Cascades
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Post n°15
Auteur : Leiel OssoUne réflexion propre surprit Leiel. Elle « partageait » quantité d'analyses et de points de vue de Veral, « partageait » aussi certaines de ses craintes, « partageait»... quoi d'autre ? Est-ce qu'ils se ressemblaient tant que cela ? L'idée fut vite repoussée, l'écart dans l'échelle des pouvoirs rendant la comparaison bancale, mais Osso la caressa un moment, comme un animal exotique et étonnant. Cependant, il avait raison, absolument raison sur un point en particulier : réprimer une rébellion dans la violence ne ferait que nourrir le brasier de la révolte. Non, l'ombre, la discrétion, le goût des courts-circuits et des trahisons étaient absolument la voie à emprunter. Une autre idée, une idée sous-jacente, toujours là mais jamais exprimée, colora le tableau. Légion pouvait avoir un intérêt, un grand intérêt pour des plans plus... secrets. Mais son intérêt à elle allait-il dans le même sens ? L'envie d'agir sur le champ, de cautériser la plaie avant qu'elle ne suppure la taraudait. Et tout lui clamait que l'idée était mauvaise, pire, destructrice.
La question de la finalité du pouvoir se posait encore, à nouveau, incessamment, finalement. Le pouvoir pour soi, pour sa richesse personnelle, son influence, pour être au centre, être vue, courtisée ? Le pouvoir pour développer sa planète, faire grandir ses perspectives, enrichir et sécuriser l'avenir des gens sous son autorité ? Le pouvoir pour servir les mâchoires de la CSI, lui fournir troupes et équipements, valider son autorité ? Le pouvoir pour faire simplement ce qu'elle pouvait, sur tous les fronts ?
Elle avait fait son choix. L'Arborescence était déjà un organe politique, un lieu de rencontre de dirigeants et de décideurs d'une dizaine de planètes. L'Arborescence changeait tout, ouvrait une petite confédération dans la grande, conglomérait des voix, des voix autrement perdues dans la coalition qu'était la Confédération. Et, en toute honnêteté, elle le faisait avant tout pour le bien de Raxus. Raxus Secundus se verrait plus solide avec davantage de débouchés, d'innovations, d'équipement, avec des crédits auprès des Banques Galactiques enfin renégociés, avec au moins un embryon de forces armées. A ce moment précis, Leiel Osso était convaincue de travailler pour le bien de son peuple d'adoption.
Puis le terme de « métastase » interpella la Sous-Préfète. Avec la notion de la maladie, de la déchéance, de la fin. Celle de la propagation, de la contagion, de l'emballement. Mais elle jouait au déjarik. Elle savait que l'avantage d'une pièce peut être retourné contre elle, toujours, jusqu'à la fin de la partie. Quelque chose en elle appelait au défi, souriait presque de l'adversité : Montrez-moi ce que vous pouvez faire, je répondrai coup pour coup.
- Je me souviens de ce que vous disiez sur le « roman national », monsieur Veral. L'importance de l'Histoire, la grande, et son incarnation, les Maisons. Une force formidable que cette aristocratie locale, une inertie terrible également. Je vais les museler. Pas les humilier, simplement leur permettre de mordre ailleurs que dans mes mollets. L'Arborescence est aussi un nouveau terrain de jeu pour les Ino. Une constellation de nouveaux débouchés, de nouveaux cadres de loi, une présence interplanétaire accrue... Et l'obligation de réinvestir un pourcentage de ce qui a été investi sur Raxus, quitte à dépasser les limites fixées par Anastys. Enfin, ce n'est pas encore acté, n'allons pas trop vite.
Sa main blanche replongea dans la poche du long manteau violet. Elle en tira une boîte ronde qu'elle ouvrit et tendit à son interlocuteur.
- Pourriez-vous tenir cela à ma hauteur, s'il vous plaît ? Un peu plus haut... Parfait.
