Les orgues sous la montagne
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Post n°1
Auteur : Leiel Osso
La voix de Darll Berenger se fit plus dure, plus tranchante, alors que tout dans son attitude criait l'ennui contrôlé.
- Et vous avez laissé faire. Il est inutile d'essayer de vous cacher derrière l'ineptie d'un de vos Conseillers. Vous êtes responsable du désastre de Kashis.
- Les prérogatives des Viginti échappent à la compétence de la Préfecture. Ce que Bastion fait n'est pas illégal, et vous le savez très bien. Cela ne vous arrange pas, je le conçois mais...
- Mais il ne s'agit pas que de nous. Quelle dirigeante vous faites... vous n'avez donc pas lu vos précieux rapports ? Bien à l'abri dans votre « tour d'ivoire », que sont les affres des populations de Kashis, après tout.
- Darll, la petite ne peut pas tout faire en même temps. Ne soyez pas injuste.
Chadra Sauvergne adressa un sourire parfaitement hypocrite à Leiel. Plus âgée que Berenger mais toujours vive, elle tenait sa Maison d'une main de fer sans jamais hausser le ton. Osso la supportait peut-être encore moins que Berenger, dont l'attitude austère passait au moins pour une forme de franchise. Mais elle ne s'y trompait pas vraiment. Les deux Viginti travaillaient ensemble, et leur unique but semblait être celui de la dévalorisation. « La petite »... c'était nouveau, ça. Et cela fonctionnait. Leiel se faisait l'impression d'être retranchée derrière son bureau, comme si elle était prise d'assaut sur son propre terrain. Elle se demanda brièvement si les droïdes de sécurité allaient s'activer pour sa défense, mais ils restèrent immobiles, attendant peut-être une menace moins verbale.
- Madame Osso, vous devez néanmoins reconnaître que Berenger n'a pas tort. Les entreprises ferment sur Kashis, le chômage explose et la situation devient rapidement intolérable pour les habitants.
- Ino Sauvergne, je vous rappelle que rien de ce que fait Alejand Bastion n'est illégal.
- Ce n'est pas illégal, mais c'est hautement nuisible à la société. Vous devriez être capable de le voir.
Leiel entendait le « même vous » qui aurait dû terminer la phrase. Son cœur battait dans sa gorge et ses mains tremblaient, cachées sous le bureau blanc. Garder la face s'avérait difficile. Tous les deux chefs de leurs Maisons, les Viginti qui s'opposaient à elle avaient été élevés dans et pour le pouvoir. Elle-même ne venait que de refermer sa main dessus. Et elle n'avait pas la même force que ses interlocuteurs dans sa prise. Ils devaient le voir, d'ailleurs, se repaître de ses lèvres pincées, de son regard fuyant de l'un à l'autre. Leiel s'exécrait faible. Elle se leva, signifiant que la rencontre était terminée. Au moins, c'était elle qui avait gardé ce pouvoir là.
- Ino Sauvergne, Ino Berenger, je vous remercie d'avoir attiré mon attention sur ce problème. Je vais voir ce que... ce qui peut être fait.
Berenger déplia sa jambe, se leva et lui tourna le dos dans un mot, la congédiant comme on l'aurait fait d'un subalterne insignifiant. Sauvergne prit le temps de sourire à Leiel.
- Après tout, vous n'avez pas demandé à être dans cette position. Ces responsabilités vous sont tombées dessus. Personne n'aurait été prêt à endosser une charge pareille. Vous faites ce que vous pouvez, nous le comprenons bien.
Quand la porte se referma, Osso réalisa brusquement que Sauvergne ne faisait que dire à haute voix ce que Berenger voulait qu'elle dise. Elle l'en détesta davantage, pestant alors qu'elle passa la main sur le capteur de l'holocom'.
- Tel'Ilma, je voudrais revoir le dossier sur Kashis. Et envoyez-moi Saad.***
Sief Saad restait debout pour compiler avec Osso les rapports alarmistes remontant de l'île de Kashis. Presqu'un sous-continent, elle s'étirant dans l'hémisphère sud, nichée sous Anastys. Une crête montagneuse barrait son centre, s'étirait en pentes de plus en plus douces vers de belles plages au nord, de belles falaises au sud. Plusieurs villes importantes s'y étaient développées depuis des millénaires, et ses dernières productions avaient pris la forme d'exploitations agricoles délicates, dans lesquelles on faisait pousser des plantes médicinales, des champignons aux propriétés chimiques étonnantes, des vignes dont les fruits donnaient des vins parfumés. Les industries chimique, pharmaceutique et cosmétique se portaient bien. Mais ce n'était plus le cas depuis quelques mois.
Alejand Bastion, Ino de Maison Bastion, se mourait. Dernier représentant de sa Maison, il l'emporterait avec lui dans sa tombe. Leiel le savait, et préparait discrètement les cérémonies de Maison Morte, drame planétaire s'il en était, mais probablement de plus en plus étranger à la population. Les Viginti conservaient un pouvoir considérable sur la société civile, mais celle-ci se détachait d'eux à chaque génération. Bastion parti, il n'en resterait plus que treize, treize familles gonflées comme des tiques par les richesses sucées sur vingt-cinq millénaires. Des Vingt de Xer, qui étaient historiquement cent vingt-quatre à l'origine, bientôt plus que treize. Cette idée fit sourire Leiel, qui devait supporter leur influence sans vraiment pouvoir se dresser contre elle.
- Alors il a commencé à vendre ses propriétés il y a moins d'un an.
- Mais il est allé trop vite. Les prix ont chuté, les investisseurs ne savent plus quoi faire de la situation. Les Viginti cherchent à pousser leurs sociétés écran sur les rangs pour rattraper ce qu'ils peuvent, mais finalement, en orchestrant la décote, ils bloquent le marché et limitent les avoirs en passe de leur échapper.
- Seize pourcent s'il est vivant... mais cent s'il est mort. Le décès de Bastion est une aubaine pour les Maisons. Cependant... qu'est-ce que le vieux Alejand cherche à faire ? Il vend toujours, et à perte. En affolant le marché, tous les prix se sont effondrés. Il a vendu des terres, des propriétés, des usines, dont certaines ont fermé dans la foulée, sans les capitaux pour les maintenir dans cette phase de transition.
- On dit qu'il est devenu fou.
Saad haussa les épaules, concentré sur ses documents.
- Il n'a jamais voulu se remarier. Et la mort de ses fils l'aurait profondément affecté.
- Son dernier fils est mort il y a trois ans... pourquoi maintenant ? Qu'est-ce qu'il cherche ?
- Je dirais qu'il souhaite... laisser une impression durable. Qu'elle soit négative ne l'affecte plus. C'est un alcoolique notoire.
Leiel se repoussa dans son siège, songeuse. La logique de cette fuite en avant lui échappait. Tout détruire sans rien emporter dans la tombe ? Empêcher les Maisons de mettre la main sur ses biens ? Ruiner l'île comme dernier acte de pouvoir, comme dernier affront à un monde dont il n'attendait plus rien ?
- Il faut aller sur Kashis. Préparez le voyage. Vous viendrez avec moi, Saad.
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Post n°2
Auteur : Leiel Osso
La délégation préfectorale ne se voulait pas impressionnante. Leiel s'était déplacée avec Ethel Denieb, Conseiller à l'industrie et Saad, son adjoint, un homme compétent dont la fonction officieuse était de « faciliter » les choses, en les poussant dans la bonne direction. Denieb, elle, femme sèche et sérieuse, lui faisait vaguement penser à Chadra Sauvergne, ce qui ne jouait pas en sa faveur. Deux droïdes en escorte, le Chambellan détaché pour le déplacement... et c'était suffisant. Sa visite ne devait pas être vue ou considérée comme une affaire d'état, une seule journée de déplacement était prévue.
