l’avoir détectée.
Au lieu de cela, je laisse mon rythme cardiaque ralentir encore, jusqu’à ce que chaque battement devienne une impulsion isolée dans un silence intérieur total. Ma respiration devient si faible que ma poitrine semble immobile, si elle sonde l’environnement… elle ne trouvera qu’un espace mort.Le temps s’étire encore, puis la tension diminue légèrement. Pas parce qu’elle est partie mais parce qu’elle a changé d’angle. Elle cherche ailleurs, je crois.
Bien.
Je quitte ma cache sans bruit, me laissant glisser dans un autre passage, plus profond, plus sombre, là où l’éclairage d’urgence ne pénètre même plus. L’obscurité y est presque totale, mais mes yeux se sont adaptés depuis longtemps, et la Force, capricieuse mais présente, dessine parfois les contours du monde comme un éclair lointain.
Je ne suis plus en fuite.
Je ne suis plus poursuivi.
Je suis devenu… introuvable.Et dans cette obscurité dense, saturée d’odeurs métalliques, de chaleur stagnante et de vibrations lointaines, une certitude froide s’impose enfin :
Même elle, aurait du mal à me retrouver. Ce n’est pas impossible, ce n’est jamais impossible. Mais tout de même difficile. Et dans une chasse entre deux prédateurs, la difficulté est la première fissure dans l’inévitabilité.Je continue à m’enfoncer dans les profondeurs de l’Anneau, effaçant mon passage non par des artifices visibles mais par l’absence totale de traces, par le refus de toute signature, par une discipline si rigoureuse qu’elle frôle l’inhumain. Disparaître réellement, ce n’est pas quitter un lieu. C’est cesser d’exister dans l’esprit de celui qui vous cherche.
Et pour la première fois depuis le début de cette traque… je sens qu’elle pourrait douter. Un doute minuscule, presque imperceptible mais suffisant.
Parce que tant que je respire encore… la chasse n’est pas terminée.
Mais rester en vie ne suffit plus.Disparaître, ralentir, effacer ma trace, me fondre dans le métal, dans l’huile, dans la poussière et les vibrations de l’Anneau m’a permis de rompre le rythme qu’elle voulait m’imposer, de lui refuser les évidences dont vivent les prédateurs sûrs d’eux, mais je comprends désormais avec une clarté glaciale que cette invisibilité n’est qu’un répit, pas une solution. Un Anzat ne meurt pas seulement d’une lame.
Il meurt d’épuisement.
De solitude.
De faim.Et la faim, elle, ne peut être trompée indéfiniment, elle est là, présente.
Pas encore insupportable ni délirante. Mais présente, persistante, logée sous mes côtes comme une bête enfermée qui racle lentement les parois de sa cage. Chaque respiration la réveille un peu plus. Chaque minute passée sans me nourrir la rend plus précise, plus insistante, moins négociable.
La soupe de Mynock n’était pas digne. Suffisante pour survivre à court terme, et surtout nécessaire pour les informations que je lui ai soutirées. Mais très insuffisante pour soutenir une traque prolongée face à un prédateur de haut niveau.
Je le savais au moment même où je m’étais nourri, je le sens encore davantage maintenant. La chasseresse aussi le sait. C’est là que réside son véritable avantage.
Pas sa vitesse, ni son expérience seule. Mais bien sa certitude que le temps travaille pour elle.Je m’arrête un instant dans l’ombre d’un renfoncement technique, laissant mon dos s’appuyer contre une paroi encore tiède. Les machines au-delà diffusent une chaleur constante qui masque ma signature thermique et absorbe les variations mineures de respiration. J’y reste immobile, non pour me reposer, mais pour écouter mon propre corps.
Trop de tension, de vigilance, d’énergie dépensée pour rester invisible. Cela ne peut pas durer des jours. Elle le sait et elle compte dessus.
Je ferme les yeux brièvement, non pour chercher la paix, mais pour mesurer l’état réel de mes ressources. La Force ne me nourrit pas. Elle ne comble pas ce vide. Elle peut m’aider à agir malgré lui, à le contenir, à le canaliser, mais elle ne supprime pas la nécessité biologique, presque primitive, qui définit mon espèce.La faim est un calendrier, chaque heure qui passe me rapproche d’un point où la prudence deviendra secondaire face à l’instinct.
C’est exactement ce qu’elle attend.
Mais cette même faim peut aussi devenir un calcul, une fractale compliquée, une équation avec plusieurs inconnues.Si je suis affamé… elle doit envisager que je le devienne dangereux.
Un Anzat acculé et affamé n’est pas une proie.
C’est une catastrophe imprévisible.Je rouvre les yeux.
L’Anneau respire autour de moi comme un organisme immense et inconscient. Des flux d’air circulent dans les conduites, des masses mécaniques oscillent, des vibrations remontent par le sol comme des pulsations profondes. Tout cela continue sans se soucier de notre duel, mais c’est précisément cette indifférence qui crée des angles morts exploitables. Je me remets en mouvement, lentement, en choisissant un itinéraire qui ne mène ni vers une sortie évidente, ni vers un abri confortable, ni vers une zone densément peuplée.
Les proies potentielles sont rares ici et celles qui pourraient réellement me sustenter sont sous protection.
Je le sais.
Elle le sait.
Tous les acteurs de cette chasse le savent désormais.Cela crée une tension supplémentaire, invisible mais réelle : plus je tarde à me nourrir, plus les options se réduisent, plus les choix deviennent extrêmes. Je ne dois pas chercher immédiatement une cible. Je dois d’abord comprendre comment elle anticipe ce besoin. Parce qu’elle ne se contente pas de me traquer. Elle pense déjà à ce que je devrai faire pour survivre. C’est là que la pression doit commencer à changer de sens.
Jusqu’à présent, elle poursuivait un fugitif.
Maintenant, elle attend un affamé. Et attendre est dangereux, on commence à imaginer, à supposer, à construire des scénarios.Je ralentis encore mon rythme, me déplaçant par séquences irrégulières, m’arrêtant parfois longuement dans des zones où rien ne justifie un arrêt tactique évident, reprenant ensuite une progression rapide sur quelques mètres avant de redevenir presque immobile. Non pour brouiller une piste — il n’y en a plus — mais pour casser toute tentative de prédiction.
Si elle essaie d’estimer combien de temps je peux tenir… elle doit se tromper.
Si elle suppose que je chercherai rapidement une proie… elle doit se tromper.
Si elle imagine que je vais me diriger vers les zones où vivent les individus les plus “riches” en soupe… elle doit se tromper aussi.Je ne dois pas agir comme un Anzat affamé, je dois agir comme un Anzat capable d’attendre au-delà du raisonnable. Parce que cela signifie une chose, que je prépare quelque chose d’autre.