Elle produisit également un tube de maquillage dont elle tira un pinceau. Avec une précision féminine, née de la répétition des coquetteries obligatoires et attendues, elle souligna l'arc de sa lèvre supérieure par un mauve brillant, coula une ligne verticale sur la lèvre inférieure, étira légèrement une ombre pourpre à la commissure, rendant sa bouche bicolore et symétrique.
- Merci. Non, les grandes Maisons ne sont pas un problème, mais une solution. Elles sont le creuset de l'identité raxienne et si je veux vendre nos produits plus chers, il me faut une marque, un emballage, une réputation. Les Maisons ne pourront pas refuser. De toute façon je ne leur en laisserai pas le choix.
Le miroir se referma entre ses doigts et disparut dans sa poche.
- Vous m'avez été d'une grande aide, monsieur Veral.
Son sourire blanc et violet se fit malicieux.
- Là où nous divergeons peut-être est dans la conception d'unité des peuples. La CSI a un avantage sur l'Imperium, c'est qu'elle ne s'attarde pas sur les différences. Pas d'uniformité, pas d'hégémonie culturelle. C'est une force, et un gain de temps. Et une source de revenus aussi, diraient les Banques Galactiques. L'identité raxienne n'est pas, encore, menacée. En revanche, la CSI ferait peut-être bien d'écouter les voix des plus petits. Nous étions des cailloux dans le reg sans fin de la République, il s'agit de ne pas devenir de simples entrées statistiques maintenant. Ce serait troquer une invisibilité pour une autre. Ce serait idiot. Réveillons un peu l'idée d'indépendance. Ne la mélangeons pas avec l'autonomie. Et voyons ce que les cadres militaires qui nous gouvernent feront de cela. Après tout, il faut attendre que l'adversaire joue si l'on veut que la partie progresse.
Elle eut un moment d'hésitation pourtant, comme s'il lui fallait réorganiser des idées. Elle reprit plus doucement.
- Je comprends. Ce que vous dites de vous. La trajectoire. Sommes-nous si fragiles, au fond ? N'y a-t-il de nous que ce que le destin façonne ? Moi... je n'ai pas de réponse à cette question. Non pas que cela m'indiffère. C'est juste que je préfère trouver une autre réponse que celle qui s'impose à moi.
Osso ne s'attarda pas sur ce qu'elle semblait laisser derrière elle. Son appartenance à l'Imperium, peut-être. Sans doute. Noas était le même poisson dans un bocal différent. Mais elle n'était plus un poisson.
- Oh, je voulais vous dire, même si vous le savez sans doute déjà. Pendant votre « absence », la Préfecture a pris le relais de votre action auprès de M. Raklin. Il fournit la cantine en fromages, le saviez-vous ? J'ai cru comprendre que la proposition l'avait beaucoup impressionné.
Son regard suivit la caméra qui tournait toujours autour d'eux. Elle lui sourit, comme pour prendre la pose sur une photo officielle, une main sur l'épaule de Veral.
- Allons. Vous êtes invité à l'inauguration et la réception, bien sûr. Vous y verrez tout le monde officiel. Tib Strama sera là. Il est une des trois têtes de l'Arborescence, vous savez ? Souhaitez-vous que je vous présente ?
Dans son sourire, une forme de soulagement aussi. L'entretien s'était bien déroulé. Veral reviendrait vers elle. Il lui offrirait la primeur de ce qu'elle aurait su des semaines plus tard, voire peut-être jamais. Et elle sentait son pouvoir refluer. L'avait-elle poussé à faire ou dire quelque chose qu'il ne pensait pas ? Reviendrait-il sur sa décision plus tard ? Leiel n'y croyait pas. Et peut-être qu'il lui serait possible d'apprendre à maîtriser ce don, plutôt que le craindre. Peut-être que quelqu'un pourrait l'aider à le faire.
Derrière les deux humains, les droïdes d'escorte suivirent à distance constante. Pas de voix, pas d'oreille. Leurs yeux n'avaient perçu que des sourires.