Les arcanes du pouvoir
-
Post n°1
Auteur : Arnon VeralLa réponse du cabinet d’Osso fut rapide. Si c’était un message-type, c’était signé de la main de la sous-préfète en personne. Difficile à ce stade de dire si c’était elle ou son cabinet qui l’avait rédigé, mais la réponse positive était une très bonne chose pour nous tous. Une première victoire qui m’empêcherait d’être désavoué précocement par ceux qui constitueraient la délégation. J’informai rapidement mes collègues de notre audience à venir. Moi qui avais vécu une vie de routine et de discrétion pendant des années, j’allais sortir de l’anonymat. Cela au fond, m’effrayait un peu, car je redoutais d’être confronté à mon passé plus que tout, mais c’était nécessaire. Ne serait-ce que pour la solidité de ma couverture. La journée se termina ainsi.
La suite des jours fut un travail intensif et une concentration extrême sur mes documents et mes arguments. Tout devrait être exhaustif et percutant, Leiel Osso et ses experts devaient voir une évidence dans nos arguments. Je commençais à me sentir un peu plus confiant, à y croire. A mesure que le temps passait, ma parole se faisait plus assurée, je m’appropriai un peu plus les arguments et la logique puis j’étais ainsi totalement à l’aise. J’y croyais, je savais tout du moins maintenant que tout ce qui était en mon pouvoir avait été fait. Pourtant, cette impression sournoise d’être épié et espionné ne m’avait pas quitté. J’avais passé suffisamment de temps dans les renseignements pour déceler les petites anomalies dans mon quotidien. Les choses qui pourraient paraître des détails pour vous mais qui ne l’étaient pas pour moi : un bruissement inhabituel dans la végétation, un véhicule qui suivait les transports en commun que j’empruntai ou alors des récurrences dans les gens que je croisais dans cette période. Bien sûr, je ne pouvais rien affirmer avec certitude, mais j’avais une mémoire des visages excellente et je commençais à croire que j’étais réellement surveillé. Le plus dur, dans ce genre de cas, ce n’est pas de gérer le fait de ne jamais vraiment savoir si c’était vrai, mais plutôt de feindre l’ignorance. En effet, si quelqu’un me suivait, il était évident que le petit directeur que j’étais n’était pas censé avoir des compétences dans le domaine du renseignement ni même avoir été confronté à des méthodes de ce type. Rec aurait sans doute pu se sortir d’une telle situation mieux que moi, car lui avait été entraîné, ce qui n’était pas mon cas, j’avais simplement vu les autres faire.
Le jour arriva enfin. Je n’avais pas fait d’effort vestimentaire particulier, j’étais de toute manière vêtu de manière très formelle. Chemise, cravate et pull-over pour recouvrir le tout. Le dossier et mes différents documents furent disposés dans une serviette, avec un support numérique sur mon datapad. J’étais fin prêt pour mon rendez-vous avec les autres membres de la délégation. C’était Roussimoff qui devait venir me chercher et lorsqu’on m’appela je lui tendais une main chaleureuse.
-Bonjour André, ravi de vous voir. Tout est fin prêt, je crois que nous pouvons nous diriger vers la Sous-Préfecture afin de ne pas faire attendre les autres.
Je saluai sobrement celle qui était sa secrétaire et les autres personnes. Nous montâmes dans le véhicule qui nous conduisit à la Sous-Préfecture. Les autres nous y attendaient probablement déjà. Durant le trajet, je parlais peu, tendant à Roussimoff une version du document final et me plongeant dans mes dossiers. Le travailleur assidue et extrêmement sérieux que j’étais prenait les choses en main. Je me plongeais une dernière fois dans les chiffres, peaufinais les phrases, les attitudes, les expressions dans mon esprit. Je devais être prêt et tout cela devrait paraître naturel.
A l’arrivée devant la Sous-Préfecture, je saluais les autres membres de la délégation poliment tout en prenant la tête du petit groupe. A l’entrée, je présentai nos autorisations tout en m’adressant à la personne qui nous accueillait.
-Bonjour, je suis Arnon Veral, représentant de la délégation aux affaires agricoles. Nous venons pour nous entretenir avec la Sous-Préfète Osso.
Formel et strict, j’espérai qu’on ne nous ferait pas trop barrage. Maintenant, il n’y avait plus qu’à attendre. Les choses sérieuses allaient commencer. -
Post n°2
Auteur : Leiel OssoM. Sapoj accueillit la délégation avec un large sourire poli et vérifia une dernière fois les accréditations. L'Heptooinien prit un moment pour considérer la taille d'André Roussimoff. Lui qui était déjà grand dut lever le menton pour réaliser que jamais les fauteuils, au demeurant confortables, ne seraient suffisamment larges pour permettre au géant de s'installer correctement. Le secrétaire commanda immédiatement un canapé pour se raviser et ordonner finalement qu'on fasse installer un banc rembourré sur le champ.
Entre temps, on lui ordonnait de faire entrer la délégation sur le canal principal de son comm'. Sapoj ouvrit la porte du bureau et guida le groupe d'un geste de la main.
Le bureau de Leiel Osso était blanc. Du sol au plafond. Les touches de couleur venaient des multiples œuvres d'art qu'elle avait fait installer. Réalisations locales principalement, artistiques ou artisanales, mais aussi importations d'autres systèmes, parfois difficilement compréhensibles. Les travaux picturaux et les sculptures, en concret ou holographiques, semblaient au premier regard choisis au hasard. Ils n'étaient pas rassemblés par style, ni type, ni thème, mais un œil averti ou un peu curieux pouvait sentir un sens, dans la disposition, dans le chemin que chaque élément désignait comme le suivant du parcours interrompu par la large baie vitrée. L'ensemble formait presque un cercle, le long des murs, jusqu'au bureau blanc de la Sous-Préfète où une petite pierre taillée, lisse et fluide, une ogive neigeuse semblait prendre son envol.
Mademoiselle Osso se leva pour accueillir la délégation. Elle portait un caftan blanc, relativement simple, brodé de fils d'argent, serré à la taille par une ceinture haute et large, violette, comme ses lèvres. Finalement, l'aboutissement de ce parcours artistique, c'était elle. Une mise en scène.
Au moment où Leiel invita les représentants à s'asseoir, on apporta le banc confortable qui devait accueillir M. Roussimoff. Elle attendit patiemment que le fauteuil soit retiré et que le nouveau siège prenne place.
- Excusez ce contretemps, je préfère vous accueillir dans les meilleures conditions. Mesdames, messieurs, bienvenue. J'ai étudié les documents que vous m'avez fait parvenir, et j'aimerais que vous me présentiez votre projet en détail. Aucune décision ne sera prise à l'issue de l'entretien d'aujourd'hui, bien sûr. Cependant, si je juge vos arguments pertinents, alors j'en référerai au Conseil. Asseyez-vous, je vous en prie.
La jeune femme reprit place et pianota sur son datapad pour afficher le dossier en cours. Elle releva la tête, posée, aimable. Son regard passait d'un individu à l'autre, englobant le groupe des hommes avec bienveillance, ignorant celui des femmes.
Tous des hommes, tous des hommes de pouvoir, tous des humains. Des administrateurs de talent, dont les entreprises florissaient. Roussimoff était si impressionnant physiquement qu'il fallait presque lutter contre la tentation de ne regarder que lui. Le géant, c'était Rock cie.. Agronome réputé, très bon communicant, elle se méfiait de son penchant à en faire immédiatement le chef du groupe. C'était tentant, mais trop rapide. Il fallait d'abord les entendre parler.
