Dans l'ombre
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Post n°16
Auteur : Atreïs HelcarLe sentiment du devoir accompli habitait Atréïs au moment où il franchissait à nouveau le pas de la porte du couple Bergen. Une sorte de joie malsaine l’avait envahi en annonçant sa sentence qui se voulait irrévocable par les forces en présence sur Raxus. De fait, son autorité aurait pu être contestée, mais en invoquant la CSI, il s’assurait qu’il ne soit pas contredit dans ses propos. Même la sous-préfète, même les Viginti ne pouvaient s’opposer aux ordres du commandement supérieur. C’était à la fois la force et la faiblesse de la Confédération : tous répondaient à une seule et même autorité, l’armée, dirigée par la Générale Suprême et alimentée par les corporations bancaires. Le reste n’était finalement qu’esbroufe et poudre aux yeux. Les pouvoirs politiques en place n’avaient aucune réelle autorité sur leurs peuples autre que celle conférée par la prestance de l’organe supérieur, les préfets pouvaient être révoqués dans la seconde de leur dépassement, et rien n’outrepassait réellement le corps armé. C’était une vérité froide dans laquelle il se complaisait.
Mais il ne comptait pas en abuser. Bergen serait un exemple et serait jugé équitablement. Il avait dores et déjà rédigé son rapport au sujet de l’homme et la tenue de son discours, appuyé par les enregistrements constants de son IA qui n’avait évidemment pas perdu une miette de l’échange. Leur connexion se faisait de plus en plus fluide, et progressivement, la machine était moins présente, moins intrusive, et ne se manifestait qu’en cas de réel besoin, se contentant de compiler données, dossiers et informations pendant qu’il n’avait pas usage de son existence. Comme en cet instant où il déambulait sereinement dans les rues de Raxulon. Il aurait sans doute du retourner immédiatement au spatioport, mais une sorte de folie douce l’avait pris, l’incitant à aller flâner quelques temps autour de la ville qui était bien loin de l’agitation géonosienne. Oh, bien sûr, l’activité était présente, voire florissante pour la capitale d’une planète de cette envergure, mais tout cela demeurait humain, loin des hautes villes de Cato Neimoidia ou des ruches de Géonosis qui fourmillaient littéralement.
Lui-même faisait tâche dans ce décor qui aurait pu sembler idyllique à n’importe quel être conscient normal. La simple présence du fusil dans son dos en faisait la cible de tous les regards, qu’ils soient curieux, outrés ou simplement amusés. Cela importait peu : Vasburg était sur Raxus Secundus, qu’ils en témoignent, cela ne changerait rien. Cependant, il devait bien reconnaître qu’il n’était pas spécialement à son aise, et pas uniquement à cause des regards. Evoluer au sein de cette foule était chaotique, loin de l’ordre de l’armée, dicté par des ordres donnés à des unités robotiques qui s’exécutaient selon un automatisme pré-conçu. Savoir que les directions données étaient suivies à la lettre le rassurait, au contraire de cette masse imprévisible que pouvait constituer une population si hétéroclite. Raxus Secundus n’était pas vraiment un nid à révoltes. La population, bien qu’au passé belliqueux, se complaisait désormais dans une sorte de moyenne bourgeoisie pataude et peu volubile. Le pouvoir était plus ou moins entre les mains d’une oligarchie préétablie et les gens s’en accommodaient sans aucune difficulté. L’arrivée de la CSI n’avait pas changé grand-chose au tableau, apportant simplement la création de ce poste de sous-préfet qui, avant Osso, n’avait aucun intérêt à élever la voix, et était bien peu utile dans l’Assemblée.
Mais les lignes bougeaient. Osso avait lancé l’Arborescence. Le DSP et le DCRS, présents sur la planète comme sur chacune des autres, avait lancé une alerte à leurs agents, de se tenir sur leurs gardes. Les attentats ces derniers temps étaient fréquents, et aucune planète ne semblait vouloir échapper à la règle. Ces indications étaient principalement dédiées à ceux qui avaient la même mission qu’Arnon Veral : assurer la stabilité politique du système par tous les moyens. Lui-même était en dehors de cela, investi d’une mission autre, en dehors des sentiers battus. Peut-être était-ce cela qui le conduisait à se sentir autant en décalage avec le reste du monde. Il n’évoluait pas dans les mêmes sphères. Ni plus hautes, ni plus basses, différentes. Un niveau de compréhension différent. Il suffisait de regarder la foule passer pendant une trentaine de secondes pour constater dix métiers différents qu’il serait incapable de faire.
Mais il n’enviait pas leur quiétude. Son IA le rappela à l’ordre en lui signalant que Tregar cherchait à le joindre. Il prit la communication après s’être ébroué légèrement pour se remettre les idées en place.
-Commandante Irons. Le Prédateur est prêt à repartir, le trajet a été dessiné, Prime est prévenue, de même que Secundus. Nous n’attendons que vous.
-Parfait, Sergent. Nous partirons dès que je remets le pied sur le vaisseau.
-Commandante ? Tout va bien ?
Il laissa la conversation en suspens un instant. Il avait lui aussi senti sa propre mélancolie dans sa voix, son propre déchirement, comme si une lutte intérieure avait subitement pris le pas sur l’extérieur, se montrant publiquement dans une tentative désespérée. Mais il ne pouvait pas montrer de signes de faiblesse, pas devant ses subordonnés. Il en était fini de cet aspect d’Atréïs, il l’étoufferait comme le reste.
-Tout va bien, Sergent. J’arriverai d’ici une heure. Préparez un rapport sur l’ex-conseiller Bergen, le conseiller à l’armée Korvax et la sous-préfète Osso. Catégorie noire.
-Oui, Commandante.
La catégorie noire. C’était ceux qu’il voulait surveiller d’un peu plus près, ceux qu’il voulait réellement comprendre et anticiper. Certains y entraient, d’autres en sortaient, au gré de leurs actions et de leurs destins. Il éprouvait à l’égard de ces trois individus une curiosité particulière. Osso, bien entendu, était la première d’entre eux. Une parvenue arriviste, accédant au pouvoir en dehors des voies officielles et pourtant proclamée par Raxus Secundus, qui se dépêtrait dans sa politique. Elle ne lui avait pas fait forte impression la première fois, pas plus la seconde. Une femme ordinaire mais a priori capable d’attirer le pouvoir, et douée d’une certaine conviction pour avoir sorti Raxus de sa torpeur. Bergen, lui, s’était proclamé de lui-même ennemi de la Confédération par ses propos, malgré quarante années de bons et loyaux services. Quant à Korvax, c’était sa dévotion qui lui posait question. Il faudrait comprendre. Informer June. Du travail en perspective.
Il sortit de sa réflexion pour regarder autour de lui. Personne ne faisait réellement attention à lui. Un clignement d’oeil, il serait loin.