Une hypothèse plus sombre naît lentement dans mon esprit, froide, désagréable, mais impossible à ignorer. Si aucune proie valable n’est accessible… si toutes les cibles importantes sont protégées… si les zones riches sont surveillées… alors la seule source de soupe réellement significative restante dans cet environnement est… elle.Je n’ai aucune certitude de pouvoir la vaincre, ni aucune illusion sur la difficulté d’un tel acte. Mais l’idée elle-même change la nature de la chasse. Ce n’est plus seulement une fuite. C’est la possibilité d’une inversion totale.
Je ne nourris pas cette pensée par arrogance, je l’examine comme on examine une arme dangereuse dont on ignore encore si l’on devra s’en servir. Tuer un autre Anzat est une entreprise extrême, risquée, presque suicidaire face à un adversaire plus expérimenté, mais l’existence même de cette option modifie ma posture mentale.
Elle n’est plus simplement la prédatrice, elle peut devenir une variable, une cible théorique. Un risque… réciproque.
Je sens la faim réagir à cette idée, non pas avec satisfaction, mais avec une sorte d’attention aiguë, comme si une partie de mon esprit primitif reconnaissait instinctivement la valeur potentielle d’une telle prise. Je l’étouffe immédiatement. Penser trop tôt à la nourriture revient à trahir mon état réel. Je dois rester froid. Calculateur. Fonctionnel.
Je continue à avancer, m’enfonçant dans une zone où les installations deviennent plus anciennes, moins entretenues, où les signaux officiels se raréfient et où les infrastructures semblent avoir été modifiées trop de fois pour rester cohérentes. Un labyrinthe organique de métal et de conduites, parfait pour quelqu’un qui ne cherche plus seulement à se cacher, mais à rendre toute cartographie mentale incertaine. La pression ne disparaît pas, elle change lentement de forme. Je ne suis plus seulement un fugitif traqué par une chasseresse expérimentée. Je suis un prédateur affamé qui refuse d’agir comme tel. Et c’est peut-être ce qui la perturbera le plus. Parce que tant que je ne me comporte pas comme une proie affamée… elle ne peut pas prédire quand je le deviendrai vraiment.
Dans une chasse entre deux êtres comme nous, l’imprévisibilité n’est pas un luxe. C’est la seule véritable défense.
Je poursuis mon avancée dans l’obscurité tiède, le regard stable, la respiration contrôlée, la faim tenue à distance comme une lame rangée dans son fourreau, sachant qu’elle finira par devoir sortir, mais refusant de décider du moment tant que je peux encore choisir. Elle me cherche, très bien. Mais maintenant, elle doit aussi envisager ce que je pourrais faire lorsque je cesserai simplement de survivre… pour redevenir un chasseur. Et dans cet intervalle fragile, incertain, dangereux, où aucun de nous deux ne sait encore lequel cédera le premier à ses propres contraintes… la pression n’appartient plus à elle seule.
-
Les heures passent… Le capitaine Rafor fait les cent pas sur la passerelle, passant de console en console pour superviser le travail des matelots placés sous ses ordres. Il observe. Il écoute. Il s’informe sur la situation. Les agents du seigneur Hivernus travaillent désormais main dans la main avec les autorités locales. Quelques fugitifs donnent encore du fil à retordre aux forces de sécurité mais la situation semble être à présent sous contrôle. Ou presque… Car si l’officier a bien appris quelque chose au cours de sa carrière, c’est qu’il ne vaut jamais s’avouer vainqueur et prendre la confiance trop rapidement. Rien n’est jamais acquis et le moindre petit élément perturbateur peut venir changer le cours des choses. Il faut donc rester vigilant, ne jamais relâcher sa garde. Et c’est pour cette raison que Rafor garde un œil attentif sur les écrans.
Au milieu du brouhaha de la passerelle, un chuintement discret vient bientôt attirer l’attention du capitaine. Le militaire se tourne vers l'ascenseur pour accueillir l’agent Maurra, qui revient tout juste de l’Anneau. La jeune femme se poste devant l’officier, mains croisées dans le dos et sourire étrange au bout des lèvres. Rafor sent son corps frémir. Un frisson intense le parcourt de haut en bas. Il ne l’avouera jamais publiquement mais les lames d’Hivernus, ces assassins et espions qui œuvrent pour le compte du Chiss dans l’ombre, déclenchent en lui un sentiment d’insécurité qu’il ne parvient jamais à réprimer complètement. Il faut dire qu’il a pu les voir en action plus d’une fois… Et lorsque ces donzelles sortent des ténèbres pour frapper, les cadavres s'amoncellent rapidement.
L’homme attend donc que la jeune femme fasse son rapport, guettant du coin de l’oeil ses moindres faits et gestes.
- Capitaine… Vous pouvez informer le seigneur Hivernus que nous avons pu sécuriser de nombreux éléments de réponse sur les lieux de l’attaque et dans les environs. Nous nous apprêtons à consigner les preuves avant de les faire analyser.
- De l’excellent travail, agent. Je suis certain que le seigneur Hivernus sera satisfait par vos résultats. Dois-je lui transmettre un message spécifique ?
- Dites-lui que nous avons pu récupérer les corps des mystérieux assaillants et de leurs victimes, que nous avons retrouvé du matériel militaire sophistiqué, quelques documents et objets intéressants… Que nous avons transféré nos découvertes sur le “Poing de Pandore” et que la République n’aura au mieux que des miettes à étudier pour se consoler.
- Compris.
Maurra gratifie le capitaine d’un signe de tête nonchalant puis s’éloigne pour reprendre ses sinistres activités. Rafor esquisse l’ombre d’un sourire, soulagé… Et amusé. Il imagine déjà la tête des agents des renseignements républicains quand ils verront qu’ils n’ont rien à se mettre sous la dent. Un enseigne quitte des yeux sa console pour informer son supérieur d'une nouvelle qu'on lui a soufflé dans les oreilles.
- Capitaine… Le seigneur Hivernus nous informe qu’il a enfin obtenu le droit de déployer ses troupes dans l’ensemble du système Kuat. Il souhaite que nous commencions les manœuvres dès à présent.
- Entendu. Alertez les chefs de bataillons. Qu’ils se préparent à débarquer sur l’Anneau. Transmettez un message au commandement kuati. Informez leur état-major que nous nous apprêtons à envoyer du renfort à leurs hommes et qu’ils peuvent s’attendre à une collaboration complète de notre part. Nous sommes là pour les soutenir, pas pour les commander.
- A vos ordres, capitaine.