Deurteiker... Le réseau. Leiel doutait que ses propres services soient aussi au fait de ce qui se passait dans le monde que cet homme sinistre. Terriblement exigent, avec lui-même, avec les autres. Seulement s'il voulait demain réduire sur le terrain l'influence de la Préfecture à néant, il saurait le faire en quelques jours à peine. Pour elle directement, peut-être l'homme le plus dangereux dans la pièce.
Flere, c'était FruitRex, littéralement. Un empire commercial bâti sur des investissements intelligents, une réorganisation des services et moyens de production, une agressivité commerciale payante. Il lui sembla avoir lu qu'il jouait des chiffres avec maestria.
Le dernier, Veral, Leiel n'avait que peu d'informations sur lui. Son regard, attiré par le gigantisme de Roussimoff, s'échappait pour s'attarder parfois sur la balafre de ce chef d'entreprise bien plus modeste que ses collaborateurs. Ce manque de contrôle sur elle-même l'exaspérait. Il y avait pourtant bien d'autres choses à étudier chez Arnon Veral. Son style désuet, la précision de ses gestes quand il se saisissait de ses documents, la manière qu'il avait de ne pas écarter les jambes en s'asseyant. Un tableau intriguant, mais peu utile pour le moment. Son profil « sous le radar » avait un sens qu'elle ne percevait pas encore. Patience. Ils allaient parler.
La Sous-préfète sourit à chacun individuellement. Les femmes étaient des secrétaires. La brune, à la mèche blanche, retint son regard un instant. Ses yeux étaient si noirs qu'on n'en distinguait plus la pupille. Etrange. Mais peu pertinent.
- Messieurs, vous avez toute mon attention. -
Post n°3
Auteur : Arnon VeralNous fûmes reçus par un Heptooinien qui, malgré sa politesse, vérifia nos documents et nos accréditations. Les gens du cabinet d’Osso semblaient à cheval sur la procédure. La nouvelle Sous-Préfète serait-elle encline à mettre un tour de vis ? Peut-être, c’était trop tôt pour le dire mais je ne pouvais m’empêcher de penser que cela serait une bonne chose. Roussimoff semblait attirer l’attention de tout le monde : les employés que nous croisions se retournaient et même l’Heptooinien qui était de bonne taille semblait impressionné par le colosse. Pour ma part, je laissais Roussimoff entrer en premier et focaliser l’attention, je restai en retrait, comme je l’avais toujours fait. La position d’observateur était ma favorite, celle qu’on m’avait enseignée, car on se méfiait rarement de celui qui était en retrait, on le remarquait tout aussi rarement et cela lui laissait le champ libre pour analyser la situation. Savoir qui commandait réellement, l’organigramme secret entre les différents acteurs que nous allions rencontrer, comprendre leurs motivations et ce qui les avaient décidé à nous rencontrer.
Je dois avouer que je ne savais pas trop à quoi m’attendre avec Leiel Osso, mais une fois dans son bureau, je peinais à ne pas froncer les sourcils. La dominante était la couleur blanche et le mur comme la décoration étaient constellés d’œuvres d’art au style baroque et varié. Certaines relevaient plus de l’artisanat, d’autres plus traditionnelles. Je n’étais pas un spécialiste dans l’art, car ça ne m’avait jamais vraiment intéressé, mais j’en savais suffisamment pour savoir que certaines œuvres n’étaient pas du système et qu’elles avaient dû coûter cher. Osso était-elle donc une esthète ? Une amatrice de bon goût, raffinée, une collectionneuse insatiable qui recherchait à se rapprocher de l’essence de la Beauté en assemblant cette collection ? Était-ce simplement pour la décoration ? Non, je rejetais cette dernière possibilité, il y avait trop de goût et d’harmonie dans l’agencement pour cela, les nouveaux riches qui voulaient accumuler de l’art se concentraient sur du tape-à-l’œil, des objets qui indiqueraient immédiatement à leur auditoire qu’ils avaient de l’argent. Mes yeux s’attardèrent sur la petite pierre taillée sur le bureau.
Je détaillais enfin la maîtresse des lieux. Comme tout le reste, ce fut une surprise d’autant plus grande. Elle était élégante et ses vêtements, bien que simples, étaient de bonne facture, un caftan d’un blanc opalin, assorti à la peau d’Osso qui était vraisemblablement albinos. Par des coups d’œil furtifs, je ne pouvais m’empêcher de regarder ses yeux mauves. Une jeune femme frêle, dont il était difficile d’estimer l’âge avec précision, mais qui était tout de même bien trop fraîche pour avoir le profil-type d’un Sous-Préfet, même sur Raxus Secundus. Si j’avais beaucoup de choses à reprocher à Gray Dae’Mid, mais c’était quelqu’un de raisonnable et qui -malgré ses nombreux défauts- était loin d’être incompétent. Il n’aurait pas parachuté cette Osso par hasard, d’autant plus qu’elle était précédemment membre de son cabinet. Je me surprenais à laisser mon esprit de perdre en conjecture. Je fixais à nouveau les iris d’Osso alors que celle-ci nous installait en s’excusant pour le léger contre-temps. Le ton était cordial et pourtant sans être dénué d’une certaine autorité. Osso semblait captivée par Roussimoff et ses mensurations démesurées, c’était lui qui accaparait l’attention. Probablement connaissait-elle la plupart des gens de cette délégation qui jouaient un rôle très important dans l’économie de la planète.
Alors que l’invitation venait d’être formulée, je faisais le choix de me lever sans même interroger ceux qui étaient avec moi. Après tout, ils m’avaient nommé représentant de la délégation, et il n’était pas le moment de montrer un signe de faiblesse. J’allais devoir convaincre Osso et c’est parfaitement confiant que je m’avançais vers le bureau tout en pianotant mon propre datapad pour me connecter au système de projection et ainsi pouvoir illustrer mes propos. L’espace d’un instant encore, je ne pus réprimer d’observer les yeux d’Osso, leur tient violet exerçait une attirance magnétique, irrésistible. Une bizarrerie qui, je ne sais pour quelle raison, attirait le centre de mon attention sans que je puisse réellement faire autrement. Pourtant, ce n’était pas le moment, et j’étais resté totalement imperturbable, me concentrant une dernière fois pendant quelques secondes. Alors que je prenais place, la diapositive d’introduction s’affichait pour que tout le monde puisse la voir. La police était propre, la présentation soignée, rien ne dépassait.
-Madame la Sous-Préfète Osso, je tiens tout d’abord à vous remercier, au nom de toute la délégation, pour nous avoir accordé cette audience. Je suis Arnon Veral, directeur du Bureau d’Etude AgroChrome, et j’ai été nommé représentant de cette délégation.
J’avais posé ma voix, articulant avec une diction parfaite. Aucune anxiété ne transparaissait de mon discours. J’étais en rupture totale avec l’attitude d’observateur que j’avais adopté auparavant. Bien sûr, je n’avais aucun mérite à faire cela, durant ma formation à l’Académie du BSI, j’avais été formé à l’éloquence et à l’organisation de mes idées : nous devions savoir convaincre, être capables de changer de position, prendre des couvertures sans jamais ciller. C’était une chose dans laquelle j’avais toujours excellé. Je continuais donc, ménageant mon effet.
