Chronique d'une mort annoncée
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Post n°1
Auteur : Leiel Osso
- De toute façon, il est impossible d'invalider les ventes déjà effectuées. Et je vous déconseille vivement de changer la législation. Bergen est assez furieux comme ça, votre coup de bluff légal sur Kashis lui est resté en travers de la gorge.
- Le Conseiller Bergen fait ce qu'il doit faire. Je dois le voir plus tard aujourd'hui pour... arrondir les angles, dirons-nous.
- Vous feriez bien. Il est de la vieille école, ce qui s'oppose structurellement à votre manière de concevoir le droit et les finances publiques. Mais il est une institution, il travaillait pour l'Etat avant même la création du poste de Sous-Préfet.
- Vous pensez que je suis allée trop loin sur Kashis, Denieb ?
Osso croisa ses doigts sur son bureau blanc. Ethel Denieb réfléchit un instant avant de répondre. Femme sèche et stricte, elle semblait capable de passer d'une froideur glaciale à un embrasement volcanique en moins de dix mots.
- Ce que vous avez fait était... audacieux. Mais cela va avoir un coût. Attendez-vous à rencontrer des oppositions politiques plus marquées, un lobbyisme accru... Cela pourrait même aller plus loin.
- Plus loin ?
- Je ne veux pas m'avancer. Nous verrons bien. Pour revenir à la situation qui nous intéresse, les avoirs, les propriétés non vendues ou dont le contrat de vente n'avait pas été finalisé à date ont été retirés des marchés rétroactivement. Plusieurs cabinets juridiques contestent le fondement légal de cette décision, mais cela reste limité aux sociétés écrans des Viginti qui cherchent à tirer leur épingle du jeu. Je dois dire que c'est l'occasion de refaire « la carte des servitudes ». Cela nous permettra de mieux comprendre des dynamiques locales... et de faire pression sur les Maisons qui dépassent les 16% en utilisant des sociétés écrans. Comment va le petit Bastion ?
Leiel sourit en coin. La perspective d'avancer un coin dans l'arsenal juridique du Jardin des Ronces lui plaisait particulièrement.
- Il va bien. Bien mieux que l'Ino Bastion, dont la santé se dégrade rapidement. Le précepteur nommé par la Préfecture a survécu aux colères d'Alejand et le petit l'écoute. Il est intelligent, rapide. Mais il va devoir comprendre que notre protection ne peut avoir qu'un temps. Une Maison qui va dans le sens du pouvoir de l'Etat est un avantage certain, mais ce n'est pas notre vocation de faire des Viginti nos vassaux.
Toutefois, la suggestion était séduisante. Peut-être qu'il faudrait revenir sur cette décision, plus tard, quand le désir de faire pour le mieux, en suivant les règles, se serait émoussé. Mais l'idée caressée fut interrompue par Sapoj, le secrétaire de Leiel, qui lui tendit un message. Elle le lut, stupéfaite, levant sur lui des yeux écarquillés.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? Quand c'est arrivé ?
- Il y a bientôt deux semaines, madame. Je me renseigne sur les circonstances.
- Merci. Bien. Denieb, pour en revenir à Elden Bastion, il faudra le laisser prendre son envol à un moment ou à un autre. Sa majorité, probablement. D'ici là... nous pourrions effectivement vérifier les avoirs des Maisons. Ou simplement menacer de le faire. Cela limitera en partie les velléités de révolte.
Après le départ de Sapoj, la réunion tourna court. Denieb n'y trouva rien à redire, tout avait été abordé. Osso aimait discuter avec ses ministres, et pas simplement de leur mission auprès de la Préfecture. Mais le Conseiller sortit sans qu'elle ne la retienne. Leiel retourna à son bureau et relut le message, les épaules basses.
L'après-midi, pendant la réunion de travail sur le projet d'entraide planétaire qui lui tenait tant à cœur, Osso fut distraite à plusieurs reprises par la silhouette silencieuse d'Arnon Veral, juste à la limite de son champ de vision. Il lui apparut plusieurs fois encore, la journée filant, dans les couloirs, dans les contours d'un visiteur dans le hall de la Préfecture, dans l'ombre d'une porte qui s'anima subitement. Mais elle n'avait pas le temps d'y penser. Elle avait du travail. Et sa mort, aussi tragique soit-elle, passait après les affaires de l'Etat.
Le soir, tard, les vitres de son appartement de fonction opacifiées, dans sa chambre insonorisée, Leiel dansait, une heure, parfois plus, comme à chaque nuit tombée. Plus longtemps ce soir-là, parce qu'elle ne voulait plus penser. Ou alors juste au travail de sa cheville, trop faible encore pour rester moteur de ses virevoltes, ou à l'ouverture de son pied, qui dictait celle de toute sa jambe, ou à l'assouplissement de son dos. Mais Veral était encore là. En sueur, le souffle court, à peine vêtue de sa tenue d'entraînement, elle interpella le fantôme.