En descendant de la navette, le groupe fut accueilli par le Gouverneur de la Province. Rand Talbot ne cachait pas son inquiétude. Le visage grave, ses coups d'oeil nerveux finirent par inquiéter Saad qui se rapprocha de la Sous-Préfète. Talbot invita la délégation à quitter l'astroport pour se rendre au Palais Provincial, où il serait plus aisé de parler. Leiel découvrit avec un intérêt discret les différences architecturales avec la capitale. La pierre était aussi conservée comme matériau de construction, mais elle paraissait bien plus blanche, et trouvait de nouvelles colorations dans les positions du soleil ou les vitraux accrochés à toutes les façades. Les bâtiments semblaient plus hauts, plus étroits, comme pressés d'atteindre le ciel. C'est peut-être pourquoi elle ne fit pas immédiatement attention au bruit que faisait la foule à l'extérieur du port. Quelques groupes compacts s'étaient rassemblés et huaient vertement le Gouverneur. Des droïdes de sécurité formaient une barrière efficace, mais l'exaspération de la cohue redoubla en voyant les membres du gouvernement de la planète.
Leiel se rappela subitement le vieux blaster que Cekkel avait pointé sur elle. L'agricultrice avait dans la voix les mêmes accents que ceux de la population en colère. Mais il n'y avait qu'un choix. Faire marche arrière, trouver refuge dans l'astroport, ou avancer jusqu'à la navette officielle qui les conduirait au Palais. Si Talbot eut un moment d'hésitation, ce ne fut pas le cas d'Osso, qui continua délibérément sa route, volontairement sans trop se presser. Le geste qu'elle fit pour se rapprocher des protestataires fut interrompu par Saad qui retint son bras. Elle était sur le point de le rabrouer lorsqu'un fruit jaillit de la foule, et s'écrasa sur l'épaule blanche de la Sous-Préfète. Leiel resta stupéfaite un instant, mais fut rapidement entraînée par les autres jusqu'à la navette.
- Mais qu'est-ce qui se passe ici !
- Madame la Sous-Préfète, je suis profondément désolé. Veuillez accepter mes plus plates excuses. Nous avions pourtant évité d'ébruiter l'heure de votre arrivée, mais les gens sont à cran. On tire au blaster la nuit sur les fenêtres du Palais. Les officiels ne veulent plus rentrer chez eux de peur d'être suivis.
Leiel loucha sur la tâche jaunâtre qui maculait la soie blanche de sa robe. Elle ravala son exaspération pour se concentrer sur le malheureux Gouverneur.
- Depuis combien de temps ça dure ?
- Avec autant de véhémence, peut-être quatre, cinq jours. Mais deux usines et un institut technique ont fermé à peu près au même moment, et les gens ne retrouvent pas de travail dans des conditions pareilles. Plusieurs milliers de personnes perdent leur emploi chaque semaine. La population est excédée, vous l'avez vu...
- Et tout a pour origine Bastion ?
- C'est largement le cas, mais de moins en moins. Nos entreprises sont liées. Quand un pan entier est vendu mais ne rouvre pas, c'est d'abord le secteur qui est touché, mais les autres, sous-traitants ou partenaires, suivent de près. Par ricochet, tout le monde en souffre.
Il n'était plus temps d'observer l'architecture. Au Palais Provincial, une nouvelle foule attendait, moins compacte, moins furieuse, simplement parce que personne n'y avait encore allumé le feu de la révolte. Les officiels accueillirent la délégation avec des murmures polis, mais inquiets. On se pressait autour d'eux, posant des questions à la volée, ou suivant seulement le mouvement. Les droïdes d'escorte n'apprécièrent pas le rétrécissement du couloir et la bousculade qu'il causa. Ils émirent un sifflement d'alerte et engagèrent leurs protocoles de défense, ce qui manqua de provoquer un mouvement de panique.
- Arrêt ! Repli, ordonna Saad.
- C'est par ici. Venez.
Les Z-65 baissèrent leurs bras armés. Le groupe émergea dans la salle du Conseil, vaste espace déjà partiellement rempli par les fonctionnaires du Gouverneur qui attendaient la délégation debout, silencieux et inquiets. Talbot demanda à tous de s'asseoir, et tira pour Leiel le fauteuil principal à la grande tablée au centre de la pièce. Elle resta debout, néanmoins, le temps de s'adresser à l'auditoire.
- Hommes et femmes de la Province, je suis la Sous-Préfète Osso et voici le Conseiller à l'industrie Denieb. Nous sommes venues ici pour trouver les solutions durables dont vous avez si urgemment besoin. Je vous demanderai de quitter la salle et de retourner à vos postes. Votre travail est essentiel et ne doit être interrompu. Merci.
Un murmure de protestation se répandit dans les équipes du Gouverneur, mais il n'y eut pas de véritable contestation. La salle se vida, laissant les principaux intéressés s'installer.
- Gouverneur, pourriez-vous faire un point pour tout le monde ?
- Bien sûr. Kashis est la terre ancestrale de Maison Bastion. Il y a quinze ans, Alejand Bastion, Ino de sa Maison, perd sa femme. Dix ans plus tard son fils aîné, un peu avant la Bataille de la Forge Stellaire. Et son cadet il y a trois ans. Accident de course. Il a toujours refusé de se remarier, et... on pense qu'il a sombré au fur et à mesure. Son comportement est de plus en plus erratique. Il a provoqué un certain nombre d'accidents de la circulation parce qu'il conduit en état d'ébriété avancée. D'ailleurs on pense qu'il ne dessaoule jamais. On a tenté de l'arrêter pour troubles à l'ordre public, mais ses avocats ont fait valoir son statut. L'année dernière, il a commencé à mettre en vente certains de ses terrains, puis des usines, puis ses parts dans des sociétés de l'île.
- Rien d'illégal ?
Denieb prenait peu de notes, mais elle écoutait attentivement le Gouverneur. Son masque sévère lui donnait une aura d'autorité que Leiel appréciait, dans une certaine mesure.
- Rien.
- Même au niveau de la circulaire Dorsas ? De la jurisprudence Corvalys ?
- Vous pensez bien qu'on a tout essayé pour bloquer l'hémorragie. La destruction de son patrimoine est volontaire et appuyée par des cabinets juridiques qui savent ce qu'ils font.
- Et l'irresponsabilité civile ?
- Pas confirmée. Et puis les Viginti ont toute une armature légale qui les met à l'abri de ça.
- Quelles sont les conséquences sur la population ?
- Au début, il y a eu un engouement énorme pour les investissements sur Kashis. C'était même une entrée de capitaux inattendue. Seulement, il a continué à vendre. Et les investisseurs se sont demandé si ces bonnes affaires l'étaient vraiment. Les hésitations sont devenues des refus de s'engager. Coupées de leurs financements, les entreprises ont ralenti les cadences, puis ont commencé à fermer. Le chômage a explosé. Les gens paniquent. C'est... je peux les comprendre.
- Je vais contacter Bergen pour préparer une rallonge budgétaire afin de garantir que les gens ne perdent pas leurs logements, le temps qu'on trouve une solution. En attendant, je compte sur vous pour que l'animosité de la foule ne dépasse pas un certain seuil, Talbot.
- Bien sûr madame. Je... suis désolé pour tout à l'heure.
Saad eut une grimace discrète qui n'échappa pas à Osso.
- Je peux vous proposer quelque chose, madame. Tout à l'heure doit avoir lieu une cérémonie antique qui concerne une minorité religieuse sur l'île. Le fait de vous voir là-bas, assister à ce qui fait l'âme de Kashis, pourra sans doute apaiser la foule à votre égard. Et puis vous venez pour aider les gens, pas fermer d'autres usines.
La dernière remarque de Talbot inquiéta particulièrement Leiel. Après tout, rien ne garantissait qu'elle trouverait une solution. La situation était plus grave que ce qu'elle imaginait. Et c'était Berenger qui lui avait mis le nez dedans. La seule raison pour laquelle il n'avait pas attendu plus longtemps que la situation dégénère et entache son mandat, c'était simplement la cupidité. Les Viginti ne pouvaient posséder que 16% des parts d'une entreprise depuis une loi vieille de trois cents ans. Mais les entreprises antérieures restaient, au moins en partie, en possession des Maisons. Seulement, Maison Morte était une occasion rêvée pour rafler la mise. Le dernier Bastion enterré, les autres Viginti avaient le champ libre pour acheter en totalité les propriétés de la Maison disparue. Un événement rare, et impossible à manquer.
Mais Alejand Bastion ne jouait pas le jeu. Il vendait à perte, le plus vite possible. La seule explication à cette précipitation, c'était qu'il voulait éviter l’hallali. Les autres Maisons, à ce rythme, n'auraient plus grand chose à se mettre sous la dent. Comment lui en vouloir, dans ces circonstances ?