-Mais passons rapidement sur les politesses d’usage. J’imagine que vous devez recevoir beaucoup de gens qui cherchent à vous convaincre, Madame la Sous-Préfète. Aussi, je ne vais pas vous parler d’une énième réalité économique ou technique, car tout ça est dans le dossier, mais bel et bien de survie. Lorsque votre prédécesseur, le Sous-Préfet Gray Dae’Mid, a pris ses fonctions, il a lancé une grande réforme agricole qui était à l’époque nécessaire. Ces réformes concernaient majoritairement l’instauration d’un tarif régulé pour tous les producteurs, des taxes pour l’import/export et enfin les pesticides. Tout l’objectif de ma présentation aujourd’hui sera de vous montrer pourquoi ces réformes -bien que nécessaires il y a quelques années- ont fait leur temps et sont aujourd’hui un frein à l’instauration d’une véritable politique agricole commune et planétaire. Je vais vous présenter trois cas, le premier est celui de Livia Erban, une maraîchère des régions du Nord.
Je déroulais alors ma démonstration, présentant Erban, qui était une indépendante mais qui possédait énormément de terres. Erban avait eu une entreprise florissante, mais malheureusement, l’instauration du tarif régulé l’avait obligé à revoir ses exigences de production. Elle était obligée de faire de la quantité au lieu de la qualité et donc, elle avait produit des fruits de moins bonne qualité qui finalement ne s’exportaient plus et lui restaient sur les bras. Je démontrais habilement comment, à cause de la baisse de sa rémunération, les quelques cinquante employés de sa firme avaient fini par voir leur salaire rogné et également comment, par effet domino, les expéditeurs n’arrivaient plus à exporter la marchandise à cause de sa qualité déclinante, ce qui nuisait à la réputation du secteur et de Raxus. Ainsi, j’avais prévu la chute de l’exposé de ce cas en incluant un des chiffres fournis par mes collègues : plus de deux-cent emplois qui étaient menacés par la faillite imminente de l’affaire de Livia Erban. Une autre diapositive apparaissait, elle présentait cette fois un homme vieillissant avec une moustache fournie. D’un mouvement ample, je remettais en place le nœud de ma cravate avant de poursuivre.
-Markus Raklin est un petit producteur de fromages. Il travaille seul avec son fils, et leur entreprise est très ancienne. Ils alimentent leur région et donc l’économie locale. Le fromage qu’ils produisent est en effet un produit de terroir qui est parfaitement ancré dans les coutumes du village dans lequel ils habitent et qui est réputé. La famille Raklin a vu ces dernières années le prix du lait augmenter drastiquement, car c’est un des rares produits dont le prix n’est pas plafonné par les circulaires Dae’Mid, pourtant, le prix du fromage a subit de plein fouet la régulation. Ils sont donc obligés, depuis cette année, de produire à perte. Le prix de fabrication du fromage est supérieur au prix de vente plafonné de trois pourcents.
J’expliquais donc brièvement comment cela était possible. Je montrais les faiblesses de la circulaire qui, si au départ elle était tout à fait appropriée avait indexé le prix du fromage qui n’avait cessé de baisser. Si cela pouvait se comprendre pour de grosses fromageries qui faisaient beaucoup de volume, dans le cas d’un produit d’exception qui faisait le bonheur des touristes et du terroir, cela n’était pas du tout approprié. La démonstration était encore une fois axée sur la simplicité et le bon sens. Je passais ma diapositive et cette fois, j’illustrais en montrant un petit hyménoptère, une abeille sauvage.
-Ce petit insecte est une abeille solitaire, Apoidella hortensis, qui est endémique de Raxus Secundus. Elle a la particularité d’avoir un excellent rendement de pollinisation, bien supérieur à toutes les espèces domestiques, si bien que d’après deux études récentes, le rendement de plusieurs de nos cultures reposent sur cet insecte. Les régulations sur les pesticides imposent l’utilisation d’un composé, le Raxulate, sur une vingtaine de cultures pour des normes de sécurité. Si le Raxulate a passé haut-la-main les inspections sanitaires, il apparaît aujourd’hui comme extrêmement toxique pour les pollinisateurs et en premier rang A. hortensis. Prenons par exemple l’exploitation de Ramina Cekkel, qui est spécialisée dans le concombre et les melons. Madame Cekkel a été volontaire pour une étude sur ses champs dont le rendement ne fait que diminuer depuis des années. La publication parue le mois dernier fait état d’une perte de soixante pourcents qui la condamne à payer des employés pour polliniser manuellement son exploitation.
Je terminais en expliquant qu’une alternative au Raxulate avait été proposée par les industriels et les chercheurs, moins nocive. Pourtant, les inspecteurs sanitaires ne pouvaient accepter ce nouveau composé qui devait se confronter à une bureaucratie et des procédures trop longues alors que les résultats du travail en laboratoire et sur des champs tests montraient une restauration de la faune pollinisatrice. Je montrais une fois de plus subrepticement comment même les problèmes des petits producteurs impactaient différents niveaux du secteur. L’heure était à la conclusion, dans laquelle je faisais un récapitulatif.
-La seule chose qui préserve les exploitations présentées de la faillite, ce sont les subventions instaurées par l’administration du Sous-Préfet Dae’Mid. Ces subventions permettent à ces producteurs de vivoter et on atteint alors une situation absurde : ce sont les subventions qui compensent le manque à gagner ! Si vous regardez la courbe d’évolution des subventions, elles ont connu une augmentation de treize pourcents l’année dernière…Et de vingt-trois pourcents cette année. C’est donc un gouffre financier pour le gouvernement. Cette situation ne profite à personne et menace tous les acteurs du monde agricole. Soyons très clairs, Madame la Sous-Préfète, ce que nous demandons ici, ce ne sont pas de énièmes subventions, mais bel et bien une réforme structurelle qui permettrait à notre secteur de bénéficier d’une politique agricole commune et cohérente qui permettrait à Raxus Secundus de retrouver son rang de grande planète agricole.
Je marquais une pause. J’avais accentué certains mots, alliant les gestes à mon discours. Je me surprenais moi-même à me prendre au jeu de l’orateur. J’avais pris le contre-pied de ce que m’avaient conseillé Deurteiker et Flere, car mon discours était éminemment politique. J’avais cependant pris le soin de présenter des producteurs assez loin du domaine des gens qui étaient présents. Je présentais des gros et des petits, montrant ainsi que notre but était sans couleur politique et concernait l’ensemble des acteurs de Raxus Secundus. Au fond, je savais que ça serait l’unique manière de convaincre Osso qui devait recevoir des dizaines de délégations. Je reprenais alors la parole.
-Le secteur agricole de Raxus Secundus est un félin capable de jouer un rôle de premier plan dans l’écosystème qu’est notre économie. Ce félin a été mis en cage et vous devez aujourd’hui le nourrir pour qu’il survive…Malgré cela, il dépérit et se meurt. La véritable question qui se pose pour vous aujourd’hui, Madame la Sous-Préfète, c’est de savoir si vous souhaitez lui limer les dents et le condamner une fois pour toute, ou briser ses chaînes et lui permettre de retrouver la place qui est la sienne, au sommet de la pyramide de notre économie.
Je marquais une fois de plus une pause, pour laisser mon analogie faire son effet. La dernière diapositive affichait les crédits -où je nommais et remerciais tous les acteurs de la délégation- et les remerciements.
-C’est la fin de cette présentation, je tiens à vous remercier pour votre attention, Madame la Sous-Préfète, je remercie également mes collègues qui m’ont aidé dans la conception de ce dossier. Tous les détails techniques se trouvent dans le feuillet remis à votre administration pour examen plus approfondi. Un panier garni a été déposé à l’accueil, vous pourrez ainsi juger par vous-même de la qualité des produits qui ont été évoqués pendant cet exposé. Nous avons le temps maintenant pour les discussions.