Les bonnes nouvelles s’enchaînent, semble-t-il. Le sourire de l’officier prend de l'ampleur, vient à présent illuminer son visage afin de lui donner un petit air satisfait. Oh oui… Il peut voir la mine déconfite des républicains, sentir d’ici la rage qu’ils ressentent probablement en cet instant précis. Ils doivent s’arracher les cheveux et maudire leurs supérieurs.
La chasse dure depuis des heures maintenant. Elle s’éternise. Malgré les provocations et les offres, le tueur refuse toujours le combat. Il apparaît évident qu’il préfère se laisser mourir plutôt que d’affronter son courroux. Aurait-il peur ? Ou cherche-t-il désespérément une issue de secours ? Peut-être s’estime t-il tout simplement supérieur, que sa fierté l’empêche d’envisager la possibilité même d’un échec. Possible…
La première lame d’Hivernus continue donc sa traque, en recherche d’indices, de pistes à suivre. Le mystérieux assassin qu’elle poursuit semble perdre en cohérence. Il tente toujours de la semer en la menant vers des culs de sac et des chemins trop évidents à surveiller. Il marque des temps d’arrêt, revient sur ses pas, change brusquement de direction. Il laisse des indices contradictoires, des marques évidentes de son passage. Curieux. Etonnant. Essaie-t-il de la rendre confuse, de la perdre dans un enchevêtrement d’informations inutiles ? C’est à présent certain. L’Anzat sait qu’elle peut lire en lui comme dans un livre ouvert et il souhaite à présent rendre ses intentions moins claires. Malin…
Azah Suutrar se contente donc d’ignorer les différentes pistes pour se concentrer sur l’essentiel. Lui. Sa présence. Sa forme. Elle peut le sentir au travers des murs. Il fait tout pour se dérober à sa vue. Il tente d’endormir ses sens, de tromper sa vigilance. Il se montre astucieux en cela… Et la terrible tueuse en série admet avoir bien du mal à le localiser avec précision. Mais elle sait qu’il est là. Elle le sent. Et il finira par se trahir.
Car il n’est qu’un petit rongeur qui se fait la malle dans les murs pour échapper aux prédateurs. Mais il fait du bruit… Et surtout, comme tout petit animal qu’il est, il aura besoin à un moment ou à un autre de sortir de sa cachette pour se nourrir.
La première des lames s’enfonce dans les profondeurs de l’Anneau, là où les sections de maintenance apparaissent plus anciennes, où les tâches d’huile et de rouille ont quelque chose d’antique. Elle sait qu’il se cache là. Qu’il attend. Elle erre dans les couloirs, passe de salle en salle, de niveau en niveau. L’Anzat étudie ce nouveau terrain de jeu avec beaucoup d’intérêt. L’autre ne laisse plus aucune trace à présent. Il est un fantôme. Il change encore une fois de stratégie mais conserve toujours l’attitude d’une proie. Étrange. Déroutant. Décevant même.
Azah Suutrar a soif d'action. Elle aimerait se confronter à un pair, mesurer son talent face à un autre assassin originaire de la nébuleuse Anzat. Mais il semblerait que ce curieux spécimen n’ait ni la volonté ni les qualités requises pour un tel combat. Est-il lâche ? Attend t-il simplement son heure ? Impossible à dire. L’Anzat poursuit ses déambulations dans ce labyrinthe de couloirs, de conduites et de salles de maintenance que le fugitif s’est choisi pour repaire. Elle étudie la configuration des lieux, les endroits propices aux embuscades, les cachettes potentielles, les points de fuite possibles… Trop nombreux pour être comptés. C’est là un royaume idéal pour un tueur qui souhaite se faire discret.
La première lame d’Hivernus tombe finalement sur une sorte de salle de contrôle annexe depuis laquelle elle peut surveiller l’ensemble des activités dans ce secteur à l’abandon. Caméras de surveillance, capteurs de chaleur, panneaux de commandes, plan holographique de la zone… Tout y est. L’endroit parfait pour attendre que l’autre se dévoile enfin. S’il daigne se montrer un jour. Le comlink de la belle se met à bipper alors qu’elle effectue des réparations sommaires sur quelques consoles en mauvais état.
- Ici Suutrar, j’écoute.
- Dame Suutrar… Le seigneur Hivernus a obtenu l’autorisation de déployer ses troupes sur l’Anneau. Souhaitez-vous une quelconque assistance dans vos recherches ?
Enfin… Le seigneur Hivernus a eu ce qu’il voulait.
- Déployez deux escouades de légionnaires dans le secteur de maintenance 18-C-2. Configuration de chasse : Delta-six. Équipement de traque contre les profils dangereux requis. Qu’ils rejoignent ma position actuelle.
- Entendu. Les renforts sont en route, dame Suutrar.
Un sourire carnassier vient fendre les lèvres de l’Anzat. Elle a formé personnellement les soldats de la légion Anooba. Ce sont de parfaits combattants et de fins limiers. Avec deux dizaines de guerriers parfaitement entraînés pour la traque et le combat au corps-à-corps, équipés de lames empoisonnées, de boucliers de mêlée dérivés de ceux utilisés par les Mandaloriens du temps de leurs terribles croisades et de casques dotés d’un champ à impulsion électrique empêchant les suggestions mentales, la tueuse en série s’offre un avantage certain. Il ne reste plus qu’à attendre. Encore… Toujours.
Par chance, la première lame d’Hivernus ne manque pas de patience. C’est là le premier atout d’un chasseur.
-
La traque ne s’est jamais perdue, elle s’est condensée, lentement, inexorablement, comme une pression invisible qui s’accumule sans jamais se relâcher, jusqu’à ce que la matière elle-même finisse par céder sous son propre poids, incapable de supporter plus longtemps ce qui s’exerce sur elle, et tout ce qui semblait chaotique, dispersé, instable, n’était en réalité qu’une contraction progressive du réel, une réduction méthodique de l’espace, une manière d’éliminer tout ce qui ne comptait pas jusqu’à ne laisser subsister qu’un seul point de convergence.
Elle.
Une Anzat qui me traque.Et plus j’avance, plus une certitude s’impose, non pas comme une pensée formulée, mais comme une évidence qui s’ancre lentement : si elle est ici, si elle a traversé ces couches successives d’illusions, de silences et de contradictions, ce n’est pas simplement parce qu’elle m’a suivi.
C’est parce qu’elle a accepté de venir.
Chaque détour, chaque silence, chaque trace laissée puis effacée n’était ni une fuite, ni une erreur, ni une hésitation dictée par la peur, mais une sélection progressive, un filtrage, une construction lente et rigoureuse, une manière de découper l’Anneau lui-même en couches successives, d’écarter les zones de passage, d’éviter les flux, de contourner les regards, d’abandonner les lieux vivants pour m’enfoncer volontairement dans ce qui ne sert plus à rien, jusqu’à ce que l’espace cesse d’être un refuge pour devenir une contrainte.
