Petits ruisseaux d'ennuis, grandes rivières de problèmes [1]
-
Post n°1
Auteur : Jil Charce- – Il ne devrait pas être bien loin, maintenant, si ?
L’unité R2 répondit par une série de pépiements électroniques, puis par une seconde, plus longue, après une courte pause.
– Il dit qu’on se rapproche de la position enregistrée dans sa base de données. Le vieux clone pourvu d’une barbe blanche foisonnante adressa un sourire railleur à son camarade. Il dit aussi que si tu as une envie pressante, il fallait y penser à la dernière station, et qu’on ne peut pas arrêter le speeder pour toi, même s’il comprend que ces choses deviennent compliquées, à nos âges.
Rhugo, le clone visé par la boutade du droïde, leva les yeux au ciel.
– Si seulement on avait un speeder à disposition sur cette fichue lune. Ou même, tiens, une chaise à porteurs avec de petits Ewoks pour la trimballer ! Au lieu de ça, on marche depuis des jours, sous la pluie la plupart du temps.
– C’est pas plutôt le fait que D20 ait plus d’humour que toi, qui t’agace ?, reprit Kenth, sa saillie ponctuée d’un chapelet de bips ressemblant à s’y méprendre à un ricanement.
– Oh, c’est très malin, ça. Très adulte. Vraiment. Je m’en tape, avec le temps qu’il fait, il rouillera avant moi, grogna Rhugo en haussant les épaules.
– Tu trouves qu’on n’est pas déjà assez rouillés comme ça ? intervint le troisième clone, dont le crâne rasé était couvert de tatouages tribaux Ewoks.
– Je me sens tout ce qu’il y a de plus vert, figure-toi.
– D20 dit que c’est parce que d’la mousse a poussé sur ton armure, traduisit Kenth à la volée.
– Non, sans déconner, je sais pas ce qu’il vous faut : on pensait qu’y aurait plus rien après la Forge, mais nous voilà, en armure, en mission, avec les blasters en bandoulière, à crapahuter comme des bidasses sous la pluie. Le bon vieux temps ! L’escouade est de retour ! Tu trouve pas, Rix ?
– Si tu trouves que trois andouilles sous la pluie et un droïde caustique ça fait une escouade, commence donc par m’appeler Sergent, Soldat Sac-à-Mousse, ronchonna leur supérieur. Et d’abord, je croyais que t’aimais pas ça, la pluie.
– Bah, j’aime pas ça non. Enfin, c’est froid, c’est pas confortable, et tout, mais c’est, je sais pas, ça participe de l’ambiance. Rhugo marcha en silence quelques longues secondes, visage tourné vers le ciel, les yeux clos, pour sentir la pluie ruisseler sur son visage ridé. C’est plus dramatique, comme ça. Je m’imaginais pas repartir en mission au soleil.
Les deux autres clones échangèrent un regard circonspect.
– T’emballe pas trop non plus, hein ! On a pas rempilé, pas vraiment... On est juste là parce que l’Ordre a un peu précipité les choses et a fermé des yeux qu’il aurait mieux fait de laisser ouverts. Rien de plus.
– Ouais. Et rempiler, avec mes coudes qui gonflent dès qu’il fait un peu chaud, non, ça ira, merci bien. J’passe mon tour, et bonjour chez vous.
Le petit groupe s’enfonça dans un silence morose, ruminant à propos des effets de leur vieillesse prématurée. Leurs années de service avaient été éprouvantes, bien que les rigueurs de la guerre aient été leur raison d’être. Les démiurges de la République les avaient conçus dans les forges de Kamino pour en faire des commandos clones, voués à se dresser face aux menaces grandissantes qui l’institution politique vieillissante, et ils avaient affronté la Confédération des Systèmes Indépendants. Ces trois-là et leur brigade avaient été affiliés à l’Ordre Jedi à l’époque de Greyback, l’ancien Maître mort depuis des années, et ils avaient participé à la première Bataille de Coruscant, puis la seconde, avant d’être entraînés dans la le sillage de l’Ordre lors de sa fuite, lorsque la Purge fut lancée.
Pendant quelques temps, le Libertatem avait été leur maison. Au contact des Jedi, ils avaient gagné en indépendance et en liberté de pensée, qu’avait bridé leur élevage et leur entraînement. Après la Forge, à laquelle ils avaient également participé, ils avaient coulé des jours paisibles sur la lune d’Endor, vieillissant à un rythme accéléré.