Santé ! Prospérité ! Stabilité !
L’excitation descendait, je reprenais mon calme après cette longue présentation enflammée. Quarante-cinq minutes, pas une seconde de plus, pas une seconde de moins, c’était le temps qui m’étais alloué. J’avais été précis et j’espérais avoir été percutant. C’était maintenant l’heure du verdict, mes collègues comme cette intrigante Sous-Préfète me regardaient. Je jetais un dernier coup d’œil aux deux billes violettes hypnotiques qui décoraient son visage… -
Post n°4
Auteur : Leiel Osso- Une décision, quelle qu'elle soit, c'est une flèche. A l'origine de son trajet, tu auras toujours un passif, une histoire, des informations multiples. Une décision ne vient jamais de nulle... qu'est-ce qu'il y a.
- Une flèche... comme la sortie ?
Aggi Fanla cligna des yeux un instant.
- Non, une flèche comme une flèche. Comme le projectile. Non, toujours pas... Bon. Tu vois un harpon ?
- Ah, un harpon, oui.
- Et une flèche, non ?
Mia secoua la tête. Le Tolothien soupira.
- Une décision, quelle qu'elle soit, c'est un harpon.
Leiel était restée concentrée sur l'exposé de Veral. Fouillé, précis, dense. Un homme clair et organisé, qu'il lui plaisait de découvrir. Mais il n'évoluait pas dans les mêmes cercles que ses collègues. Intéressant partage des tâches. Elle devait reconnaître qu'elle s'attendait à ce que Roussimoff prenne la parole. Il était probablement à l'origine de l'action. En arrivant à la Préfecture, elle avait fait bouger les lignes. Cette dernière semaine avait été remplie de réunions, de conférences, de doléances enfin. Tout le monde avait un projet, tout le monde avait des revendications. Sa main passa sur le capteur photosensible de son comm'.
- M. Sapoj, veuillez annuler mon prochain rendez-vous, je vous prie.
Le poignet fin se reposa sur l'extrémité de l'accoudoir.
- Je vous remercie, monsieur Veral, pour cette présentation si complète. Je me permettrai une remarque générale avant de vous demander quelques précisions. Mon prédécesseur a fait face à une série de crises, planétaires d'abord, puis galactiques. Ses décisions sont ancrées dans son temps et sont tout à fait justifiées à cet égard. Les efforts de production des planètes agricoles ont sauvé des vies sur de nombreux mondes, et ont noblement servis la Confédération et ses principes fondateurs.
La jeune femme marqua un temps avant de poursuivre, laissant son regard courir sur les participants.
- Vous appelez de vos vœux le changement de plusieurs législations complexes. En admettant que ce soit possible, je parle des *lois Askerl, Bergen et du Mandat d'Anastys, et de la collection de décrets de finances publiques qui en découlent, attendez-vous un investissement public afin d'accélérer les modernisations dans le secteur agricole ?
C'était une chose d'amender ou abroger un texte de loi, mais on parlait des cadres sur lesquels la société moderne s'épanouissait. Trop d'affrontements inutiles, trop de conflits fratricides, et le pouvoir avait été confisqué des mains qui le tenaient depuis trop longtemps. Bien des années auparavant, des siècles, même, le monde avait engagé une démilitarisation efficace pour s'épargner les luttes internes entre Provinces, toutes ou presque gouvernées alors par un des Xeri Vinginti. En les chassant de la vie publique, ils avaient rejailli ailleurs, phagocytant des industries, manipulant les politiques. Deux cent cinquante ans plus tôt, les seize familles avaient été bannies du pouvoir en échange du droit de conserver leurs biens. Il en restait quatorze à présent, à l'influence toujours considérable, même si amoindrie.
- Votre désir d'autonomie de gestion est louable. Probablement vital, dans certains cas.
Elle repensa à l'artisan fromager. Quel poids pouvait-il peser dans la balance planétaire ? Cette même balance pouvait-elle se passer de ces petits talents ?
- Mais la fin des prix bloqués marquera également la fin prématurée de contrats passés avec les fédérations de commerce. Cela aura un poids certain sur nos finances. Vos estimations font-elles état des conséquences des renégociations ?
Le buffet lors de la soirée de Géonosis lui revint amèrement en mémoire. Aucun produit de Raxus Secundus n'était présenté. Insupportable camouflet. Il ne fallait surtout pas le dire, en tout cas pas maintenant, mais pour elle aussi, la montée en gamme était la seule politique agricole viable pour la planète. Elle se pencha un peu plus en avant.
- Dans quelle mesure les investissements privés peuvent-ils prendre en charge ces bouleversements ? Vous êtes libres de former de nouvelles corporations. La loi vous y encourage, d'ailleurs. Quel soutien privé ce projet peut-il rassembler ?
L'espace d'un instant, elle mit de l'ordre dans ses pensées. Beaucoup de questions, peu de réponses précises à attendre, mais venant de ces quatre là, elle pouvait toujours être surprise.
- Quant aux directives gouvernementales sur les traitements chimiques, il s'agit, pour le moment, d'un autre débat, sur lequel je reviendrai plus tard. Les lourdeurs administratives ne sont pas toutes inutiles.
Leiel croisa les mains sur son bureau.
- Messieurs, vous avez piqué ma curiosité. Je vous écoute.
Elle attendait à présent que les autres délégués prennent la parole. Veral avait-il été désigné comme une sorte de paratonnerre ? En le poussant en avant, ses camarades l'avaient conduit dans la lumière. Qu'il prenait bien, d'ailleurs. Il savait parler, il savait argumenter, il savait trouver les angles. Décidément, une intéressante surprise, qu'elle suivrait avec plaisir.*Le Mandat d'Anastys, du nom du continent principal de Raxus Secundus, statue sur le retrait des instances politiques raxiennes des membres des Xeri Vinginti, afin de faire cesser les luttes de pouvoir incessantes entre les rivaux. Par extension, le Mandat limite les surfaces arables que les familles peuvent posséder, ainsi que les parts dans les sociétés privées. L'objectif étant d'éviter la formation de monopoles, pour les Vinginti comme pour les autres entrepreneurs ou investisseurs.
*La loi Askerl, du nom d'un ancien Conseiller aux finances, encadre les conditions de productions agricoles : machines, entretien, assurances, heures de travail. Ancienne, très connue, impossible à modifier jusqu'à aujourd'hui du fait du lobbying intensif du secteur agricole qui la perçoit comme garante de justice sociale.
*La loi Bergen, du nom de l'actuel Conseiller aux finances, qui était déjà là pendant les deux mandats préfectoraux précédents, a pour but l'établissement d'un quota de production destiné à l'effort de guerre séparatiste. Toute exploitation doit verser 4% de ses récoltes en soutien aux planètes touchées par les conflits. Une série d'amendements complexes a fait évoluer le texte original en un monstre juridique qui s'étend à présent à tous les secteurs d'activité. -
Post n°5
Auteur : Atreïs HelcarDe toute la délégation, seul Arnon Veral, sans aucun doute le moins connu si on exceptait les secrétaires de Roussimoff qui notaient avec dévotion les paroles du Directeur et de la Sous-Préfète. Pourtant, il s'en sortait à merveille dans un rôle qui n'était pas le sien. L'agencement des idées était clair, les arguments percutants et les exemples finement choisis. Non, vraiment, c'était des plus intéressants pour qui avait un œil attentif sur la politique planétaire. Les deux dignitaires semblaient s'en donner à cœur joie sur un sujet éminemment complexe... qui était à deux doigts d'assommer Atréis, d'ennui. Il se tenait droit, digne, dans l'ombre des autres, prenant des notes rapides dont il se fichait éperdument. Mais il ne perdait pas une miette des attitudes des uns et des autres. La sous-préfète, déjà, lui paraissait bien fébrile. La mise en scène, aussi vulgaire et pompeuse qu'inutile, ne faisait qu'accentuer le contraste qui existait entre la politicienne qui en était presque tremblante, et la droiture de Veral. Lui, en revanche, n'avait fait preuve d'aucune fioriture. Direct, précis. Exactement ce qu'il fallait. Restaient les trois pontes... Roussimoff, Deurteiker et Flere n'avaient pas décroché un mot hormis leurs salutations.