Je ne cherchais pas à disparaître, mais à réduire le monde lui-même, à en éliminer les variables, à en écraser les possibilités jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un espace contrôlable, compréhensible… et mortel.
Parce qu’un Anzat ne chasse pas dans la foule, il y survit, il s’y adapte, mais il tue dans le vide, là où rien ne vient perturber la décision, là où chaque mouvement existe pleinement, sans interférence.
Les profondeurs de l’Anneau respirent comme un organisme ancien, saturé de fatigue, d’huile et de chaleur stagnante, les conduites suintent lentement, les parois vibrent à des fréquences irrégulières, les flux d’air se croisent sans logique apparente, transportant des odeurs contradictoires, des signatures qui se superposent, se contaminent, se déforment, jusqu’à rendre toute lecture instable, et ce chaos, que d’autres subissent, devient ici une matière que je façonne.
Je ne m’y cache pas.
Je l’habite.Chaque variation de température, chaque écho déformé, chaque point mort, chaque incohérence devient une donnée, un repère, une possibilité, et lorsque j’ai laissé des traces, lorsque j’ai feint l’erreur, lorsque j’ai donné l’illusion du désordre, ce n’était pas pour la perdre, car elle ne se perd pas, mais pour la mesurer, pour observer comment elle lit, comment elle élimine, comment elle choisit ce qui mérite d’exister.
Et elle a répondu comme prévu.
Elle a ignoré le bruit, traversé les pièges, rejeté les évidences, cherché non pas une direction mais une cohérence.Alors je lui ai offert un espace où la cohérence n’existe plus.
Cette salle.
Les colonnes de filtration s’élèvent comme les restes d’une architecture oubliée, les passerelles suspendues tracent des lignes brisées dans l’espace, certaines encore solides, d’autres instables, d’autres prêtes à céder sous la mauvaise contrainte, tandis que l’air lui-même devient incertain, saturé de flux contradictoires, de chaleurs mouvantes, d’odeurs déplacées, transformant chaque perception en hypothèse.
Un lieu où même un Anzat doit choisir ce qu’il accepte de croire.
Je suis là depuis longtemps.
Bien avant qu’elle ne comprenne.Parce que cet endroit n’est pas un hasard.
C’est une conclusion.Je ne suis pas caché.
Je suis intégré.Mon corps épouse la structure, mes appuis suivent les vibrations, mon souffle se dissout dans le rythme du lieu jusqu’à disparaître non pas visuellement, mais logiquement, comme une variable que l’on cesse de prendre en compte.
Et lorsqu’elle entre, lorsqu’elle s’installe, lorsqu’elle pense avoir atteint le point d’attente…
quelque chose s’est déjà refermé.Pas autour d’elle.
Sur elle.Chaque pas qui l’a menée ici a été validé, chaque décision qu’elle a prise a été anticipée, chaque refus de suivre une fausse piste l’a rapprochée de la seule qui comptait réellement, et à mesure que le monde disparaît autour d’elle, une pression plus subtile prend sa place, une anomalie difficile à nommer, une impression que les distances ne sont plus fiables, que les sons ne voyagent plus correctement, que les odeurs mentent.
Elle ne perd pas le contrôle.
Mais elle doit choisir ce qu’elle croit.Et ce choix…
est déjà une ouverture.Un bruit surgit alors, léger, métallique, sec, parfaitement intégré à l’ensemble, une contrainte qui cède comme elle aurait pu le faire naturellement, sans urgence, sans violence, non pas un piège visible mais un déclencheur discret, l’activation silencieuse d’un système déjà en place.
Mais ce n’est pas ce bruit qui compte.
C’est ce qu’il déplace.Parce qu’au moment où son attention glisse, même brièvement, même sans erreur, quelque chose en elle accepte une variation, une infime déviation dans sa lecture du monde, et c’est suffisant pour que tout le reste s’aligne.
L’espace ne se referme pas sur elle brutalement, il se réorganise, lentement, logiquement, inévitablement, comme si chaque élément cessait d’être indépendant pour répondre à une seule dynamique.
La sienne.
Sa position.
Son poids.
Ses choix.Chaque appui qu’elle prend, chaque micro-ajustement, chaque correction participe à une redistribution des tensions invisibles qui parcourent la structure, et sans qu’elle ne le perçoive encore pleinement, elle cesse d’être une observatrice du lieu pour en devenir une composante active.
Une variable.
Je lâche prise au moment exact où tout converge, dans une simultanéité brutale où la structure cesse d’être stable, la passerelle se tord sous des contraintes accumulées, l’espace perd sa cohérence, l’air change de direction, les vibrations se répercutent dans des angles impossibles, et les repères qu’elle utilise se fragmentent.
Et dans cette rupture, je suis déjà là.
Présent.
À l’endroit précis où sa certitude tente de se reconstruire.La Force traverse mon corps comme une surcharge, brutale, imprécise, douloureuse, amplifiant chaque perception jusqu’à la saturation, et derrière elle, plus profonde, plus sourde, la faim gronde, cherchant à pousser plus loin, à frapper plus fort, à rester… et c’est précisément contre cette impulsion que je dois lutter.
Je frappe.
Pas comme un prédateur dominant.
Comme une nécessité.Un point.
Un instant.
Une structure vivante dans un espace qui ne lui appartient plus.Et au moment de l’impact, quelque chose résiste.
Infime.
Presque imperceptible.
Mais suffisant.Suffisant pour rappeler une vérité essentielle : elle n’est pas désorientée, elle n’est pas dépassée, elle est en train d’apprendre, et si je reste une fraction de seconde de trop, si je m’attarde, si je cède à cette impulsion…
le piège pourrait se refermer sur moi.Alors je disparais.
Immédiatement.
Sans transition.
Sans regard.
Sans confirmation.Parce que le piège n’était pas l’impact.
Le piège…
c’était l’instant.Et lorsque le chaos retombe, lorsque les structures cessent de hurler, lorsque l’air retrouve une stabilité trompeuse, il ne reste plus qu’une chose.
La compréhension.
Lentement.
Inévitablement.Que ce qui s’est produit n’était pas une réaction.
Ni une opportunité.
Mais une construction.Et c’est seulement là que la vérité peut exister pleinement.
Je ne suis pas celui qui a été acculé dans ces profondeurs.
Je suis celui qui a choisi l’endroit où la chasse devait se jouer.Parce que je suis Anzat.
Et qu’un Anzat ne fuit pas.
Il prépare.
Il observe.
Il réduit.
Puis il choisit.Et lorsque ce moment arrive…
la traque change de nature.Parce que désormais, elle sait.
Elle n’a jamais poursuivi une proie.