- Où ? Quand ?
- Dans les montagnes. Je peux vous organiser un transport rapide. Et... d'ici deux heures, quand le soleil sera au zénith.
- Saad, trouvez-moi une robe propre, s'il vous plaît. Debieb, Talbot, on a encore un peu de temps pour trouver un angle. Ensuite j'irai voir « l'âme de l'île »... avant de renconter Alejand Bastion. -
Post n°3
Auteur : Leiel Osso
Au pied de la structure, l'ensemble paraissait encore plus impressionnant. Dans la roche même étaient sculptées des colonnes immenses qui s'entrecroisaient pour se rejoindre dans les hauteurs. Leiel gardait la tête levée, essayait d'apercevoir la cime du Pic d'Ostrage à travers les nuages, mais les lignes, même brisées, montaient sans cesse, sans interruption, à donner le vertige, jusqu'à leur disparition en altitude. Elle serra son châle de soie violette autour de ses épaules. La quantité de données qu'elle possédait sur les formations rocheuses était tout à fait honorable, mais elle réalisait à ce moment précis qu'il faisait vraiment plus froid en montagne et sa robe blanche, même épaisse, ne la protégeait pas de la température. Ni Mia, ni Leiel n'avaient jamais mis les pieds dans un environnement pareil et les multiples braseros portant des flammes bleues n'apportaient aucune chaleur à l'air trop frais.
Un moine du Culte de l'Ascondita Flamma accompagnait la Sous-Préfète et Saad. Un peu à l'écart des spectateurs, sur une tribune privée, il leur expliquait les détails de la cérémonie.
L'attention d'Osso se portait davantage sur la foule des croyants et des curieux, serrée et fervente, ou simplement venue là pour assister à un acte appartenant à une culture commune qui lui échappait largement. Pendant ce temps, un homme et une femme, à l'extrémité de deux longues cordes, les faisaient monter et descendre régulièrement, bras tendus, sans montrer l'effort physique qu'ils fournissaient. Et puis l'ondulation changea brusquement de rythme et Leiel se retourna vers le cœur du cérémonial. Les câbles montaient et descendaient à toute allure, sifflant dans l'air vif, puis s'enroulèrent tout à coup autour d'une large pierre cubique qui décolla comme si elle ne pesait rien et, accompagnée par leur élan, se posa au sommet d'une haute colonne de pierres pareillement empilées. La foule hulula et applaudit alors que les cordes reprenaient leur rythme précédent, ce qui surprit Osso bien plus que Saad. Mais l'exploit et la réaction du public firent sourire Leiel qui applaudit à son tour.
- Bien sûr, dans des temps reculés, on faisait ça seulement avec la Force. C'était une des épreuves de sélection des jeunes sur le chemin de la Révélation. Mais la Force a faibli dans nos rangs. Ces pierres sont posées sans que la main ne les touche, c'est la raison d'être des cordes.
- Les couleurs ont également une valeur symbolique, poursuivit Saad. Les étapes de la Révélation sont la métaphore d'un cheminement moral.
- Ah, l'initié est là. Le grand flamine va bientôt faire chanter les orgues.
- « Chanter les orgues » ?
Leiel n'osait plus anticiper ce qui allait se passer. Ces rites avaient décidément une saveur antique et elle regretta de ne pas y avoir prêté plus attention. Les relations des groupes religieux entre eux, les interactions entre les populations locales, les tensions possibles entre laïcs et cléricaux étaient des données concrètes, intelligibles... mais rien dans ses dossiers ne mentionnait la ferveur de l'assistance, la sensation d'appartenance, la pointe de mysticisme qui transparaissait à travers les moindres gestes des exécutants.
La bure du flamine, croisée sur le torse et largement ceinturée, lui rappela celle des Jedi. Carmine, elle contrastait fortement avec le gris de celle qui couvrait un jeune adolescent. Quand celui-ci se tourna vers la foule, elle dû réprimer une exclamation de surprise inquiète. De terribles balafres défiguraient son visage juvénile. Osso se tourna vers le moine, les sourcils froncés et la mine sévère.
- Oh... oh non non non ! Nous ne lui avons pas fait subir une chose pareille, Sous-Préfète ! Jamais nous n'oserions. Le jeune Elden a perdu ses parents dans un terrible, terrible accident l'année dernière. Lui-même a été grièvement blessé. Il est orphelin, à présent, et le Culte a récemment pris en charge son éducation. Nous avons découvert que ce jeune homme est sensitif. Si tout se passe comme prévu, alors il pourra faire chanter les orgues.
La question qui brûlait ses lèvres resta en suspens, mais semblait devoir trouver rapidement une réponse. Le flamine haranguait la foule dans une langue qu'Osso ne put reconnaître. Le discours se mua en un jeu de question / réponse, dans lequel le prêtre scandait des phrases courtes auxquelles les adeptes répliquaient par une prosodie rythmée, reprise en murmure par le moine qui accompagnait la Sous-Préfète. Elle échangea un regard avec Saad qui suivait la cérémonie avec un intérêt distant, sa concentration occupée par la scrutation de la foule.
Le flamine se tut, les spectateurs aussi, un temps après. Dans un geste tout à fait théâtral, il leva une lame courbe dont le fil brilla nettement dans le soleil de midi, puis la fit courir dans la paume du jeune homme à ses côtés. Leiel le vit lui adresser quelques paroles à voix basse, qu'elle imagina rassurantes. Puis les deux officiants s'approchèrent des colonnes sculptées dans le flanc de la montagne. Le prêtre pressa la main ensanglantée du garçon contre une plaque creusée dans la pierre, puis ils reculèrent et baissèrent la tête, unis dans une prière silencieuse.
Au début, il ne se passa rien, et Osso se demanda combien de temps les prières allaient durer parce que si les cérémonies s'étaient avérées plus pittoresques qu'elle ne l'imaginait, elle avait froid, et elle avait du travail. Elle était sur le point de suggérer au moine à ses côtés qu'il était temps de quitter le rituel quand un son, grave, profond, un son comme elle n'avait jamais entendu de sa vie, courut le long de la paroi de pierre.
Leiel fixait les colonnes, stupéfaite. Le vent semblait souffler à travers les tubes taillés dans la montagne. Le vent, ou autre chose, quelque chose d'organique, ou de magique. Elle ne trouva pas sur le moment l'ancien mot qui signifiait à la fois « le chant » et « le charme » mais elle était le témoin sidéré de l'alliance des deux. Et cela ne semblait pas s'arrêter. Aux sons graves s'adjoignaient des notes plus aiguës, et les harmoniques se développaient dans un rythme complexe, qui faisait penser aux battements d'un cœur gigantesque. Du charme, la musique qui venait de la pierre avait la séduction et l'envoûtement.
- Qu'est-ce qui se passe ? D'où viennent ces chants ?
- C'est magnifique, n'est-ce pas ? C'est le cœur de la montagne qui reconnaît l'un des siens.
Elle ne put qu'hocher la tête, troublée. Elle ressentait la même chose que lorsqu'elle se trouvait face à une manifestation de la beauté. Ce trouble étrange, qui mêlait fascination et colère devant ce qui lui échappait. La beauté lui donnait des envies de destruction parce qu'elle était impossible à posséder. La simple vue d'un paysage pouvait pousser Leiel à céder à des pulsions d'embrasement. Là, la musique semblait l'envelopper, la faire vibrer en son sein. Elle se demanda si tous les participants ressentaient la même chose qu'elle, si tous étaient liés par la même expérience. L'envie d'avancer jusqu'à la paroi rocheuse la saisit.
Mais subitement, le souvenir des « sirènes » de Pamarthe jaillit du fond de sa mémoire. Dans les profondeurs de l'Océan, des créatures gigantesques se tapissaient. Une fois par an, pendant une dizaine de nuits, elles remontaient à la surface et chantaient. Un long chant mélancolique, très beau et doux, redouté par les marins car présage de noyade. Quelque chose s'était brisé dans son écoute. Lentement, elle réalisa que ce n'était pas le vent qu'elle entendait, mais bien des voix. Des voix qui montaient des profondeurs. Des voix qui étaient plus que cela. Des cris. Des hurlements transfigurés par les colonnes de pierre, qui trouvaient leur naissance au creux de la montagne. Ce qu'elle entendait n'était ni beau ni doux, ce qu'elle entendait était des vociférations déformées par circonvolution des tubes. Alors elle eut peur. Peut-être que, dans la tonalité du chant, quelque chose avait changé, parce que le flamine la dévisageait sans retenue, austère. La certitude qu'elle ne pouvait rester éclata dans sa conscience. Il fallait fuir. Vite. Elle s'inclina poliment, nerveusement, et quitta la plateforme, sans écouter les protestations du moine qui clamait que ce n'était pas fini, et entraînant Saad dans son sillage.