Et voilà que l’Ordre leur demandait un service. Ayant beaucoup gagné à fréquenter les Jedi, ils se sentaient un peu redevables. Et puis après tout, un peu de piment dans leur vie tranquille n’était pas pour leur déplaire. Ils étaient des guerriers.
Pour le moment, ils cheminaient comme ils le faisaient depuis déjà plusieurs jours. En milieu de matinée, ils avaient atteint une plaine parsemée de colossales formations de roche claire, où les herbes hautes atteignaient leur taille. Un endroit rêvé pour la faune sauvage, qui pouvait s’y déplacer à loisir, sans être vue. Leurs blasters avaient servi : à une ou deux reprises, il leur avait fallu repousser de petits groupes de gurrecks un peu trop insistants. Et, comme l’avait souligné R2-D20, le droïde qui les accompagnait, ils touchaient au but.
C’est au détour de l’un des gigantesques récifs qui ponctuaient la savane qu’ils le découvrirent.
Le Libertatem était toujours là où l’avait laissé l’Ordre des années plus tôt. L’ancien transport d’assaut avait été abandonné dans la plaine après la Bataille de la Forge, lourdement endommagé, amputé d’une trop grande partie de son équipage, et n’avait plus volé depuis. Tous ses systèmes avaient été éteints, pour qu’aucune émission d’énergie de vienne trahir la présence des Jedi, et il avait été laissé ici où, du ciel, il pouvait facilement passer pour un rocher, malgré sa taille.
L’imposante carcasse grevée d’impacts et de déchirures avait perdu tout lustre. L’humidité et la pluie avaient verdi de vastes pans de la coque, et l’on pouvait voir pousser çà et là quelques plantes qui, accoutumées aux conditions difficiles, s’accrochaient aux reliefs et aux aspérités de l’engin. En-dessous, protégée des éléments par la large carlingue, une flore dense avait vu le jour : un foisonnement d’arbustes s’y étendait, et des vignes rampantes grimpaient à l’assaut des trains d’atterrissages. Au milieu de toute cette verdure s’ouvrait la gueule béante du hangar d’assaut, un trou noir et inquiétant dont la plateforme, d’une envergure aisément capable de livrer passage à des légions entières, était restée ouverte aux quatre vents.
– Il est moins engageant que dans mon souvenir, quand même.
– Les souvenirs que j’en ai, moi, étaient pas particulièrement réjouissants, grogna Rix. Ce vieux ’tatem a été le tombeau d’un sacré paquet d’entre nous, la dernière fois qu’on a été au feu.
Le petit groupe s’engagea sur la passerelle. Leurs silhouettes semblaient bien minuscules, comparées au mastodonte inerte dans lequel ils s’apprêtaient à pénétrer. Quelques minutes plus tard, les torches fixées aux canons de leurs armes et le projecteur du petit astromech fouillaient les ténèbres du hangar, balayant le fatras de matériel que l’Ordre avait laissé derrière lui et les divers embranchements du système de rails aériens et de palans voués à déplacer et à préparer au lancement chasseurs et canonnières. L’atmosphère était pesante, l’air était froid et charriait des odeurs de métal, de poussière et de renfermé.
– Dites… Brisant le silence, la voix du clone résonna désagréablement dans le hangar. Autant, les canonnières restantes, je peux comprendre qu’on les ait laissées là, on peut difficilement s’en servir avec la densité des arbres autour du Sanctuaire. Par contre, les CRAM, là-bas, dit Rhugo en désignant les vieux engins alignés au fond de la grande salle, je me souviens pas pourquoi on les a laissées ici. De bonnes moto-jet, ça aurait été pratique. Déjà, ça nous aurait évité de nous taper à pieds le trajet jusqu’ici !
– L’Ordre a du considérer qu’on n’en aurait pas besoin. Ou peut-être qu’elles faisaient trop de bruit pour les Ewoks. Elles font un sacré boucan, dans mon souvenir. La lampe de Kenth éclairait un Rhugo peu convaincu.
