Sarina ne pouvait pas s’empêcher, malgré toute son expérience, tout son vécu, tout son entraînement, de ressentir la peine immense qui venait d’envahir le coeur de ses compagnons d’infortune. Que ce soit Riggs ou Himron, ils avaient le poids de cette perte sur leur conscience, comme elle aurait pu le ressentir à l’annonce de la mort de l’un de ses frères Jedi. Elle s’empêcha de leur parler de retour à la Force, de les retrouver plus tard, c’était inutile pour des soldats qui ne partageaient pas sa conviction. L’un comme l’autre ne comprendrait pas, pire, ils pourraient mal prendre la tentative d’atténuation de leur douleur. Ils étaient des hommes de terrain, des pragmatiques, terre-à-terre comme de juste pour des forces spéciales. Ils n’avaient pas besoin d’entendre parler de mysticisme. Alors elle se contenta de baisser lentement la tête en sentant que la peine laissait peu à peu place à une colère froide dont elle ne pouvait être que coutumière. Les paroles rejoignent les états d’esprit. La suite promettait d’être décisive, autant que sanglante… Mais elle ne pouvait pas se défaire d’un sentiment difficile : elle était, au moins en partie, responsable de ce qui se déroulait ici.
-Non, Capitaine, votre sergent a raison. Il n’est pas question que nous jetions un voile sur le fragile équilibre que nous sommes parvenus à construire. Nous sommes ici pour collaborer, Impériaux et Jedi, et je ne me défilerai pas à la première difficulté venue. Vous pouvez compter sur notre soutien.
Ce fut à ces mots que Kryann sortit de sa torpeur. Son esprit avait enregistré tout ce qui se disait, malgré la situation compliquée, malgré son âme tourmentée, malgré la fatigue accumulée. Elle se redressa difficilement, gémissant de douleur en se tenant le ventre. Ses abdominaux lui faisaient souffrir le martyre, et son cerveau cognait contre sa tête en même temps que son coeur suivait un rythme erratique. Mais tout ces troubles n’étaient rien face à ceux de ses alliés de circonstance. Leur colère ne faisait qu’attiser la sienne, celle qui bouillonnait au plus profond de ses tripes. Le duel face à cet homme modifié avait réaffirmé sa volonté de frapper fort, de faire du mal… Bien loin de son entraînement. Avec un couinement de douleur ridicule, elle surenchérit sur les mots de son Maître.
-Nous sommes allées trop loin avec vous pour vous abandonner au dernier moment. Vous pouvez compter sur nous… Mais nous ne devons plus nous séparer, hormis urgence. Cette fois, nous affronterons la menace ensemble.
C’était une évidence pour les deux Jedi, et sans doute aussi pour les Impériaux. Cette recherche séparée les avaient presque menés à leur perte commune. Mais ce n’était pas le seul paramètre. Si le piège des longs manteaux n’avait eu qu’un succès mitigé, il avait mis en lumière deux éléments qu’ils ne pouvaient plus oublier, maintenant. Premièrement, leurs ennemis, des soldats entraînés, disposait de matériel haut de gamme, de qualité militaire. Ils étaient du niveau d’Himron ou de Riggs, c’était une certitude. Et en second lieu, la trahison de Doll laissait à penser que rien n’avait laissé au hasard de leur côté. Tous leurs mouvements avaient été anticipés. Sans cette taupe, désormais, ils étaient nettement plus libres. Et donc… imprévisibles.
-Récupérons déjà les corps de vos camarades. Quand tout sera fini, nous pourrons leur donner une sépulture décente, après les avoir vengés.
La Padawan était en piteux état, mais pouvait-on le lui reprocher ? Certainement pas. Le regard que posa sur elle le Chevalier Darel l’exemptait de mots. Il y avait un peu d’inquiétude, mais beaucoup de fierté. Au-delà de tous ses enseignements, elle n’oubliait pas ce qu’elle était naturellement : une Jedi fière, sans doute un peu trop, et indomptable. Elle le prouvait, une fois encore. Sarina avait toujours l’intime conviction qu’il lui suffisait de passer outre sa colère, de s’en servir à bon escient, pour devenir la Jedi qu’elle était supposée être. S’en servir comme d’un moteur face à l’injustice, sans puiser dedans, pour se rappeler ce qui était nécessaire. En faire un point d’équilibre, sans perdre de vue la dangerosité de ce sentiment. Oui, c’était marcher sur un fil tendu. Mais si elle y parvenait, elle serait parmi les plus puissantes de leur temps.
-Kryann a raison. Chaque chose en son temps, et l’heure est à un regroupement et à du repos. Nous aurons besoin de chacun dans les meilleures dispositions. Nous vous accompagnerons pour récupérer les corps des soldats Delurei et Rikaan. Puis, nous devrons trouver un endroit où échafauder un plan. Nous savons où ils se cachent, nous n’avons plus qu’à frapper en plein coeur.
-Et le temps de la récupération, monsieur Tyne aura peut-être réussi à soutirer quelques enseignements précieux à notre prisonnier. Ne perdons pas de temps.