- Qu'est-ce qu'il y a dans la montagne ? Qu'est-ce qu'il y a derrière la porte ?
- C'est une religion à mystères, Sous-Préfète. Seuls les initiés le savent. Vous allez bien ?
Elle ne répondit pas à sa question, mais non, elle n'allait pas bien. Même en trouvant refuge dans la vieille chapelle de pierres posées, l'angoisse ne la quittait pas. Le sentiment d'avoir été... vue, sentie, par une entité malévolente faisait battre trop vite son cœur.
- Le petit, Elden. Ils ne vont pas l'envoyer dans la montagne ? Il ne craint rien ?
- Eh bien... je crois que si. Pas immédiatement, il a plusieurs épreuves à franchir avant d'être digne de rejoindre le Temple de la Flamme, quelque part dans la montagne. Mais ces rites sont très anciens, et les populations de Kashis y sont fortement attachés. Quand un initié monte au Temple, c'est souvent compris comme un signe de chance et de fortune. De meilleures récoltes, en fait.
A mesure qu'elle s'était éloignée de la Porte, la teneur de ses angoisses s'était vidée de sa substance. L'écho des orgues était plus faible ici, et s'étiolait déjà. Elle peinait à trouver ce qui lui avait fait si peur, ce qui pouvait justifier son trouble.
- Saad, j'ai déjà vu le prénom du gamin quelque part. Est-ce que vous pourriez me retrouver qui il est ? Oh, et contactez le médecin de Bastion. Pas de droïde, un médecin de famille, un organique. Assurez-vous qu'on m'a bien vue assistant aux cérémonies, et que ça passe sur Shadownet. Et... Conseil Extraordinaire ce soir. Prévenez les Conseillers. Il faut frapper un grand... Ah, flamine Kessel, je suis enchantée de faire votre connaissance. Mes félicitations, jeune homme. Vous avez fait preuve de beaucoup de courage.
Kessel ne s'encombra pas de politesses.
- D'abord vous vous invitez dans des cérémonies privées...
- Difficilement privées, vu le monde.
- Privées ! Puis vous tournez le dos et décampez sans même attendre la fin des prières !
- Flamine Kessel, modérez votre langage. Vous vous adressez à la Sous-Préfète.
Quelque chose dans l'attitude de Saad se tendit un peu parce que quelque chose dans la posture du prêtre appelait l'hostilité. Leiel considéra le prêtre un instant, sans lui répondre. En revanche, elle tourna son attention sur le garçon. Il devait avoir quatorze ans, peut-être quinze. Les enfants la mettaient toujours mal à l'aise. Trop fragiles, trop manipulables, trop facilement brisables. Les enfants appelaient toujours dans ses souvenirs des formes abîmées et éteintes, et la culpabilité vague d'avoir obéi aux ordres sans hésitation. Lui n'était pas brisé cependant. Il portait le poids d'une fatalité plus grande que lui, mais il était entier. Intéressant encore.
- Félicitation, jeune homme. Vous avez fait « chanter les orgues ». Vous devez être fier.
Le geste du flamine fut avorté par la réaction de Saad. Leiel ne vit la scène que du coin de l'oeil, sans y porter vraiment attention, sans détourner son regard du visage mosaïque de son interlocuteur.
- Je ne sais pas si je peux être fier, Sous-Préfète. Je n'ai rien fait de particulier. Est-ce qu'on peut être fier de quelque chose qu'on n'a pas voulu faire ?
- On peut être fier de son courage devant l'adversité. Votre main ne vous fait pas souffrir ?
- Un peu. Ce n'est pas grave.
- J'ai cru comprendre que vous veniez de vous engager dans cette voie. Pourquoi ce choix ?
- C'était... c'était le chemin devant moi, madame. Je crois... je pense qu'on avance sur une route qui se dévoile au fur et à mesure. On ne peut pas tout prévoir.
Non. Il n'avait sans doute pas prévu la mort de ses parents, l'accident qui l'avait défiguré, l'orphelinat, la religion, les voix dans les cavernes sous la montagne. Mais il faisait face. Elle pensa au Maître, à l'ogre Ravell qui dévorait les enfants. Non, pas des enfants. Des esclaves, seulement. Sa main blanche se posa sur la bure grise, sur l'épaule du garçon.
- Si on ne voit pas la route devant soi, on peut manquer des chemins de traverse. Parfois, on doit courir. Parfois... on peut prendre son temps et explorer un peu.
- Et parfois certains tentent de vous perdre.
La main gantée de rouge du prêtre s'était posée sur l'autre épaule du garçon. Celui-ci n'était pas stupide. Se jouait autour de lui une lutte d'influence, de pouvoir, qu'il ne comprenait pas tout à fait mais qu'il ressentait clairement. Il ne bougeait plus, attendant que l'un des deux cède le premier. Ce fut la jeune femme qui se redressa, baissa son bras, toisa le flamine.
- Sous-Préfète, vous devez terminer la cérémonie avec nous. Votre départ précipité est... insultant.
- Qu'y a-t-il dans la montagne, flamine Kessel ?
- Rien qui ne vous concerne. Etes-vous sensitive ?
La remarque surprit Leiel qui marqua un temps d'arrêt. Elle ne sut comment répondre. L'était-elle ? Oui, sans doute. Probablement. Un peu. Seulement cela ne changeait rien. Elle restait elle-même, elle n'était ni un parangon de vertu, ni un étendard du chaos. Peut-être avait-elle oublié. Peut-être que seul son Océan avait un sens, qu'il était la seule facette de ce pouvoir qu'elle pouvait explorer. Et la honte qu'elle concevait à l'idée qu'on puisse la savoir sensible à la Force l'intriguait. Pourquoi cette gêne ?
- Rien qui ne vous concerne non plus. Quel est le sens de la fin de la cérémonie ?
La main du prêtre se serra sur l'épaule du garçon, qui récita sa leçon.
- C'est... c'est la fin du chant des orgues. Cela veut dire que j'appartiens aux orgues et que je serai guidé par leurs voix. En fait, dans les textes, les chants indiquent que j'ai changé d'essence. Je ne suis plus celui que j'étais, et pour renaître je... La réponse de la foule est... leur façon de m'accompagner sur le chemin dans la montagne. Maître Kessel ?
- C'est bien, Elden. Le garçon appartient à notre église, à présent. Quand il aura achevé son Ascension, il sera purifé, et sera Flamme à son tour.
« Purifié ». Un frémissement de dégoût saisit Osso qui s'assombrit.
- Flamine Kessel, je regrette, je ne peux accepter de participer à la fin de la cérémonie. Mes connaissances limitées de... des implications m'empêchent d'intervenir davantage. Je vous souhaite le meilleur, jeune Elden.
Le jeune homme eut un sourire poli, mais ne dit rien. La main du prêtre sur son épaule pesait trop lourd. Les deux coreligionnaires s'inclinèrent sans un mot et retournèrent aux spectateurs qui attendaient encore la conclusion du rituel.
- Pas très agréable.
- Oh, je pense que le pire reste à venir, Saad. Vous avez à faire. Pour ma part, je vais rendre visite à l'ultime Ino Bastion.
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Post n°4
Auteur : Leiel Osso
- Identification.
La voix mécanique du droïde portier résonna, sèche. L'homme se pencha en avant, pour qu'il scanne sa rétine.
- Docteur Will Bent. Je suis accompagné, cette personne vient avec moi.