– à mon avis, on a surtout laissé ces machins ici parce qu’on est partis un peu vite, et sans se retourner. Le ’tatem, c’est tout un symbole pour pas mal de monde au Sanctuaire. Le genre qu’on préfère oublier, parce que c’est plus confortable. Rix haussa les épaules. Peut-être qu’on en retapera quelques-unes pour le trajet retour. En attendant, autant se mettre au boulot. D20, mon petit, sois gentil et trouve un moyen de rétablir l’éclairage. Il faudra sûrement relancer le générateur pour les pleins phares, mais il devrait rester assez de jus dans les batteries pour les loupiotes d’urgence.
Le droïde trouva rapidement dans le hangar un port auquel s’interfacer. De là, il n’avait pas accès à grand-chose, mais la plupart des systèmes d’urgence avaient été conçus pour pouvoir être enclenchés d’à peu près n’importe quel point du vaisseau. Quelques instants plus tard, l’éclairage de secours s’alluma. Les lampes, prévues pour une consommation d’énergie la plus réduite possible, inondèrent la salle d’une lumière rouge agressive et inégale, qui donnait au lieu une ambiance d’apocalypse.
– Y’a pas à dire, c’est tout de suite plus chaleureux, grinça Rhugo.
– Même si ça fait mal aux yeux, on y voit un peu plus clair, au moins. De toutes façons, d’ici, on n’aura rien de mieux.
– C’est le pont principal qui nous intéresse, de toutes façons. De là, on aura accès à tout ce qu’il nous faut. Ou aux systèmes de diagnostics, faute de grives. Allez, on avance et on regarde où on met les pieds. Un tas de bestioles ont pu venir nicher là-dedans.
Le petit groupe progressa dans un silence attentif. Le vieux Libertatem était pareil à un réseau de cavernes labyrinthique : vaste, sombre et pesant sur le mental des clones décatis. Comme dans les profondeurs du monde, l’on entendait parfois les échos d’un brusque grincement, de la sourde chute d’un objet quelconque, qui pouvaient courir le long des coursives d’un bout à l’autre du grand vaisseau, surprenant les soldats qui se stoppaient alors dans leur avancée pour scruter les ombres rougeoyantes, cherchant à distinguer le moindre mouvement sous les railleries électroniques de leur droïde au caractère difficile. Quelques animaux y avaient en effet élu domicile, mais rien qui puisse justifier l’inquiétude : quelques gizkas, qui s’égayaient en tous sens à l’approche du commando de manière fort ridicule ; bon nombre de petites bêtes rampantes dont ils ne saisissaient souvent que les silhouettes et le bruissement feutré de leur fuite précipitée ; et d’autres créatures volantes au mode de vie manifestement sous-terrain.
Le trajet n’était pas particulièrement difficile. Certaines sections du vaisseau avaient été condamnées lors de son retour de la bataille de la Forge, mais essentiellement à cause des dépressurisations causées par les dommages infligés à la structure du transport d’assaut. à l’intérieur d’une atmosphère planétaire, les portes intérieures n’avaient pas de raison de se maintenir scellées, et D20 n’eut guère de problème à les ouvrir, utilisant l’énergie des systèmes d’urgence. En revanche, les multiples ascenseurs qu’il aurait été utile d’emprunter pour accéder au pont principal, perché sur son promontoire, étaient hors service, faute de l’alimentation suffisante ; aussi les clones durent-ils emprunter un dédale de coursives de service sinueuses et peu praticables ainsi que d’étroites échelles – handicapant un droïde à roulettes qui ne pouvait se servir de ses propulseurs d’appoint dans un espace aussi restreint et qui s’en trouvait fort agacé, ne manquant pas de le faire savoir à ses compères, qui devaient alors le hisser comme un encombrant poids mort.
La dernière trappe d’accès leur libéra le passage vers le pont principal. Là où la plupart des vaisseaux disposent de baies vitrées d’observation, les transports d’assaut Acclamator étaient entièrement clos, et simulaient leurs ouvertures par affichages holographiques. Pour l’heure, à l’image du reste de l’engin, la passerelle ne disposait d’autre éclairage que la chiche lumière incendiaire des systèmes d’urgence. D20 se dirigea, grommelant toujours, vers les consoles principales, d’où il devrait pouvoir accéder à l’ensemble des commandes du Libertatem.
– Le Rhugo Victor.
– Qu’est-ce que tu racontes, encore... soupira Kenth, qui avait suivi le droïde et s’affairait sur les panneaux de contrôle.
– Non, je dis juste que s’il est autant porteur de mauvais souvenirs, on pourrait commencer par le renommer. Rhugo Victor, ça sonne bien.