Elle a suivi un prédateur.Et cette prise de conscience ne la fragilise pas, elle la rend plus dangereuse, plus précise, plus attentive, mais elle introduit aussi quelque chose d’autre, plus discret, plus profond, une incertitude nouvelle qui s’insinue là où il n’y avait que de la certitude.
Parce qu’elle doit maintenant envisager une possibilité qu’elle n’avait pas pleinement intégrée.
Qu’elle n’a jamais contrôlé le rythme.
Qu’elle n’a jamais contrôlé la direction.Et que depuis le moment où elle a décidé de me suivre…
elle avançait déjà dans quelque chose qui n’était pas entièrement le sien.Et dans une chasse entre deux Anzati, ce n’est ni la peur, ni la fatigue, ni même la force qui décide de l’issue.
C’est cette fissure presque invisible qui s’ouvre dans l’esprit, ce moment où la lecture du monde cesse d’être fiable, où chaque décision doit être réévaluée, où chaque certitude devient suspecte.
Et certaines fissures…
ne se referment jamais. -
Pour attirer sa proie, et notamment lorsque l'on parle d’un prédateur, il faut parfois se placer dans le rôle du gibier et attendre patiemment que l’autre se décide à mordre à l’hameçon. C’est exactement ce que la première lame d’Hivernus vient de faire. Elle se laisse volontiers prendre au piège, joue le jeu du fugitif en s’installant dans un endroit clos… Feignant d’être isolée et vulnérable, Azah Suutrar a finalement obtenu ce qu’elle voulait de l’assassin : une réponse. L’Anzat finit par céder à la tentation. Il frappe.
Mais l’attaque est éphémère.
Le tueur se retire dès lors qu’il comprend qu’elle n’est ni surprise, ni désorientée par son petit manège. Il n’a pas échangé l’ombre d’un mot, laissant ses actes parler en son nom. La donzelle a toujours l’avantage mais une chose a changé. L’autre n’est désormais plus dans une position de fuite. Il a adopté un comportement de chasseur. Tant mieux. Traquer une proie apeurée n’est jamais aussi satisfaisant qu’un combat entre deux adversaires désireux d’en découdre. La tueuse en série esquisse l’ombre d’un sourire, excitée à l’idée de croiser le fer. Oh oui… Elle ne vit que pour ces instants.
De fait, la première lame d’Hivernus n’attend pas que le silence retombe pour se lancer à la poursuite de son fugitif. Blaster en main, elle le talonne de près afin qu’il ne puisse pas se cacher à nouveau. Il peut fuir, se replier pour tenter une nouvelle approche, mais il n’échappera pas à Azah Suutrar… Car elle est son ombre désormais. Une course s’ensuit alors. La tueuse en série exulte, apparaît transcendée par la promesse d’une traque passionnante. Elle est plus rapide que le son et plus agile qu’un insecte volant. Elle est entièrement concentrée sur l’autre, sur cet Anzat qui joue dans la cour des grands sans avoir compris qu’il n’était qu’un petit prédateur face à elle. La belle laisse ses réflexes parler pour elle. Elle évite les obstacles avec une aisance fascinante, grimpe quatre à quatre les barreaux d’une échelle, s’élance sur une passerelle de maintenance puis bondit au-dessus du vide afin de rattraper l’assassin. La première lame d’Hivernus retombe avec grâce de l’autre côté, secouant doucement la tête pour remettre en place ses longs cheveux. Il n’est qu’à quelques mètres d’elle. Elle peut le sentir… Puis le voir.
Azah Suutrar tire plusieurs fois. Les traits laser s’écrasent sur les parois en duracier, laissant des impacts fumants. Les tirs ratent leur cible. L’intention n’est pas de blesser l’autre, simplement de le secouer et de lui rappeler qu’il n’est pas en position de force. En lui mettant ainsi la pression, la tueuse en série cherche à le faire réagir. Le fugitif disparaît à l’angle d’un couloir et l’Anzat s’engage à sa suite.
Une conduite d’air pressurisé saute, relâchant un souffle d’oxygène condensé. La première des lames roule sous la fuite puis se met en position de combat juste à temps pour éviter la première attaque de l’assassin. La pique de force passe à quelques centimètres de son corps, vibrant dans l’air telle une aiguille chauffée à blanc transperçant la peau. La contre-attaque ne se fait pas attendre. En l’espace d’une fraction de seconde, la crosse du blaster de la belle s’abat sur le crâne de son adversaire, le forçant à reculer momentanément.
- Pas si vite, mon mignon… Prenons le temps de faire connaissance. Lance la tueuse en série en ricanant, soufflant sur une mèche rebelle qui vient passer devant ses yeux.
Elle range son arme de poing dans son holster avant de dégainer sa vibrolame d’un geste fluide. En face, l’Anzat rival semble reprendre ses esprits.
- Bien. A présent, laissons parler nos armes. Poursuit la première des lames, un sourire aux lèvres.
La tueuse en série se met en position de combat, optant pour une posture offensive. Puis les premières passes d’armes viennent. Azah Suutrar se permet d’être théâtrale dans ses mouvements, économisant volontiers ses forces pour plus tard. Pour l’heure, les coups ne servent pas à prendre le dessus sur son adversaire mais plutôt à déterminer la puissance de son bras et la stratégie qu’il emploie dans ses attaques et ses parades.
Observer. Frapper. Esquiver. Riposter. Bloquer. Étudier.
Tout s’enchaîne rapidement. La danse est lancée et ses deux acteurs tournent l’un autour de l’autre en maniant avec habileté leurs armes respectives. L’acier chante. L’air frémit. L'espace se tord. Le combat est un art que la belle maîtrise à la perfection. Ses coups sont précis et économes, ses gestes adroits et empreints d’une grâce dangereuse. Elle ne se laisse aucune marge d’erreur et ses positions, tant défensives qu’offensives, sont toujours impeccables.
Pour l’heure, les deux Anzati se renvoient coup sur coup, cherchent à jauger les aptitudes de l’autre, à trouver une faille à exploiter. Mais une danse ne dure jamais bien longtemps…
Le seigneur Hivernus débarque sur le pont du “Poing de Pandore” en armure. Derrière lui, six de ses stormtroopers Kaleesh qui prennent stratégiquement position devant chaque entrée. Le capitaine Rafor, penché au-dessus de l’épaule d’un marin pour consulter les dernières données s’affichant sur une console, se tourne pour s’incliner devant son souverain.
- Mon seigneur… L’officier se redresse doucement. Conformément à vos ordres, les troupes ont été déployées et les escadrons d’intercepteurs transférés. Les capitaines Ris et Dern annoncent coopérer pleinement avec la garde de la Maison Kuat et plusieurs unités participent désormais aux recherches au sein de l’Anneau.