L'appendice oculaire quitta son socle, examina Leiel de haut en bas, puis retrouva son encoche dans la porte monumentale. Un déclic se fit entendre, et deux battants s'ouvrirent sur un gigantesque espace immaculé. Osso pensait trouver un chantier mais tout était en place, et propre. Elle manqua de trébucher sur un droïde souris qui fila en couinant. Evidemment. Alejand Bastion avait à sa disposition tous les serviteurs dont il pouvait avoir besoin. Mais pas d'organique en vue. Seulement des machines. Ce qui n'était peut-être pas bon signe. Un bris de verre se fit entendre. Au fond de la pièce immense, au plafond si haut qu'il aurait été digne d'un bâtiment religieux, quelqu'un venait de casser une bouteille.
- Foutez le camp, je ne veux voir personne !
- Ino Bastion, c'est le docteur Bent.
- C'est bien ce que je dis. Vous êtes personne, et j'ai pas envie de vous supporter. Foutez le camp !
- Ino, je suis venu avec la Sous-Préfète Osso. Elle voudrait vous parler. S'il vous plaît... accordez lui quelques instants.
- Mais qu'est-ce que j'en ai à s'couer de vos conneries, frag ! Foutez-moi-le-camp !
Une nouvelle bouteille, pleine celle-ci, jaillit de derrière le grand fauteuil et s'écrasa sur les dalles colorées non loin des visiteurs. Immédiatement, deux droïdes jaillirent de leurs niches dans le mur et effacèrent les traces de vin et de verre.
- Ino Bastion, je suis Leiel Osso. Je viens vous voir pour évoquer la situation sur Kashis.
Elle fit le tour du siège. Alejand Bastion était affalé dans son large sofa et débouchait une nouvelle bouteille d'alcool millésimé. Elle s'attendait à un désastre, et ne fut pas déçue : Bastion était une ruine, une épave. Dévoré par les spiritueux, il était devenu bouffi, mou, flasque. La respiration sifflante, le blanc des yeux jaunâtre, elle fut presque surprise de le voir encore conscient.
- Au nom de la Préfecture, je viens vous demander de...
- Mais fermez-la, bordel de frag ! Et barrez-vous avant que j'enclenche la sécurité.
- Je viens vous demander de cesser de vendre vos biens à perte. Toute l'économie de l'île s'effondre.
Le dernier Bastion se redressa sur un coude, jetant à Osso un regard mauvais, puis se redressa à peu près, la main toujours autour du col de sa bouteille. Leiel vit une ouverture dans ce changement d'attitude et se rapprocha de lui.
- Je sais que Maison Bastion sera bientôt Maison Morte. Vous le savez aussi. Je pense que vous liquidez vos avoirs maintenant pour empêcher les autres Maisons de mettre la main dessus.
- Ah ? Vrrrraiment ?
Il but au goulot, puis rota bruyamment. Leiel fit un pas en arrière, le cœur soulevé par l'odeur. Il essuya vaguement son menton souillé, puis éclata d'un rire étrange, sifflant et maladif, entrecoupé de hoquets.
- Ca y est ? T'as fini ? Tu peux partir, maintenant. Allez. Ouste. Du vent, du balai, aux chiottes, fous-moi le camp, pétasse !
- C'est hors de question, vous devez...
L'injonction fut interrompue par le crachat qu'elle prit en plein visage. Elle se redressa lentement, sans y toucher, considéra Bastion qui riait plus fort, puis se tourna vers le médecin.
- Docteur Bent, vous êtes témoin de ce qui s'est passé.
- Heu... oui, je... j'ai vu, je suis désolé mais... il n'est plus dans son état normal.
- J'aurais besoin que vous signiez quelques documents.
- Allez faire vos conneries dehors ! Et ne revenez pas ! Bordel de frag...
- Sortons avant qu'il ne mette en route la sécurité. Quand c'est le cas, cet endroit devient très dangereux.
Leiel frottait sa joue avec un linge tendu par un droïde. Elle hésita un instant avant de poursuivre son chemin vers la gigantesque porte d'entrée. Derrière eux, une nouvelle bordée d'injures suivie d'un hoquet émana de Bastion.
- Je voudrais que vous signiez des documents attestant de l'irresponsabilité mentale de l'Ino Bastion.
- Pardon ? Mais... mais je ne peux pas faire ça ! Et ça ne servirait à rien, ce n'est pas reconnu pour les Viginti !
- Je vous ai donné plusieurs critères : la non discrimination de l'interlocuteur, l'agression verbale et physique d'un fonctionnaire d'Etat dans l'exercice de ses fonctions...
- Mais vous l'avez provoqué !
- L'état d'ébriété, l'altération du jugement...
- Mais ça reste à prouver !
- Vous n'avez pas besoin de plus de preuves. Voulez-vous rester pour être mis en joue par les gardes du corps de Bastion ? Cela cocherait encore certaines cases.
La porte s'ouvrit, laissant passer Bent, bien pressé, avant Osso. Elle ne put s'empêcher de penser que deux battants s'ouvrant sur l'intérieur de la pièce était une manière bien étrange de concevoir une porte.
- Je ne vous demande pas de prouver, je vous demande de signer. Oui, je sais, en l'état actuel, cette attestation de sert à rien. Ne vous occupez pas de ça. Vous étiez là, vous avez vu ce qu'il fallait, et maintenant, signez.
- Mais...
Elle approcha son visage du sien, ses yeux violets imperturbables, presque menaçants.
- Vous devriez jouer au dejarik, docteur. Mais maintenant : signez. -
Post n°5
Auteur : Leiel Osso- Vous êtes sûr que c'est la même personne ?
- Positif. Elden Farsi est le seul survivant de l'accident.
- Je ne comprends pas comment Bastion a pu s'en tirer. Trois victimes sont mortes, et même les Viginti n'ont pas le privilège d'effacer leur responsabilité devant la loi.
- De fait, c'est concrètement ce qui s'est passé. J'ai cherché un peu plus avant. Bastion conduisait en état d'ébriété. Il est à l'origine de l'embardée qui a fait sortir le deuxième véhicule de la voie. C'est ce véhicule qui a percuté le conteneur de carburant.
- Bastion devrait quand même être tenu responsable, non ?
- Pourtant la responsabilité n'a pas été retenue. Le conteneur a explosé, mais pas seulement à cause de l'impact. Il n'était pas aux normes. Au procès, c'est le propriétaire qui a écopé de la peine la plus lourde.
- Et... c'était l'année dernière, c'est ça ?
- En kelona, oui.
- Et il a commencé à vendre en...
- En selona, le mois suivant.
Leiel jeta un œil par la fenêtre de l'hôtel réquisitionné pour la nuit. Au loin, on distinguait le dos de la chaîne montagneuse, touchée par l'obscurité du soir, dans laquelle des hurlements se transformaient en chants délicats. Le jeune Elden s'était-il condamné à découvrir les mystères de l'Abscondita Flamma ? Etait-ce un choix ou, comme il l'avait si bien remarqué, on ne fait que prendre le chemin qui se dessine sous nos pieds ? Il avait dit autre chose... une remarque qui avait retenu son attention. A propos de la fierté... Ah : « Est-ce qu'on peut être fier de quelque chose qu'on n'a pas voulu faire ? » Peut-être aurait-il dû dire : « dont on n'est pas responsable ». Mais le choix du verbe « vouloir » était intéressant. La volonté du destin, la sienne. Bastion, vautré dans son sofa propre, vomissant sa haine de lui-même et du monde. Kessel, prêtre inquiet, trop pressé. Et la foule qui enflait, comme un gigantesque animal boursouflé par la colère et le désespoir.
- Est-ce que le garçon est connu sur l'île ?
- Très probablement, attendez. Voilà. Plusieurs articles de presse, avec les holos de son visage défiguré. Des groupes de soutien aussi. Et... des associations demandant justice contre Bastion.
- Cet enfant aurait dû être détecté à la naissance, non ? Pourquoi maintenant ?
- Comme beaucoup de sa génération, les parents ont refusé les tests, ou ont payé des faux. Les Jedi d'abord, les Sith ensuite, nombreux sont ceux qui n'ont pas voulu perdre leur enfant, en particulier le premier.
A nouveau un long silence. Cette fois-ci, Leiel gardait les yeux sur l'image du visage balafré du jeune Farsi. Saad se servit un verre de bourbon kashien et tendit un verre d'eau à la Sous-Préfète.
- Merci. D'abord le Conseil Exceptionnel. Ensuite... il faudra convoquer Elden. Le flamine aussi, même s'il ne servira à rien.