Il était évident que chacun ici savait ce qui se tramait. Il ne fallait pas être grand sage pour deviner que tout le monde dans cette délégation avait décidé de mettre Veral à l'épreuve, sous-préfète comprise. Mais l'attitude de la dernière nommée avait changée. Elle lui offrait... un répit ? Non, une porte de sortie, dans son silence. Une manipulation dans une manipulation, dans une manipulation... On était loin des champs de bataille, avec un vainqueur clair et défini. Les profits de ces petites joutes verbales se répartiraient au cours du temps, et des projets... Et ça lui passait au dessus de la tête. Finalement, ce fut Roussimoff qui prit la parole. Ses énormes mains croisées devant lui, il parla lentement :
-Les investissements privés sont ce qui a fait la grandeur commerciale de Raxus, Madame Osso. Les lois que vous évoquez ont été nécessaire en d'autres temps et d'autres lieux. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas porter seuls le coût qu'engendreraient les réformes nécessaires au maintien de notre position sur les différents marchés. A ce jour, nous sommes concurrents pour des marchés locaux, proches, car nous n'avons pas les épaules pour faire face, seuls, aux concurrents extérieurs, bien plus... unis que nous le sommes. Car nous n'avons jamais eu la possibilité de le faire pour exporter. Si vous me le permettez...
Il prenait décidément de la place, cet homme. Lorsqu'il se leva pour présenter à son tour, en compagnie de Flere, un bilan économique de la situation. Les chiffres étaient vertigineux, les sommes colossales, et les différents modes de calcul imbriqués semblaient tout droit sortis du cerveau d'un psychopathe.
-A présent, si vous le voulez bien... Mesdames, je vous remercie de votre présence, je vous libère, je crains que nous ne dépassions allègrement le temps qui m'a été imparti pour vos services, et nous n'en avons pas fini encore.
Il eut un grand sourire et salua Atréis, Jeanne et Sayrge, alors qu'elles sortaient. Heureusement, sans quoi, le Gurlanin aurait fini par devenir fou, lui aussi. Mais il avait ce qu'il voulait, désormais, il n'avait plus qu'à attendre gentiment. Lorsque les deux autres remontèrent dans la navette, la brune leur fit signe : elle rentrerait à pieds.Spoiler : Spoiler
-
Post n°6
Auteur : Arnon VeralOsso n’était pas une perdrix du jour, c’était attendu. Malgré son jeune âge, elle avait été membre du cabinet de Dae’Mid et donc connaissait parfaitement les lois. C’est en parfaite technicienne qu’elle tenta de nous diriger vers les investissements privés. Comme Dae’Mid en son temps, elle pensait que nous demandions des subventions. C’était le problème de la Rock Cie et d’autres gros du domaines, qui souvent flairaient l’occasion des subventions publiques pour se gaver. Cette logique vénale avait créé les conditions de l’échec de l’ancienne délégation. Si Osso nous renvoyait la patate chaude, ce fut le moment choisi par Roussimoff pour faire une sortie. L’homme se montra à la hauteur de sa réputation : un esprit brillant. Il présenta des chiffres, avec Flere, et démontra les différents scénarios auxquels nous allions être confrontés. Je laissais les deux hommes présenter cette montagne de chiffres, à la suite de cet exposé, le personnel qui accompagnait la délégation fut libéré.
Je m’étais contenté de hocher la tête, pour me montrer solidaire de Roussimoff et de Flere. Si les deux hommes avaient présenté des chiffres tout à fait véridiques, ils étaient précisément dans la situation que je voulais éviter : celle d’une discussion de technocrates. En effet, Osso était une excellente technicienne et elle aurait vite fait de dire que ces chiffres n’étaient que conjecture ou pire…Contre-attaquer avec de nouvelles citations de textes de lois. Tout ça pour finalement rester sur une discussion au sujet de financements et de budgets. Pourtant, je ne pouvais pas désavouer l’action de Flere ou de Roussimoff qui avaient tenté de voler au secours de la délégation. J’étais resté en retrait, tel un prédateur qui attendait le moment pour bondir sur sa proie. Je profitais du répit offert par le départ du personnel pour reprendre la parole.
-Je ne peux que souscrire à ce qui a été présenté par Messieurs Flere et Roussimoff. Je me dois cependant intervenir sur un point, Madame la Sous-Préfète, ce ne sont pas des financements que nous sommes venus vous demander, mais bel et bien des réformes. Comme vous pouvez le voir, d’après nos projections, c’est une augmentation de trente-huit pourcent du coût des subventions qui sera là cette année…Quarante-trois l’année prochaine. Et cela encore ne tient pas compte de l’augmentation des matières premières d’importation, puisque les autres mondes de la Confédération ne se gênent pas. S’il est vrai, en effet, que ces lois étaient nécessaires au moment où elles sont arrivées, il est évident qu’aujourd’hui nous avons besoin de les amender.
Je ménageais une fois de plus mon effet, profitant de l’intervalle pour afficher certains des chiffres présentés par Roussimoff et Flere sur mon diaporama. Je ne présentais que quelques graphiques, très synthétiques, l’essentiel, avec des couleurs pour mieux s’y retrouver. On y voyait les subventions fournies par l’état et les revenus des agriculteurs.
-Comme vous pouvez le voir, Madame la Sous-Préfète, les revenus des agriculteurs de Raxus Secundus n’ont fait que diminuer ces dernières années, alors que les subventions perçues par l’état explosent. Comme l’ont démontré les calculs de mes collègues, votre administration va se retrouver, d’ici trois ans, face à un secteur sinistré qu’elle devra perfuser. Il n’est donc nullement question de fonds. En fait, si la question est de savoir qui doit payer, eh bien la réponse aura l’avantage de satisfaire tout le monde : ni l’un, ni l’autre. Ce que nous proposons a pour but à la fois d’augmenter les revenus des agriculteurs tout en remettant le secteur au premier plan, mais également de vous permettre d’équilibrer les comptes de l’état.
Je sortais des sentiers battus encore une fois. Cela dépassait tout ce qui était prévu qui initialement n’était qu’un état des lieux de la situation actuelle. Pourtant, je savais que nous avions un coup à jouer et Leiel Osso n’était pas convaincue, je ne pouvais pas la laisser partir comme ça. J’avais l’intime conviction que si les portes de son bureau se refermaient, elles ne s’ouvriraient plus par la suite. Une fois son cabinet en place, elle oublierait vite cela afin de pouvoir vaquer à l’urgence de ses fonctions politique. Elle devait comprendre l’urgence, comprendre que cela dépassait la simple querelle de chapelle.