Le Chiss acquiesce en silence. Deux mille légionnaires, vingt-quatre TIE/IN et plusieurs transports de troupes stationnent désormais sur Kuat et dans les entrailles de l’Anneau. Il aurait pu faire déployer plus de soldats et de matériel mais, de manière à ne pas se mettre à dos l’aristocratie kuatie qui redoute encore ses intentions, préfère pour l’heure se montrer prudent en plaçant en garnison une infime partie de ses forces. Dans les faits, l'humanoïde à peau bleue respecte la volonté de la régente et de son conseil. En bon allié qu’il est, le seigneur de la guerre ne compte pas abuser de la confiance qu’on vient de lui accorder. Avec un peu de temps et de patience, il parviendra sûrement à convaincre pleinement l’élite dirigeante de ses bonnes intentions. Il pourra dès lors agir avec plus de liberté. Oui. L’avenir lui donnera raison.
- Poursuivez votre rapport, capitaine… Se contente de répondre Hivernus d’une voix parfaitement modulée.
- Oui mon seigneur… L’agent Jehena et dame Suutrar sont toujours à la recherche de nos suspects. La collaboration avec les forces de sécurité de Kuat semble assez bonne et l’équipe dépêchée par le sénateur Blokkus apparaît pleinement coopérative. Le capitaine marque un léger temps de pause, raclant le fond de sa gorge. De larges zones ont déjà été soigneusement fouillées par les unités de terrain. Nous avons pu déterminer les secteurs à verrouiller et réduire les possibilités de fuite à quelques parties spécifiques de l’Anneau. Ces fugitifs seront bientôt coincés, mon seigneur.
- Je l’espère sincèrement, capitaine. L’échec n’est pas une option que j’envisage pour cette mission… Déclare froidement le Chiss. Envoyez un message à G'ecnsi Ch'uscehah. Il va prendre les choses en main.
Rafor perçoit presque l’ombre d’une menace dans la voix glaciale de son supérieur. Il déglutit péniblement avant d’incliner doucement la tête.
- Bien entendu, mon seigneur. Il en sera fait selon vos ordres. Autre chose, mon seigneur ?
- En effet, capitaine. Préparez la flotte pour le départ. Nous en avons terminé ici.
L’officier fait claquer ses talons puis s’en va donner ses nouvelles directives aux membres de son équipage. Hivernus a obtenu ce qu’il voulait de Kuat et il est désormais grand temps pour lui de rejoindre son domaine car il reste encore beaucoup à faire…
-
**Bureau Fédéral d'Investigation
Section E**
Ordre et contrordre, Mat Graver détestait ça... Au départ le Hutt avait exigé de son unité de la discrétion avant tout et voila que ce gros tas ordonnait le contraire via le capitaine Brendon! comme un chien dans un jeu de quille voila à quoi en était réduit le chef de section.
Il avait écouté les transmissions radio locales, l'unité spéciale avait demandé à avoir les coudées franches toutes les autres section devaient rester sur leur position pour resserrer l"étau ,mais le dernier message du commandement Républicain changeait la donne! il se tourna vers ses hommes:-Messieurs, dame en piste! Accordez vos violons!!
Ordonna le cyborg en enclenchant un nouveau chargeur dans son fusil blaster DC.
-Et on tire à vue , pas de sommation!
Les commandos s'exécutèrent et vérifièrent leur armes tout en ajustant leur silencieux, ils étaient impatients de passer à l'action ils n'avaient pas traversé la moitié de la galaxie pour faire de la figuration, ces soldats voulaient de l'action, mais s'ils avaient su à quoi ils devaient faire face, ils auraient sans doute hésité: deux Anzats pour le prix d'un!
Mais pour le moment ils ignoraient qui était la cible et qui était en chasse , tous ce qu'il savait c'est que le fugitif se trouvait coincé entre une section de maintenance et une section logistique. Mat se tourna vers Macer, son second, celui ci tenait une tablette, et via un sonar relié aux détecteurs de la navette fédérale en orbite il suivait les mouvements des différents protagonistes engagés dans cette chasse à l'homme, et ils étaient nombreux dans ce secteur c'était une vraie fourmillière.
Plusieurs points rouges étaient restés immobiles depuis un moment, sans doute les troupes régulières à qui on avait ordonné de rester sur leur garde , seuls neuf points étaient encore en mouvement, c'était donc par la qu'il fallait commencer. Le colosse observa l'écran puis il ordonna.-On ne peut pas revenir bredouille! en avant soldats!
Et comme un seul homme, les commandos Républicains suivirent leur leader dans le dédale du chantier, la prothèse oculaire de Graver brillant de mille feux au milieu de la semi obscurité...
-
Dès l’impact de la crosse, quelque chose devient clair, non pas brutalement ni comme une révélation soudaine, mais comme une évidence que j’avais refusé d’accepter jusque-là et qui s’impose enfin sans possibilité de retour en arrière. Le choc ne me désoriente pas réellement, mais il déplace quelque chose de plus profond, une certitude silencieuse que je maintenais depuis le début, l’idée que j’avais encore un coup d’avance, que la structure de mon piège pouvait compenser ce que je ne maîtrisais pas encore.
Elle vient de le briser, sans effort, sans hésitation, sans même chercher à exploiter immédiatement l’avantage qu’elle vient de créer.
Je recule d’un pas, juste assez pour absorber l’impact et réorganiser ma posture, mais elle est déjà là, stable, ancrée, prête, et je comprends que ce n’est pas sa vitesse qui est dangereuse, mais sa constance. Elle ne rattrape pas le combat, elle ne le poursuit pas, elle y est déjà, comme si elle n’avait jamais eu besoin de s’y adapter.
Lorsqu’elle parle, lorsqu’elle ricane avec ce ton presque léger, presque moqueur, il ne s’agit pas de provocation mais de confort, d’une aisance totale dans un espace qui lui appartient pleinement.
Et moi… je viens d’y entrer.
Je redresse la tête sans répondre, sans lui offrir le moindre mot ni la moindre réaction, parce que ce qui compte désormais ne se joue plus dans ce que je montre, mais dans ce que je retiens. Lorsqu’elle dégaine sa vibrolame, le geste est fluide, presque inutilement élégant pour quelqu’un qui cherche à tuer, et c’est précisément ce détail qui m’alerte.
Elle ne combat pas encore.
Elle démontre.
Elle m’évalue.Et lorsqu’elle se met en position, le changement ne se manifeste ni dans l’air ni dans la Force, mais dans la manière dont l’espace autour d’elle semble déjà structuré, organisé, verrouillé.
Ce n’est pas une posture.
C’est un système.
Le premier échange confirme tout.Ma pique de Force part sur une trajectoire volontairement brisée, imparfaite, destinée à provoquer une réaction, à créer une ouverture, mais elle ne bloque pas, elle ne pare pas, elle absorbe. Et dans ce mouvement, je comprends immédiatement que ce que j’avais pris pour une faille n’en était pas une.