- La salle du restaurant est prête, nous pouvons nous y installer.
- Tout le monde est là ?
- Quelques protestations, vu l'heure et la nature des questions soulevées, mais tous les Conseillers sont là.
- Bien. Commençons l'holoconférence. Ce sera long, et... probablement compliqué, avec Bergen. Mais nous n'avons pas le choix. Il faut changer les règles du jeu, au plus vite.
***
Au petit matin, on servit une tisane légère à Osso, du caf bien fort à Saad, et un thé sucré à Elden Farsi qui faisait tourner la tasse entre ses doigts. Leiel comprit en le revoyant la symbolique du rouge de la flamme, du gris de la cendre. Des idées somme toute bien ennuyeuses. Le jeune homme semblait gêné, incertain de la raison pour laquelle on l'avait si tôt tiré de son sommeil. Kessel n'avait pas eu le droit de s'asseoir à leur table. Il restait en retrait, les yeux fixés sur son pupille, comme s'il s'attendait à devoir le défendre physiquement.
- Merci d'être venu si tôt, Elden. Nous n'avons pas beaucoup de temps, mais je souhaitais vous revoir.
- Nous sommes touchés par votre intérêt, mais nous avons une longue journée devant nous et..., commença Kessel.
- Taisez-vous et écoutez, coupa Saad.
- Vous avez évoqué cette idée de chemin, pour expliquer vos choix. Elle m'intrigue. Depuis quand pensez-vous à votre destin comme on pense à une route à suivre ?
Les doigts du garçon se serrèrent autour de sa tasse. Il manquait la dernière phalange de son majeur et de son annulaire gauches. Osso n'y avait pas fait attention, lors de leur première rencontre.
- C'est... juste une métaphore.
- Eclairez-moi.
Elden tourna la tête vers le prêtre qui s'était tu, puis revint à la Sous-Préfète.
- Après l'accident, je suis resté longtemps en convalescence. On ne m'a appris la mort de mes parents que bien après mon réveil. Je croyais qu'ils étaient... toujours là. Peut-être que je savais la vérité, peut-être que... Je me suis senti perdu. Vraiment perdu, sans eux. Je n'avais jamais pensé à la suite, ou simplement à ce que je voulais faire de ma vie et puis...
Sa main mutilée passa sur sa joue balafrée, lentement, sans qu'il ne le réalise.
- Mais je n'ai jamais été vraiment seul. Des gens se sont occupés de moi, tout le temps de la rééducation. Quand j'ai pu remarcher, quand je suis sorti de l'hôpital, tout le monde a voulu m'aider. Je crois que c'est mon visage qui les a troublés.
- C'est une fois libre que vous avez choisi de vous orienter vers la religion ?
Encore une fois, il eut la tentation de jeter un regard au prêtre, mais il garda les yeux sur la jeune femme blanche, pensif.
- « Libre »... je ne suis pas sûr que ce soit le bon mot. Ce n'est pas comme ça que ça s'est passé. Maître Kessel a toujours été là pour moi, depuis que j'ai rouvert les yeux jusqu'à maintenant.
- Vous voulez dire que le flamine Kessel a profité de votre notoriété ?
Elden ouvrit grand des yeux scandalisés. Derrière lui, le prêtre étouffa une protestation.
- Non ! Non, ce n'est pas ça... pas comme ça. La Flamma est désintéressée.
- « Désintéressée » n'est peut-être pas le meilleur mot non plus. Elle prône des valeurs de respect, de tolérance, de pardon. Elle met en avant l'importance de l'accomplissement de soi. Mais ce n'est pas tout. L'Abscondita Flamma est une religion mineure sur Kashis, si mineure qu'elle n'est même plus reconnue au Registre des Cultes depuis plusieurs siècles. Quatorze millions d'habitants sur l'île, et cent vingt mille adeptes l'année dernière. Cent soixante mille aujourd'hui. A chacune de vos apparitions sur le Shadownet local, la Flamma a accueilli un bon nombre de convertis, Elden. Vous avez cette influence-là sur les gens.
Le jeune homme ne dit plus rien, tendu, incertain de ce qu'il devait avancer, ou de ce que l'on attendait de lui. Leiel but une gorgée de tisane puis éloigna sa tasse.
- On vous a peut-être un peu poussé sur ce chemin, monsieur Farsi, ne pensez-vous pas ?
- Non, c'est pas comme ça que ça s'est passé. J'ai fait ce que je devais faire, ce qui était juste !
- C'est important pour vous, ce qui est juste ? Ce qui doit être fait ?
- Bien sûr. C'est même tout ce qui compte.
Le prêtre voulut se lever, mais Saad fit peser sa main sur son épaule. Cependant il ne se rassit pas, furieux, saisissant le poignet qui le retenait.
- Elle utilise la Force ! Elden ! Ne l'écoute pas !
Osso désigna la porte d'un mouvement de tête. Saad ne se fit pas prier et entraîna le prêtre hors de la salle. L'espace d'un instant, le regard de la jeune femme se perdit dans le vide. Le garçon, pas rassuré, la fixait en silence. Elle semblait troublée, ses sourcils blancs froncés, sa lèvre rose mordue. Puis sa posture changea. Elle joignit ses doigts blancs sur la table, se pencha un peu vers le jeune homme qui recula légèrement, alors qu'elle dardait sur lui son regard mauve et fixe.
- Je suis bien d'accord avec vous, Elden. Nos devoirs font de nous ce que nous sommes, ce que nous valons. Et j'aimerais que vous gardiez cette idée en tête en écoutant ce que j'ai à vous proposer.
- Vous êtes sûr que c'est la même personne ?
-
Post n°6
Auteur : Leiel Osso- Docteur Will Bent. Ces... ces personnes sont avec moi.
Après vérification, les doubles battants basculèrent et la porte s'ouvrit sur l'immense salle presque vide. On aurait pu penser que Bastion n'avait pas bougé. Il était toujours vautré dans son fauteuil et ronflait bruyamment. Osso n'avait ni patience ni temps.
- Alejand Bastion !
Le vieil homme sortit de sa somnolence avec difficulté. Il cligna des yeux, passa le dos de sa main sur ses lèvres baveuses et se redressa sur le coude.
- Frag... je vous avais pas déjà foutue dehors ?
- Vous allez m'écouter. Asseyez-vous correctement.
Pour toute réponse, Bastion saisit le col d'une bouteille au hasard et la balança dans la direction de Leiel. Mais celle-ci ne cilla pas. La main de Saad avait jailli devant elle pour intercepter le flacon. Il retrouva sa place un pas derrière elle, attentif et vaguement menaçant.
- Bordel... je supporte pas les démarcheurs dans vot'genre.
- Depuis ce matin minuit, tous vos avoirs sont gelés. Toutes les transactions sont abrogées. Nous sommes en train d'annuler rétroactivement un certain nombre de vos ventes.
- Attendez... quoi ?
Elle s'avança vers lui, sombre et blanche et souriant finement.
- Vous ne pouvez plus vendre vos propriétés, Bastion. Vous êtes reconnu irresponsable et donc juridiquement incapable de prendre de telles décisions.
- Vous vous foutez de ma gueule ? Mais de quoi je me mêle, connasse ?
- C'est fini. Vous allez mourir, bientôt, très bientôt. Et tout reviendra au Jardin des Ronces, que vous affectionnez tant.
Furieux, il voulut se redresser et se trouva vacillant juste devant elle. Elle lui semblait plus grande comme ça, plus insupportable encore, et sa main se leva pour la frapper, n'importe comment, juste pour faire mal, pour humilier, pour écraser. Seulement elle saisit son poignet et retint son geste sans aucune difficulté. Il fut facile de le repousser, et il retomba dans le sofa, soufflant et geignant, furieux et impuissant. Et Leiel en conçut un étrange plaisir qu'elle ne put s'expliquer.
- Vous êtes fini, Bastion. Il est trop tard à présent. Bien sûr, avec vos moyens et vos avocats, vous pourriez renverser la loi qui vient d'être édictée. Mais du temps vous n'en avez plus. Plus assez, en tout cas.