– Et tu en es à vouloir donner ton nom à cette carcasse misérable ? Le Rhugo Victor ?
– C’est peut-être un rien pompeux, c’est vrai. Mais eh, à nos âges, on a bien le droit de s’amuser ! lâcha le clône en haussant les épaules. Et puis, bon, ce serait pas le plus idiot des noms de vaisseaux de l’Ordre...
La lumière des plafonniers et des écrans holographiques inonda le pont principal, coupant court à la conversation, en même temps que s’élevait un doux ronronnement électrique.
– Et la lumière fut ! C’est tout de suite mieux, avec l’un des générateurs secondaires qui tourne.
– En effet. Combien de temps avant d’avoir des senseurs qui fonctionnent ?
– Quelques minutes. Dans les faits, ils fonctionnent déjà, mais pour capter quelque chose il faut laisser le temps au système de se remettre en route et d’effectuer un petit calibrage.
Rix et Rhugo en profitèrent pour flâner près des fenêtres holographiques, qui affichaient le paysage des alentours, avec une vue dégagée exceptionnelle, malgré la fine bruine extérieure, la tour de contrôle culminant à 200 mètres au dessus du sol. Dans un moment, la petite escouade aurait accompli sa mission et pourrait rentrer au bercail et reprendre sa petite vie tranquille et routinière. Il n’y avait eu là rien de bien difficile : Maître Melchior, à la lumière des derniers événements et des mauvaises surprises dues aux incursions de Beemen Industries et des pirates non-identifiés, avait demandé aux vieux clones d’aller remettre en fonction les senseurs de l’Acclamator abandonné, afin que les Jedi puissent garder l’œil sur le système et éviter d’être pris au dépourvu. Les hommes de Beemen avaient déchanté, et les pirates, s’ils avaient survécu à l’opération de sauvetage du vieux Lagal, à la tempête et aux loups-sangliers, avaient probablement décampé. Somme toute, du gâteau.
– Sergent.
Dans son esprit, les pensées de Rix ratèrent brutalement une marche.
– Y’a un problème. Venez voir.
Les plans de retraite du vieux sous-officier s’effondrèrent comme un château de cartes en entendant la voix blanche de son subordonné, qui avait dérogé à ses habitudes en le vouvoyant et en lui donnant son grade. Ce qui vit Rix sur les écrans des senseurs était un gros, gros problème.
– On a aussi capté ça, ajouta Kenth en pointant du doigt la transcription textuelle d’une communication, que le Sergent parcourut rapidement, un Rhugo inquiet jetant un regard par dessus son épaule.
– Les communications ?
– On pourrait les faire fonctionner, avec un peu de temps, mais le Sanctuaire n’a pas de récepteur. On est marrons.
– Merveilleux, vraiment. Fais-moi penser à passer un savon à ces crétins de l’Ordre quand on les reverra, gronda le sous-officier. D20, tu me fais un diagnostique complet du ’tatem. S’il peut voler, je veux le savoir. Vous deux, dit-il en s’adressant à ses soldats, avec moi. On redescend en vitesse, on prie pour trouver trois CRAM qui veuillent bien démarrer, et on file au Sanctuaire. Et Rhugo, tu va me faire le plaisir de mettre ton casque.
– Mais Sergent, geignit le clone, ces trucs sentent la sueur et le renfermé, et on n’a pas vraiment besoin de...
– Cesse de me casser le matricule, Sac-à-Mousse, et mets ton casque ! rugit Rix.
Le soldat obtempéra sans un mot de plus, et l’escouade fit le chemin inverse, en empruntant les ascenseurs cette fois, et en laissant leur droïde bougon sur place. Après plusieurs essais infructueux, ils parvinrent à trouver des véhicules en état de marche, et quelques instants plus tard, ils fusaient à travers la plaine, les hautes herbes ondoyant dans leur sillage.
– Sac-à-Mousse. Rix interpela le soldat via le communicateur intégré à son casque.
– Sergent ?
– Toi qui tient à ce qu’on soit une vraie escouade et à ce qu’on donne des noms aux choses, comme on est grisonnants et qu’on file comme le vent, qu’est-ce que tu penses de : l’escouade Vif-Argent ?
Rhugo sourit comme un dingue dans son casque.
– Au poil, Sergent !
Ils étaient de nouveau des guerriers.