C’était un test.
Je pivote, j’enchaîne, variation basse, remontée rapide, angle inversé, mais elle est déjà là, alignée, prête, et chaque fois que je crois imposer un rythme, elle le redéfinit, non pas en le brisant mais en l’intégrant dans sa propre logique.
Le schéma est visible, mais ce n’est pas une boucle.
C’est une progression.Chaque échange me coûte plus qu’il ne lui apporte, chaque tentative m’expose davantage qu’elle ne la contraint, et lentement, imperceptiblement, le centre du combat se déplace jusqu’à ce que je ne sois plus celui qui initie, mais celui qui s’adapte.
La faim remonte, plus forte, plus insistante, s’accrochant à chaque mouvement, cherchant à transformer chaque échange en opportunité brute, en violence directe, en rupture immédiate, et je la contiens difficilement, conscient que céder à cette impulsion reviendrait à devenir lisible.
Et être lisible face à elle…
c’est mourir.Un nouvel échange, plus rapide, plus proche, et ma pique frôle, dévie, revient, sans jamais trouver ce que je cherche, tandis qu’elle n’est jamais là où je l’attends, et lorsqu’elle contre, ce n’est pas pour repousser mais pour placer.
Un choc.
Léger.
Précis.
Mais suffisant.Je perds un appui, infime mais réel, et dans cet instant, je vois enfin la structure.
Ce n’est pas une danse.
C’est une réduction.Elle ne cherche pas à me battre, elle cherche à m’enfermer, à réduire mon espace, à limiter mes options, à me forcer lentement vers une seule trajectoire, une seule erreur, une seule fin.
Et cette fois… le piège n’est plus le mien.
La réalisation est froide, immédiate, parfaitement lucide.
Je ne peux pas la battre ici, pas maintenant, pas comme ça.
Mais je peux survivre.
Alors je change, non pas de vitesse ni de rythme, mais de logique, cessant de chercher la faille, cessant de vouloir prendre l’avantage, cessant de jouer à son jeu.Mes mouvements deviennent plus courts, plus bruts, moins ambitieux, et je ne cherche plus à gagner mais à durer, à rester dans cet espace incertain où rien n’est encore décidé, à refuser la conclusion, parce que tant que le combat n’est pas terminé…
je ne suis pas mort.
Et pour la première fois depuis le début de cette traque, je comprends quelque chose qu’aucun piège, aucune préparation, aucune stratégie ne pouvait m’enseigner.
Elle n’est pas simplement meilleure.
Elle est à son apogée.
Et moi… je viens seulement d’entrer dans la vraie chasse.Le rythme ne ralentit pas, il se resserre comme un étau invisible dont chaque mouvement réduit encore l’espace qui me reste, non pas physiquement mais mentalement, stratégiquement, jusqu’à ce que chaque option devienne lisible, anticipable, condamnée avant même d’être tentée, et dans cette pression parfaitement maîtrisée, je comprends que rester dans cette dynamique revient à accepter une fin que je ne contrôle pas.
Ses attaques ne sont plus exploratoires, elles convergent vers une fermeture progressive, une logique implacable qui ne laisse plus d’angles morts exploitables, et c’est précisément dans cette précision absolue que se trouve ma seule ouverture.
Je cesse de lutter contre son rythme.
Je l’accepte.
Je m’y aligne.
Et c’est là que tout commence réellement.Parce que dans cet instant précis, alors que je laisse volontairement mon équilibre dériver, que mon appui se dégrade légèrement et que mon souffle devient irrégulier, je sens sa réaction, non pas visible, mais inscrite dans sa manière d’occuper l’espace, dans cette certitude tranquille qui lui appartient.
Elle pense avoir compris.
Et elle a raison.
Mais pas complètement.La Force s’impose alors, non pas comme une maîtrise mais comme une surcharge brute, une tension qui amplifie chaque perception au point de la rendre presque insupportable, transformant chaque vibration en signal, chaque déplacement d’air en alerte, chaque mouvement en nécessité, et dans cet état instable, dangereux, je cesse d’anticiper.
Je cherche à survivre.
Mes esquives deviennent irrégulières, imparfaites, parfois en retard, parfois trop rapides, comme si mon corps réagissait avant même que mon esprit ne formule une décision, et dans ce chaos contrôlé, dans cette perte volontaire de pureté technique, je sens enfin une friction.
Infime.
Mais réelle.
C’est suffisant.Je laisse alors la trajectoire se refermer, je laisse son avantage exister, je laisse l’espace se réduire jusqu’à rendre la conclusion presque évidente, et c’est précisément dans cet instant que je décide de rompre, non par la force ni par la vitesse, mais par l’incohérence.
Ma main lâche la pique de Force comme une rupture totale de logique, et pendant une fraction de seconde, je sens la recalibration immédiate qu’elle impose à cette disparition inattendue.
La pique percute la conduite sous pression exactement là où je l’avais fragilisée, et au moment même où l’impact déclenche la rupture, où la structure cède sous la contrainte accumulée, je tends déjà la main dans le flux qui s’arrache, guidé moins par la précision que par une impulsion brute de la Force, accrochant l’arme au passage alors que l’explosion d’air se libère dans un souffle violent, saturant l’espace de condensation, de bruit et de chaos.
Mais ce n’est pas l’explosion qui compte.
C’est ce que je fais dedans.Je plonge directement dans sa zone, porté par cette Force instable qui hurle dans mes nerfs, me permettant de glisser entre ses angles, non pas parfaitement, mais suffisamment pour survivre, et dans cet instant suspendu, je cesse d’être un combattant.
Je deviens une trajectoire.
Je passe à portée immédiate, dangereusement proche, assez pour sentir la menace réelle, et dans ce passage impossible, ma main perturbe brièvement sa posture, un décalage minuscule mais vital.
Dans le même mouvement, je frappe la structure, précisément là où elle doit céder.
La passerelle bascule, modifie l’angle du combat, supprime les appuis, et cette fois, je ne reste pas.
Je m’abandonne au mouvement.
Je chute.
Volontairement.Le vide me saisit, les vibrations saturent mes sens, et la Force, instable, m’arrache à la trajectoire la plus dangereuse juste assez pour atteindre une ouverture identifiée juste avant.
Je m’y engouffre sans ralentir, sans regarder, sans vérifier.
Parce que rester une seconde de plus serait une erreur.Mon corps retrouve un rythme plus lent, plus froid, plus effacé, mais chargé d’une fatigue réelle que je ne peux plus ignorer.
Ma respiration revient difficilement.