Le vieux fut pris d'un sursaut de colère, mais la nausée lui confisqua ses maigres moyens et il vomit un liquide violacé qui tacha davantage sa chemise sale et forma une flaque entre ses pieds. Leiel recula d'un pas, pour ne pas souiller ses bottes immaculées. Il marmonnait des imprécations inaudibles quand elle se pencha sur lui et redressa sa tête tombante, la paume de sa main blanche sur son front en sueur. Là encore, ce plaisir coupable et délicieux de tenir une vie dans sa paume, de décider de tout, rédemption ou humiliation, puissance merveilleuse et secrète.
- Vous sentez votre destin qui s'échappe ? Vous entendez déjà les autres, qui rient et se réjouissent de vous savoir fini ?
Il essayait de la fixer, les yeux mauvais, mais il peinait à voir clair. Il ne réussit qu'à attraper la manche d'Osso, mais la lâcha sur le champ, sans tonus pour en faire quoi que ce soit.
- Ecoutez-moi, Bastion. Je viens vous offrir un choix. Un seul choix. Mais d'abord, vous allez vous lever. On va vous laver, vous changer. Et ensuite vous écouterez ce que je viens vous proposer.
- Allezvousfaire...
- Saad, Bent, aidez-le à se lever. Bent, où est la salle de bain ?
- Par là. Suivez-moi.
Pendant que l'Ino de Maison Bastion était passé de force sous la vapodouche, elle lui choisit des vêtements traditionnels qu'il n'avait pas dû porter depuis longtemps. Son ventre gonflé et ses épaules étroites, ses bras faibles n'allaient plus ensemble. Il fallut chercher un peu avant de trouver une tenue convenable, qui ferait partiellement illusion. Le vieillard devait reprendre figure humaine, une outre pleine de vinasse ne conviendrait pas.
- Mais lâchez-moi bordel de frag ! Comment ça se fait que la sécurité se magne pas les miches ! Qu'est-ce que vous avez foutu !
- Habillez-vous. Et faites en sorte d'avoir l'air décent. Je suis certaine que ça peut vous revenir. Vos droïdes sont désactivés. Nous les remettrons en route en partant.
Les mains blanches d'Osso s'activèrent avec diligence. Elle laça sa chemise, ferma son pantalon, ajusta sa veste à basques fendues comme si elle avait fait cent fois ces gestes-là. Le col haut fut remonté, malgré la tentative de Bastion de le desserrer.
- Rhaa. Mais j'étouffe là-dedans !
Elle chassa ses doigts et noua la cravate blanche, l'aida enfin à enfiler ses bottes. Il tenait debout, à peu près, et avait l'air... humain. Digne. Sensé. Elle lui sourit finement.
- Nous allons retourner dans le grand hall. Là, nous allons poursuivre notre discussion.
- J'ai soif...
- Non, plus maintenant. Quand nous partirons, vous ferez ce que vous voulez. Vous avez toujours fait ce que vous vouliez, Bastion. Même quand c'était discutable. Même quand vous étiez coupable. Venez.
Soutenu par les deux hommes, il suivit la femme blanche, bien forcé. Mais cela lui sembla plus facile de marcher, plus simple de penser. Plus simple de trouver de vraies raisons de la détester, ce qui lui donnait le sursaut d'énergie nécessaire pour franchir les derniers pas. Osso avait pris place dans le trône inusité depuis des mois, voire des années. Bastion fut assis à côté d'elle, morne et maugréant. Peut-être qu'il pourrait l'étrangler de ses mains, cette grognasse, lui faire bouffer ses lois à la con, lui fourrer ses...
- Il y a treize mois de cela, vous avez pris votre speeder pour la dernière fois. L'accident que vous avez provoqué a tué trois personnes et laissé un enfant orphelin et défiguré.
Il ne s'attendait pas à ça. Le teint rubicond, il s'étouffa à moitié. Elle était censée lui parler de ses avoirs, de ses propriétés, des Viginti, les treize qui resteraient, qui boufferaient sa Maison. Mais pas ça.
- Le tribunal a écarté votre responsabilité. Le surlendemain du jugement, vous vendiez votre première entreprise. Il y a eu... une semaine de battement, et vos avocats ont commencé à vider vos avoirs. Ce qui a déclenché l'effondrement de l'économie de l'île.
- Mais qu'est-ce j'en ai à fout'...
- Pourtant, vous en aviez à faire, avant. Vous n'avez pas toujours été enclin au sabordage et à la destruction. Ce « laisser aller » est récent. Il date du jugement. De votre acquittement. De la peine que vous n'avez pas servie. De votre culpabilité inaltérée.
- Qu'est-ce que ça peut bien vous...
- Bastion, vous allez adopter le jeune Elden Farsi. Il deviendra votre fils héritier, le nouveau Conti Bastion. Il reprendra les propriétés de la Maison, rétablira l'équilibre sur l'île, et vous mourrez en paix.
Il y eut un moment de silence, entrecoupé par la respiration sifflante d'Alejand qui alternait entre la sidération et la rage absolue. Mais Leiel fit un signe et les deux portes s'ouvrirent, laissant entrer les silhouettes hésitantes d'Elden Farsi et du flamine Kessel. Bastion se leva péniblement, pointant un doigt accusateur sur l'enfant. Mais son bras n'avait plus assez de force pour projeter ni sa colère, ni son angoisse et le geste ne put bannir le fantôme qui le hantait. Il se tut, observant d'un œil dur le tout jeune homme au visage ravagé par sa propre négligence.
- Tu sais qui je suis, petit ?
- Oui, Ino Bastion.
- Et ça ne te fait rien de marcher dans ces combines de merde ?
Elden ne sut quoi répondre. Le vocabulaire, l'attitude, la colère et la fragilité de cet homme qu'il avait imaginé autrement, en géant patibulaire, en meurtrier sanglant, en fou dangereux étranglaient ses mots dans sa gorge.
- Si.
- AH ! Vous voyez bien qu'il ne veut pas. Allez petit. Rentre chez toi.
- Non, c'est... c'est pas ce que je veux dire.
Le vieux dévisagea le jeune, lisant des secrets dans les ravins qui traversaient son visage.
- On ne sait jamais ce qui nous attend. Et parfois, il faut choisir sa voie. Je n'ai... aucune idée de ce que je devrais faire pour faire bien.
- C'est cette bonne femme qui t'a raconté ces conneries ?
- Ce n'était pas des conneries, monsieur. Elle a raison, non ? C'est... c'est après l'accident que ça a commencé.
L'enfant profita du silence de son interlocuteur pour continuer. Peut-être que s'il l'interrompait, il oublierait ce qu'il voulait dire, ou qu'il n'oserait plus, ou qu'il changerait d'avis, qu'il partirait dans la montagne et ne reviendrait plus parmi les vivants. Peut-être que c'était sa deuxième chance, qu'il était revenu dans le temps et que c'était le moment, le seul moment de parler, de dire ce qu'il pensait vraiment, sans influence, sans main sur son épaule, sans frein.
- Je vous ai détesté. Tout le monde autour de moi vous déteste. Tout le monde attend votre mort. Mais c'est pas vraiment juste, n'est-ce pas ? Vous aussi, vous attendez votre mort. Personne n'est heureux. C'est une situation... absurde.
Il dut détourner les yeux, qui étaient secs. C'était sa gorge qui, inexplicablement, s'était à nouveau serrée.
- Je me doute bien que vous ne remplacerez pas mes parents. Et moi... je ne sais pas comment être fils de Maison Bastion non plus. Peut-être que c'est pas vraiment le plus important. Peut-être qu'on peut faire mieux, ensemble, que séparément.
- Petit... tu sais pourquoi on appelle les Viginti « le Jardin des Ronces » ?
Elden hocha la tête, sans répondre.
- Tu vas te plonger dans un océan d'emmerdes. Et tu ne sais rien de tout ça.
- Je ne sais pas grand chose de manière générale. Mais je suis jeune. Je fais ce que je suis censé faire. J'apprends.
Bastion eut un geste qu'Osso ne lui connaissait pas. Il saisit le coude de l'enfant avec une délicatesse attentionnée, et l'entraîna vers l'immense baie vitrée. Ils discutèrent à voix basse un moment.
- Ca s'est mieux passé que je ne l'escomptais, madame.
- Saad... en toute honnêteté... je n'escomptais pas mieux que vous.
- Docteur Will Bent. Ces... ces personnes sont avec moi.