-Donc ne perdons pas de temps et soyons clairs, ce que nous proposons, c’est d’avoir un réflexion sur toutes ces régulations. Nous comprenons qu’elles ne peuvent pas toutes être supprimées -ce n’est d’ailleurs pas ce que nous demandons- mais au moins pouvons nous les adapter à la situation actuelle. Je suis certain que rien qu’en constituant groupe d’étude, nous pourrions rapidement proposer la suppression et/ou l’adaptation de plusieurs de ces directives et déjà donner un bol d’air à certains secteurs réellement sinistrés. C’est cas par exemple de l’industrie laitière, nous pourrions proposer soit de plafonner le prix du lait, soit de revoir le plafond du fromage et des produits transformés à la hausse afin de permettre aux producteurs de vivre. Rien qu’une telle mesure sur ce secteur ferait reculer les subventions annuelles de 4%.
Je reprenais mon souffle pour maintenir une voix posée. J’étais toujours aussi détendu dans mon discours, pourtant au fond, j’étais extrêmement concentré. Je ne devais pas montrer de doute apparent, je devais rester sûr de moi. Au fond, tout ça n’était qu’un gigantesque coup de poker, si nous avions vu l’urgence car nous étions du milieu, Osso n’avait pas le temps en si peu de temps d’assimiler tous les chiffres. Elle pouvait en outre nous accuser de lobbying, il était donc crucial de défendre la planète entière. Si les autres membres de la délégation étaient des gros poissons, moi je n’avais ni les moyens ni l’intérêt de faire du lobbying.
-Après bien sûr, il reste les impondérables, les lois qui dépendent de la Confédérations, comme la loi Bergen que nous ne pouvons décemment pas supprimer. Par contre, nous pourrions la simplifier et par exemple, indexer les taux de participation fonction des secteurs. Si la récolte est mauvaise pour les melons, on diminue le prélèvement et si pour les oignons c’est parfait, on compense dans ce secteur. Nous pourrions également renégocier nos taxes à l’import/export, les autres mondes ne sont pas gênés, c’est pour cela que nous payons le carburant si cher. La commission pourrait ainsi faire des proposition en gardant les intérêts de la Confédération et de Raxus en tête, en faisant un compromis et en simplifiant le mille-feuille administratif qui coûte déjà très cher en fonctionnement. Nous pourrions imaginer par exemple qu’à l’issue de cette grande concertation et lorsque les réformes seront en train d’être réalisées, vous alliez, avec des représentants de la commission, renégocier certains points avec les instances de la C.S.I.. Cela serait d’autant plus appréciable que nous montrerions la supériorité de notre système politique, nous ne sommes pas sous la botte d’un Moff ou soumis à un système républicain central et corrompu, et en cela, le peuple de Raxus pourrait montrer qu’il est libre de ses choix et que nous pouvons tous prendre des décisions raisonnables. Les instances séparatistes ne seraient pas fermées à une négociation, loin de là, elles ont tout intérêt à ce que nous maintenions une activité agricole de qualité, c’est notre point fort et ces dernières années, nous perdions les marchés extérieurs les uns après les autres avec la baisse de la qualité de nos produits.
Je me voulais plus convaincant. J’avais une fois de plus accentué certains mots et certaines syllabes afin de faire un effet. J’eus une pensée étrange, je me demandai comment Osso aurait réagi si elle m’avait vu dans mon uniforme gris du B.S.I. à la bataille de la Forge Stellaire. L’image de notre promotion à l’académie me revint en tête, une des seules preuves de mon implication que je n’avais pas pu détruire : j’étais assis parmi d’autres officiers, fourragères de cérémonies à l’épaule, à côté de mon ami Rec, nous avions été photographiés. Le destin était ironique, après tout ce que j’avais fait, je me retrouvais à défendre le bien-être d’agriculteurs opprimés par une législation inadaptée. Au fond, j’étais étrangement heureux, je sentais comme une sorte de bien-être…J’étais à ma place. Si cela ne serait pas l’impossible rédemption, ça participerait à me faire sentir moins coupable.
Lentement, je quittais le petit pupitre duquel j’avais parlé et je m’approchais du bureau d’Osso. J’entrais dans son espace, comme pour me faire plus percutant, plus intime. Je ne pouvais m’empêcher d’observer cette couleur violette qui me fascinait dans son regard et qui offrait un étrange contraste avec la couleur nacrée de sa peau. Alors que je m’approchais encore, je me surpris à faire un étrange parallèle entre les couleurs dominantes de la pièce et des œuvres d’art et celles d’Osso. Comme si tout cela n’était qu’une sorte de mise-en-scène, de performance. Était-ce le message caché de la Sous-Préfète ? Nous ne le saurions probablement jamais. Je m’arrêtais à deux pas du bureau d’Osso, pour ne pas la mettre mal à l’aise tout en accentuant ma présence.
-Maintenant que tout cela est dit, Madame la Sous-Préfète, je vais reformuler la question. Cette question, ça n’est pas de savoir combien l’état peut nous donner d'aides financières, mais précisément de savoir si l’état nous laissera l’aider à améliorer notre sort et son équilibre budétaire. Ce que nous aimerions vous aider à faire, c’est proposer un plan de redressement économique majeur de Raxus Secundus, dont l’agriculture est le fleuron. Nous mettrions en lumière et à la vue de tous la supériorité du système politique Séparatiste qui permet l’autodétermination des peuples et des systèmes indépendants.
J’avais terminé mon discours qui, sur la fin, s’était montré bien plus chargé en émotion qu’au début. Je croyais sincèrement en ce que je disais et au-delà de la démonstration technique édifiante, c’était un cri. Un cri terrible dans l’océan de noirceur et de souffrances qu’avait été ma vie, celui d’un homme qui voulait reprendre en main son destin et se battre pour des idéaux qui semblaient être morts et enterrés depuis bien longtemps… -
Post n°7
Auteur : Leiel OssoBeaucoup d'informations à étudier, classer, digérer. Des faits à présenter à d'autres : elle ne prenait pas les décisions seule et il faudrait pousser des pions, prévoir les prochains mouvements pour manoeuvrer de la manière la plus fine. Si la concentration maintenue l'avait un peu émoussée, Leiel vibrait dans ces moments. Elle sentait la flèche trouver son équilibre, prémisses d'une décision qui s'alignait. Il fallait cependant se montrer prudent. Les leçons de Dae'mid devaient servir et le temps politique n'était pas à ignorer. Le temps, toujours le temps.
- Messieurs, je vous remercie pour votre exposé si complet. Je vous prie de m'excuser de vous avoir retenu plus longtemps que je ne l'escomptais, mais vous deviez être entendu et compris. Vos conclusions et mes analyses seront transmises au plus vite au Conseiller Gueten'Hoch.
Leiel se leva, fit le tour du bureau pour les raccompagner à la porte. Les hommes se levèrent, rassemblèrent leurs affaires et remercièrent, poliment, la Sous-Préfète. De près, Roussimoff semblait si disproportionné qu'il lui fallait lever la tête pour vraiment le regarder « en face ». Elle se fit la réflexion que l'esprit humain était vraiment rempli de biais, et qu'il ne fallait pas grand chose pour oublier qu'elle avait à faire à des requins. Requins au demeurant sincères, au moins en partie. Mais des prédateurs quand même. C'est la raison pour laquelle elle hésita une seconde, avant de poser sa main blanche sur la manche d'Arnon Veral.
- Monsieur Veral, puis-je vous parler un instant ? Je promets de faire vite. Je vous le rends tout de suite, messieurs.
Un homme curieux, simple en apparence, monsieur Veral. Désuet. Et pourtant précis, organisé, incisif quand il le fallait. AgroChrome était passé sous ses propres radars. Elle découvrait la compagnie en même temps que son dirigeant. Et c'était bien là le nœud de son problème le plus immédiat.