La faim gronde en moi avec une violence sourde, presque intrusive, cherchant à s’imposer comme une nécessité absolue, mais je la repousse encore, tant que je peux, conscient que céder reviendrait à offrir à mon adversaire ce qu’elle attend. Derrière moi, je sais qu’elle est toujours là, même sans la voir ni la percevoir clairement, car sa présence ne disparaît pas, elle se suspend, elle se réorganise, elle attend.
Elle n’est pas vaincue.
Elle n’est pas désorientée.
Elle est interrompue.
Et face à elle, c’est déjà une victoire fragile.Parce que ce combat n’a jamais été destiné à être gagné, seulement à être quitté au bon moment, et maintenant que j’ai survécu à cet instant, à cette fracture où tout aurait pu s’arrêter, la traque change encore de nature, non pas en ma faveur… mais plus entièrement contre moi.
-
L’assassin combat bien. Il a été à bonne école, c’est certain. Contre le commun des mortels, il s’impose sûrement comme un adversaire des plus redoutables… Mais pas face à une tueuse expérimentée qui a derrière elle des centaines d’années de pratique et des dizaines de contrats remplis à son actif. Lorsqu’il se rend compte qu’il ne fait pas le poids, qu’il n’est qu’un petit poisson dans ce bassin fermé où fraie un dangereux requin, l’Anzat rival ne cherche plus à fanfaronner. Il fait de gros efforts pour ne pas dévoiler son jeu, pour ne pas céder à la tentation. La faim le tenaille, il a du mal à contenir ses pulsions et son tempérament de tueur insouciant qui fonce au devant du danger menace de faire surface à tout moment.
Les frappes s’enchaînent. Les passes d’armes se poursuivent. Azah Suutrar contrôle le terrain. Elle s’amuse avec une facilité presque déconcertante tout en étant complètement concentrée sur le combat. Le fugitif s’en rend bien compte. Il s’adapte. Il cherche des solutions, tente de temporiser. La première lame d’Hivernus respecte cela. Son adversaire a au moins le mérite de lutter pour sa survie avec dignité. Il garde un esprit combatif qui plaît à notre sinistre tueuse en série.
De fait, l’Anzat laisse le combat durer plus longtemps que nécessaire, cherchant à pousser l’autre dans ses retranchements pour tester ses limites. Elle a le comportement d’une traqueuse curieuse, d’une créature perverse qui joue avec sa proie.
Et lorsque l’assassin mystérieux trouve un moyen de lui échapper, elle s’en amuse.
La structure de la passerelle cède soudainement sous leur poids. Le fugitif se laisse volontairement tomber dans le vide, disparaissant dans l’obscurité d’un gouffre sans fond. S’accrochant à la rambarde de sécurité pour ne pas chuter à son tour, Azah Suutrar suit des yeux la silhouette de son adversaire jusqu’à ce qu’elle soit complètement happée par les ténèbres. Un sourire se dessine naturellement sur les lèvres de la belle. Elle reste plantée là un instant, à moitié suspendue au-dessus du vide, à déterminer les chances de survie de son rival. Elle doute que quelqu’un puisse survivre à une telle chute… Mais croire et voir sont deux choses différentes.
Et un assassin Anzat qui se respecte ne se laisse pas si facilement mourir.
La première lame d’Hivernus doit donc constater en personne le décès de ce mystérieux tueur avant de faire un quelconque rapport à sa hiérarchie. Un travail bâclé est un travail qui déçoit… Et Azah Suutrar déteste décevoir son seigneur. Elle doit donc s’assurer que la proie est vaincue ou capturée. Il en va de sa fierté et de sa réputation. La belle fait donc appel à ses sens pour capturer le moindre son, le moindre frémissement, la moindre odeur. Il y a beaucoup d’informations à prendre en compte. Le grincement métallique de la structure qui a cédé, le souffle régulier de l’air qui circule dans les conduites, le clapotis de l’eau qui tombe au sol depuis des tuyaux percés… Et toutes ces odeurs d’huile, de moisissure et d’acier chauffé qui se mélangent sans distinction.
La tueuse en série se laisse à son tour tomber dans le vide, atterrissant avec grâce sur une conduite de canalisation située quelques mètres plus bas. Depuis ce nouveau point d’observation, l’Anzat cherche des indices à suivre. Rien en vue. Elle descend alors toujours plus bas, se servant tantôt d’une échelle de maintenance, tantôt d’un bond pour atteindre sa nouvelle destination. Après de nombreuses minutes de parcours au-dessus du vide, Azah Suutrar pense finalement avoir trouvé une piste intéressante à suivre. Un impact. Une trace qui a déformé l’acier en un endroit précis. Une empreinte laissée par un corps en pleine chute peut-être.
Des bruits de bottes qui martèlent le sol résonnent soudainement contre les parois en métal. Plus haut, des silhouettes armées commencent à se dessiner. Des faisceaux lumineux se braquent vers la passerelle brinquebalante puis viennent percer l’obscurité pour trouver la belle. Elle se contente de donner ses directives en communiquant une série de gestes précis puis s’enfonce dans l’ouverture sans se retourner. Les légionnaires du seigneur de Bajic savent désormais dans quelle direction chercher. Quelques-uns commencent déjà à préparer les cordes et les grappins pour descendre en rappel. D’autres se déploient pour sécuriser les niveaux annexes afin de couvrir le plus de terrain possible. Les terribles combattants de la légion Anooba opèrent toujours par groupe de trois ou quatre, adoptant une formation qui leur permet de couvrir tous les angles d’approche. Leur respiration est lente et discrète, leurs gestes sont méthodiques et leurs manœuvres sont parfaitement exécutées. Dès lors qu’ils ont besoin de communiquer avec les autres groupes, les légionnaires se contentent de faire biper un certain nombre de fois leur comlink afin de transmettre un message de manière cryptée. Le manque d’échanges par oral rend par ailleurs ces transmissions d’informations moins bruyantes.
Les Anzati n’ont que quelques minutes d’avance sur eux.
La première des lames d’Hivernus talonne l’assassin de près. Elle s'agenouille pour recueillir des informations. Des traces de bottes. L’autre a le pas lourd. Il commence à fatiguer. Une excellente nouvelle pour la traqueuse, qui sait dorénavant que l’assassin qu'elle poursuit est sur le point de craquer. La tueuse en série porte la main à son comlink.
- Tu t’es bien battu… Mais ta formation n’est pas complète. Il te reste encore beaucoup à apprendre. Rends toi. Rejoins moi.
Azah Suutrar marque un léger temps de pause afin d’écouter. Elle croit entendre l’écho de sa voix ailleurs, tente de localiser l’origine du son.
- Rejoins moi et je m’occuperai personnellement d’achever ton entraînement. Tu deviendras alors plus redoutable que jamais.