-
Post n°7
Auteur : Leiel OssoDeux jours plus tard, la parade officielle arpentait les rues avec lenteur, Elden debout dans la barge du Gouverneur, saluant la foule, Alejand assis à ses côtés, stupéfait d'entendre son nom scandé par la population en liesse. On jetait des fleurs sur le passage du convoi au lieu de fruits pourris, on acclamait Maison Bastion, épine dorsale de Kashis, et le jeune Elden Bastion, qui sauvait tous et chacun. Ce fut lui qui fit lever son aîné. Les cris de « Viginti », « Fils de Xer », « Bastion » redoublèrent. Et Alejand se demanda si il avait jamais connu une chose pareille, de « son vivant ». Il considéra l'enfant à ses côté, son fils, maintenant et se rassit. C'était à lui que revenait le nom et la charge, à présent. Il lui sourit doucement, sans rien ajouter. Jamais il n'aurait le temps de tout lui apprendre. Et peut-être que c'était mieux ainsi. Peut-être qu'il devrait faire autrement que ce qu'avaient toujours fait les Viginti. Et puis, il devait bien se l'avouer. L'idée d'emmerder Berenger et Oï'Tavel jusqu'au bout pouvait faire passer n'importe quelle pilule.
Au balcon du Palais Provincial, Rand Talbot considérait le spectacle avec stupeur et soulagement.
- Sous-Préfète, merci. Vraiment. Mais vous avez ouvert un casus belli avec les Viginti, vous le réalisez, n'est-ce pas ?
- Chaque chose en son temps, Gouverneur Talbot. Nous verrons ce que le vent nous apporte.
- Du grain, sans aucun doute. Mais vous aurez le soutien de Kashis, Sous-Préfète.
- Je n'oublierai pas cette marque de reconnaissance. J'ai encore quelque chose à faire ici et je devrai vous laisser. Kessel est-il arrivé ?
- Il attend en bas, madame. Puis-je vous pousser à reconsidérer ma présence à vos côtés, Sous-Préfète ?
- Non Saad. Pas cette fois. J'ai donné ma parole. Je ne serai pas longue.
Devant les orgues de Kashis, il n'y avait plus personne, les braseros étaient éteints et le bruit des cailloux remués par leurs pas semblait assourdissant à Leiel. Au pied de la structure immense, elle leva à nouveau les yeux. Encore une fois, son champ de vision limité l'empêcha de concevoir les véritables dimensions des colonnes qui se fondaient dans la distance.
- Je ne sais pas si...
- Vous avez promis, Sous-Préfète. Et d'après nos discussions, vous en avez besoin, n'est-ce pas ?
Qu'il était difficile de penser clairement. Touchait-elle la Force ? Vraiment ? Ou n'était-ce qu'une illusion, un rêve issu de son enfance fracassée, un prétexte pour s'imaginer de la valeur, n'importe quelle valeur ? On pouvait méditer sans la Force. On pouvait trouver de la sérénité en soi sans avoir recours à cette puissance incompréhensible et honteuse, terriblement infamante. Mais pourquoi ? Que trouvait-elle de si indigne dans ce tissu inconcevable qui unissait tout ce qui existait et existerait ?
Alors elle tendit sa main gauche au flamine. Il ne leva pas sa lame, les mises en scène n'avaient pas lieu d'être dans la solitude de la moraine. Le tranchant lui ouvrit la paume, pas profondément, mais suffisamment pour faire jaillir le sang. Le prêtre accompagna le geste de Leiel et pressa la paume sanglante contre la plaque de pierre noircie par l'hémoglobine et le temps.
Le temps s'écoula, les deux mains appuyant contre la marque dans la montagne. Osso ne comprenait pas ce qui la rebutait dans la Force quand c'était elle qui était concernée. Elle éprouvait une curiosité positive en ce qui concernait les Jedi, malsaine pour les Sith, comme des milliards de vies dans la galaxie. Mais quand il s'agissait d'elle, non, non, ce n'était pas ça. Ce n'était pas la Force, qu'elle devait fuir, qu'elle devait taire. Un fruit de son imagination malade. Et cela n'avait pas de sens.
- Il ne se passe rien, nous...
- Silence.
Est-ce qu'elle avait rattrapé le verre sur le plateau ? Avec la main ? Avec sa seule terreur ? Est-ce qu'elle avait ralenti le temps, quand le vaisseau refusait de décoller ? Est-ce qu'elle avait poussé Elden Farsi à accepter ses conditions, comme tous les hommes qu'elle avait convaincus de la suivre, comme toutes les victimes qu'elle avait livrées à l'ogre ? Rien n'était clair, rien n'était vrai, limpide, sûr. Et le silence de la montagne le disait bien : elle avait imaginé tout cela, comme un enfant qui...
Au début, ce fut comme un souffle, comme le vent qui aurait fait frémir les colonnes creuses dans la montagne. Et puis immédiatement à sa droite, le tube de pierre vibra, une note aiguë, claire, rejointe par d'autres, encore d'autres, des harmoniques complexes. Les orgues chantaient, sublimes. Au fond de la montagne, quelque chose plein de dents hurlait de rage.
Elle recula, terrifiée. Kessel la retint par le bras et elle fut impuissante à se dégager. Quelque chose la voyait, la voulait, et vomissait sa frustration.
- Qu'est-ce qu'il y a dans ces cavernes !
- La vérité. Vous comprenez maintenant ? Vous utilisez la Force. Vous ne le réalisez pas, mais un jour quelqu'un s'en rendra compte, et vous aurez des ennuis. Maintenant, vous devez respecter votre parole, Sous-Préfète.
Le prêtre la lâcha et elle recula de deux pas. Mais elle hocha la tête, lentement.
- Le Registre des Cultes reconnaîtra l'Abscondita Flamma.
- Et ?
- Et je ne ferai rien pour vous... empêcher de... Kessel, qu'est-ce qu'il y a là-dessous ? Vous ne pouvez pas envoyer des enfants à la rencontre de... cette chose.
- Et ?
- Et vous resterez libre de faire ce que vous avez toujours fait.
Le flamine hocha la tête à son tour, en silence, puis ferma les yeux pour profiter encore un peu de la musique des orgues sous la montagne. Osso, elle, considérait sa main ouverte, horrifiée.
- Vous êtes complètement inepte, Osso ! Une telle incompétence, une telle... mauvaise foi ! Vous êtes en train de vous forger une réputation qui va vous suivre un bon moment. Croyez-vous que les Viginti accepteront ces manœuvres sans rien faire ?
Leiel laissait Berenger s'époumoner. Enfin, ce n'était pas exactement le cas. Il parlait plus fort que de coutume, il était sans doute plus énervé qu'elle ne l'avait jamais vu. Mais il coulait une froideur telle de cet homme qu'elle assistait probablement à sa fulmination la plus brûlante. Tout en passant son pouce sur la ligne qui traversait sa paume gauche, elle soupira soudain, releva la tête et le regarda dans les yeux.
- Je ne comprends pas ce qui vous met dans un état pareil, Ino Berenger. Maison Bastion est sauvée, Kashis se porte mieux, de mieux en mieux, et les Viginti profitent d'un regain de popularité qui n'avait pas été enregistré depuis deux cents ans.
- L'annulation des ventes des propriétés de Bastion vous aurait-elle échappé ?
- C'est pour le bien de la Maison, et celui de l'île. Alors... oui, je comprends qu'une loi qui reconnaisse l'irresponsabilité civile et pénale des Viginti soit un peu surprenante pour vous. Mais vous vous y ferez. Vous êtes adaptables.
Berenger balança sa jambe croisée sur l'autre, lentement.
- Vous n'avez de pouvoir que dans un certain cadre, Osso. N'oubliez pas ce fait. Vous passerez, plus tôt que vous ne croyez. Vous ne comprenez pas qui nous sommes. Nous sommes Raxus Secundus.
- Cela me fait penser : vous savez ce que j'ai retenu de mon voyage sur Kashis ?
Elle se pencha un peu sur son bureau et sourit, comme pour mettre son interlocuteur dans la confidence.
- Après tout, vous n'êtes Ino qu'à vie.
[Merci à Arnon Veral pour toutes ces excellentes idées que j'ai éhontément fauchées et à Dayimiyo Qoraas qui est toujours une inspiration !]