- Je vous remercie d'être resté, monsieur Veral. Cela ne sera pas long.
Raxulon étendait, circulaire, ses immeubles anciens et bas, typiques, pittoresques. Des législations étaient d'ailleurs passées en ce sens. Il était hors de question de faire de la capitale un magma vertical à la Coruscant. Seul le Palais Préfectoral dominait la ville. Et Leiel observa un instant la cité, de haut.
- Je ne suis pas certaine que ce soit déjà de notoriété publique, mais je ne suis pas originaire de Raxus Secundus. C'est une information sur laquelle je ne devrais sans doute pas revenir, mais c'est la précisément la raison pour laquelle j'aimerais vous demander quelque chose.
Quittant la capitale sous ses yeux, elle se tourna vers Veral, attentif et silencieux. A un moment, il avait fait un pas de trop, vers elle, sur la fin de sa dernière intervention. Elle l'avait senti, et elle devait reconnaître que cela l'avait troublé. Que cela la trouble aussi l'avait troublé, mais elle savait les imbrications de ses pensées et détestait les abîmes où se perdaient les décisions en attente d'une validation qui ne viendrait jamais. Le souvenir fut expurgé, intellectualisé pour le rendre le plus objectif possible, et rangé parmi les myriades d'informations à retenir à l'issue de l'entretien avec la délégation.
- Je sais que vous vous demandez si, une fois la porte de ce bureau franchie, vous entendrez à nouveau parler de moi. C'est légitime. Je ne vous cacherai pas qu'en l'état actuel des choses, je ne peux pas me prononcer sur l'avenir.
Cette cicatrice, elle pouvait l'observer de plus près, à présent. Un terrible accident ? Une blessure de guerre ? Elle n'oserait jamais demander, de toute façon. A trier et à classer avec les autres impressions, même si ses yeux revenaient au côté droit de son visage, pour essayer de reconstituer ce qu'il aurait dû être. Un bel homme, défiguré. La beauté avait-elle de la valeur ? Assez. Concentration.
- J'aimerais que vous me fassiez rencontrer ces gens. Les hommes et les femmes dont vous avez parlé. Et pas ici. Chez eux. Monsieur Veral, accepteriez-vous de venir avec moi à la rencontre de ceux que je représente ?
Son coeur battait plus vite, le sang colorait un peu ses joues. Elle ouvrait une faille, dans laquelle cet homme qu'elle ne connaissait pas pouvait s'engouffrer. Que raconterait-il à ses collègues ? N'avait-elle pas commis une erreur qui pouvait se révéler dangereuse plus tard ? Concentration. Il fallait paraître, le reste suivrait. Son menton se releva légèrement, ses épaules se redressèrent.
- La Préfecture vous dédommagera pour ce travail de consultant, évidemment. Une enveloppe de trois cents crédits pour vous, deux cents pour les frais de déplacement. S'il n'est pas possible de rencontrer tout le monde, j'aimerais cependant croiser plusieurs producteurs.
Cette fois-ci pas de script, pas de préparation minutieuse du dossier en cours. Elle le demandait à lui parce que son exposé révélait un type de personnalité qui lui convenait : organisé, efficace, maître de lui-même. Et aussi, curieusement, parce que ce qu'il avait énoncé n'était pas seulement objectif. Elle se demanda vaguement si la fibre relevant parfois du pathos dans le discours de Veral était sincère, ou simplement un outil de persuasion. Dans tous les cas, il savait en jouer, ce qui était utile, ce qui pouvait servir.
- Dans la mesure du possible, je tiens à ce que ces acteurs du monde agricole ne soient pas prévenus de notre arrivée. Ou en tout cas, pas de la mienne. Personne ne me reconnaîtra et je ne compte pas faire de cette visite une occasion politique. Plus tard, je ferai le tour des Provinces pour convaincre, pour rallier, rassembler. Mais maintenant, j'ai besoin de rencontrer ceux pour qui je travaille.
Pas un accident, la guerre. Dans la ligne de ses épaules, la hauteur de son menton. Dans ses yeux sombres qui ne cillaient presque pas. Ne pas s'engouffrer dans ces spéculations. Elle le regardait trop, au risque de le gêner, ou de s'ouvrir, elle. Contrôle, maîtrise. Retour au factuel.
- Je sais que vous avez été choisi par vos camarades pour vos qualités, mais aussi pour votre indépendance. Vous faites partie de ceux qui sont l'interface entre la l'exploitation de la terre, et l'exploitation de ses ressources.
C'était la clef de la collaboration entre les membres de la délégation, d'ailleurs. Veral avait été choisi avec soin. Le plus efficace, le moins engoncé dans les rapports entre lobbys, groupes d'influence, le plus objectif. Alors... la subjectivité qu'elle avait senti dans son discours émanait-elle de lui-même ? C'était sa sensibilité qu'elle avait entendue ? Pas un effet de style ?
- Accepteriez-vous de me guider ? Une journée, peut-être deux. Je vous laisse le choix du parcours... et de refuser ma proposition, bien sûr. Qu'en dites-vous ? -
Post n°8
Auteur : Arnon VeralLeiel Osso ne cilla pas, elle se contenta de nous remercier avec les politesses d’usage. A ce stade, il était impossible de savoir si nos arguments avaient fait mouche ou pas. D’un côté, je ne pouvais que me réjouir qu’elle n’ait pas de nouvelles objections par rapport à ma démonstration. Rangeant mes affaires lentement, j’allais partir avec les autres lorsque la Sous-Préfète demanda à me parler, saisissant délicatement ma manche. Je fis signe à Roussimoff et au reste de la délégation que je les rejoindrais. M’approchant à nouveau d’elle, je considérais mon interlocutrice avec le masque sérieux que je n’avais pas quitté. En l’observant de plus près, je pouvais détailler le grain de sa peau et le relief conféré par ses sourcils d’albâtre. Si elle conservait cette apparence de poupée, elle n’en était que plus humaine. Alors qu’elle observait Raxulon, la jeune Sous-Préfète introduisit sa requête, dévoilant une partie de son histoire. Ainsi, Osso n’était pas originaire de Raxus Secundus, cela pouvait être risqué dans un monde rural et enraciné d’avoir nommé une étrangère. Pourtant, je ne pouvais m’arrêter à un tel jugement, Osso avait montré une très grande connaissance des lois, elle connaissait très bien les dossiers.
Je la laissais continuer, me contentant de hocher de la tête alors qu’elle se retournais vers moi. Désormais, l’entretien semblait moins formel, plus propice à la confidence. C’était tout du moins ce que laissait entrevoir la tournure que prenaient les évènements. En dépit de son discours, je la laissais poursuivre, elle me fixait autant que je le fixais. Si mon regard était attiré par ses particularités physiques telles que son teint et ses yeux, je crus percevoir l’espace d’un instant que ses yeux s’égaraient sur mon visage bardé par ma grande cicatrice. Se demandait-elle où je l’avais eu ? Je n’en parlais jamais, je n’en avais jamais parlé à personne, pourtant beaucoup la regardaient. Au bureau d’étude, je savais que Stacy avait propagé les informations, révélant à certains employés que j’étais un vétéran. La réalité, c’était qu’aucun ne connaissait la véritable histoire de cette blessure. Rien de surprenant, ceux qui avaient fait la guerre se gardaient en général d’en parler en détail. J’étais donc classé dans cette catégorie, mais ce n’était pas pour autant que j’aimais en parler, il n’y avait guère que les autorités qui m’avaient interrogé à l’hôpital militaire qui avaient pu savoir ce qui m’était réellement arrivé.
La proposition d’Osso fit naître en moi des émotions contradictoires. Je réalisai que je ne pourrai plus reculer et que maintenant, j’allais être mouillé politiquement et potentiellement exposé. Pendant des années j’étais resté à l’ombre et j’avais maudit mon manque de courage, c’était quelque chose qui m’avait dévoré de l’intérieur. Mais à voir les joues d’Osso qui s’empourpraient, je sentais que mes idéaux de jeunesses revenaient en moi.
-C’est tout à fait possible, en effet. Je serai enchanté de vous aider à les rencontrer, vous pourriez ainsi vous faire votre idée. Cette envie de vous rendre sur le terrain ne pourra que renforcer votre crédit. La réalité de ces gens, elle n’est pour nous que des chiffres sur un tableau sur lesquels nous cherchons à influer, pour eux c’est le péril d’une famille, d’un ménage ou d’une exploitation payée au prix des économies de toute une vie.
Et j’étais sincère, sur le fond, Osso avait réussi à attirer mon attention, j’aimais son attitude et ce qu’elle cherchait à faire. Si Roussimoff, Flere et Deurteiker étaient des vautours cyniques, au sujet desquels je ne me faisais aucune illusion d’ailleurs, Leiel Osso venait de dépasser le stade de simple politicienne à mes yeux. Peut-être y avait-il un peu d’idéalisme en cette femme, mais il était trop tôt pour le savoir, le concept du dirigeant providentiel était parfois trompeur.
-J’espère ne pas trop vous froisser en vous disant qu’ils auront du mal à ne pas vous reconnaître. Je peux cependant m’arranger pour ne pas vous présenter en tant que Sous-Préfète, vous serez officiellement une experte qui vient inspecter leur exploitation et à qui ils doivent parler de leur réalité. Vous n’aurez qu’à me laisser faire, je prendrai en charge la logistique, et j’insiste pour que nous prenions le temps nécessaire pour que vous vous fassiez une idée.
J’avais déjà quelques idées pour camoufler l’identité d’Osso, déguisement de circonstance, elle revêtirais les vêtements des contrôleurs d’exploitation mandatée par AgroChrome pour recueillir de nouvelles informations pour le dossier de la Délégation. Ils parleront franchement et vous pourrez vous faire une idée. Attendez-vous cependant à quelques critiques acerbes concernant la gestion de la planète...Mais je suppose que vous y êtes habituée...C’est le propre du politique d’être toujours critiqué. La critique est facile, mais l’art est difficile, comme disait mon père.
Il était évident à ce stade que j’acceptais la proposition et ce ne fut qu’une formalité que les questions oratoires d’Osso en fin d’entretien. Cette femme semblait particulièrement attachée au consentement et aux protocoles. Elle voulait absolument que je sois satisfait par rapport à cet entretien, fort heureusement, j’étais suffisamment fin psychologue pour comprendre les verrous mentaux qui pouvaient l’écarter d’une telle virée. Elle avait des craintes, probablement car elle commençait son mandat. J’étais apparu dans une configuration qui n’était pas à mon avantage, puisque les lobbyistes qui m’accompagnaient n’auraient pas eu mon attitude. Ils auraient sans doute profité de la situation pour être sirupeux à souhait et ainsi tirer avantage de la situation...Ce n’était pas mon cas. Aussi je laissais un peu de temps s’écouler avant de m’approcher un peu plus d’Osso, j’étais désormais très proche d’elle, si bien que ma voix ne porterait pas. Dans cette ambiance intimiste, je concluais.
-J’accepterai de vous guider le temps qu’il faudra. Retrouvons-nous après-demain si votre emploi du temps le permet, car j’ai besoin de préparer notre tour. Pour le reste, je vous remercie, mais je me dois de refuser votre argent. Vous me rémunérerez si vous êtes satisfaite et que nous trouvons un accord à la suite. Je ne fais pas cela pour l’argent et je veux à tout prix éviter toute accusation de conflit d’intérêt. Cela, je le fais pour Raxus Secundus, et de vous à moi, sachez que je n’aurai aucun problème à dévier de la marche imposée par mes collègues de la Délégation. Ce sont des lobbyistes et comme tout le monde, ils ont leurs limites. Si nous voulons trouver un accord convenable, cela doit se faire loin des grands groupes. Je partage un point commun avec vous, je ne suis pas de Raxus Secundus, et il est préférable que notre petite inspection reste secrète afin d’éviter tout entrisme extérieur. Pour le reste, je vous remercie d’avoir pris ces quelques minutes pour discuter de quelques points techniques...Cette conversation n’a jamais eu lieu.
Je me reculais légèrement. J’avais pris moi-aussi un risque, je me désolidarisais des lobbies qui m’avaient amenés ici. Dans le marasme politique de cette entrevue et dans le réseau complexe de complots, de manipulations et de conflits d’intérêts tissés par les autres membres de la délégation, je cassais la boucle. Je ne saurais m’expliquer pourquoi j’avais fait ça, face à cette femme que je connaissais finalement peu. La saluant en lui tendant la main, je tournais les talons. C’est alors que je stoppais ma course, à quelques pas de la porte et que sans même me retourner, j’ajoutai.
-Ah, et une dernière chose, Madame la Sous-Préfète. La Bataille de la Forge Stellaire, il y a six ans, les Impériaux défendaient chaque centimètre de terrain, c’était bien au-delà de ce qu’on en dit. Les prisonniers devaient travailler pour les Impériaux. Quand ils ont compris qu’ils avaient perdu, le BSI a décidé de liquider tout le monde. Je ne dois ma survie qu’à une explosion qui m’a à jamais marqué dans ma chair. J’ai descendu l’officier du BSI qui a fait exécuter tous les prisonniers et j’ai pu être transféré vers un hôpital militaire. Je n’ai jamais parlé de cette histoire à personne en six ans, considérez cela comme un gage de confiance ou une sorte de...Pacte, vous et moi connaissons chacun un secret sur l’autre.
Je m’étais retourné de trois-quart en désignant ma cicatrice. Une réponse et un acte impromptus, comme une réaction à son regard furtif envers ma cicatrice. Un autre type de pas vers elle. Si ma dernière phrase était sur le ton de la plaisanterie, avec un petit sourire qui devait plutôt ressembler à une grimace sur mon visage ravagé, l’émotion était palpable et à l’évocation du BSI ma voix sembla légèrement tremblante. Je ne saurais dire pourquoi, après tant d’années, j’ai ressenti le besoin de me confier à cette femme que je ne connaissais pas, mais elle fut la seule à qui je racontai mon histoire depuis des années. L’intrigante Leiel Osso avait réussi à me toucher tant par son apparence que par son attitude, j’avais envie de lui donner un gage de confiance. Si le sens de mon discours ne ferait aucun doute pour Osso, je remarquais que je n’avais pas vraiment travesti la vérité et qu’on pouvait aussi prendre mes paroles pour décrire ce qui s’était vraiment passé. Je sortais lentement du bureau de Leiel Osso en rejoignant mes collègues. Je leur racontais comme convenu une version allégée de ce qui s’était produit, Osso m’avait félicité pour la présentation et avait demandé quelques informations complémentaire sur les chiffres présentés. Je remerciai chacun des membres de la Délégation et en sortant, je fut pris d’une étrange sensation, comme une bouffée d’air...C’était quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis des années...L’envie de Vivre.