- Mais qu'est-ce que vous voulez !
Parce que la colère ne la quittait pas. Elle avait aimé lui parler. Elle s'était, en partie, confiée à cet homme au style désuet, pris entre deux époques. Elle attendait de le revoir, s'impatientait de ne pas avoir de réponse à son invitation à un vernissage, lequel déjà, celui de Giorg Dull, quelle importance. Quand Sapoj lui avait apporté le message funeste, elle avait cru en reconnaissant son nom qu'il acceptait enfin. Et la bulle de plaisir qu'elle avait fugacement ressentie avait été écrasée par la fatalité. Mais c'était comme ça, c'était le destin, c'était des choses qu'on ne commande pas, comme le jeune Ethel Bastion, dont les parents avaient disparu, comme ceux qui l'avaient aidée et qu'elle ne devait plus jamais revoir, et dont le simple nom ne devait plus jamais être évoqué, comme tous ses espoirs morts-nés, ressuscités sous des formes qu'elle n'aurait jamais imaginées. Alors oui, elle en voulait à Arnon Veral d'être mort et d'avoir tué avec lui toutes les conversations, toutes les pensées, tous les moments qu'ils auraient pu échanger, et qu'elle avait attendus en vain.
Le fantôme avait la main sur la porte. Il disait quelque chose, dans le silence entrecoupé par sa respiration trop rapide. Quoi ?
« Je n'ai jamais parlé de cette histoire à personne en six ans, considérez cela comme un gage de confiance ou une sorte de... Pacte, vous et moi connaissons chacun un secret sur l'autre. »
Que lui avait-elle dit ? Ah, oui, Garqi. Et lui ? La Forge Stellaire, sa blessure, la balafre terrible qui rongeait son visage. Leiel baissa la tête et ferma les yeux. Elle était tellement, tellement seule. Et elle eut honte, un instant, d'être aussi triste pour elle-même que pour lui. C'était simple de l'invoquer, de le voir désarmer Cekkel, de comprendre le sourire épargné quand elle avait eu peur des bêtes de ferme, celui assumé quand elle goûtait le sorbet de jogan. Un sourire chaleureux, complice. Et ses yeux, noirs, si noirs qu'on ne distinguait plus la pupille de l'iris.
Leiel inspira brusquement, redressa la tête. Les yeux noirs d'Elfriede Vasburg.
- … Espèce d'enfoirée. -
Post n°2
Auteur : Leiel OssoL'idée était née et il était trop tard à présent. Leiel se savait prône aux obsessions, aux pensées compulsives. Elle se connaissait des obnubilations qui finissaient par s'étioler et disparaître d'elles-mêmes et d'autres qui infusaient chacune de ses pensées, qui dégoulinaient jusque dans ses muscles, dans son souffle, sous ses ongles. Elle les redoutait, en partie parce qu'elle les subissait, mais aussi parce qu'elles n'étaient pas toujours sensées, rationnelles. Elle n'était pas comme cela, avant, avant la puce dans son cerveau, avant les convulsions, avant le désordre. Peut-être qu'elle était trop abîmée pour faire autrement. Peut-être qu'un jour, elle perdrait à la fois le contrôle sur ses pensées, et tout ce qu'elle avait gagné. Angoisse abyssale.
Mais l'idée était née, et avec elle son flot de justifications. Arnon Veral était le fer de lance de la délégation Roussimoff, sans en être le cerveau. Roussimoff lui-même avait introduit trois secrétaires à la réunion, et l'une d'entre elle, aux yeux trop noirs, se trouvait être le Lieutenant Elfriede Vasburg, détachée de la Troisième Flotte. Vasburg, revenue la voir, pour obtenir des informations sur les membres de la délégation. Pas Roussimoff, qu'elle connaissait fatalement d'avant. Probablement ni sur Deurteiker, ni sur Flere, dont les dossiers devaient être bien épais. Sur Veral. Forcément sur Veral, l'outsider de ce lobby. Veral, qui s'en était détourné, ou avait peut-être donné l'impression qu'il s'en détournait sans vraiment le faire, puisqu'il avait répondu à son invitation à elle. Comment les autres avaient-ils pris ce changement de plan ? Comme un moyen de planter des griffes dans la Préfecture ? Comme une trahison ? Vasburg avait fait disparaître Veral, sur les ordres de Roussimoff. Ou Roussimoff n'avait pas de contrôle sur la situation, et c'était l'armée la seule coupable. Non, tout devait être lié, il n'y avait pas de place pour d'autre pensée.
La politique, le lobby industriel, l'armée. Une flèche dont la pointe désignait Veral, qui était mort. Qui était mort dans un accident de landspeeder, peut-être le même que celui qu'ils avaient pris ensemble pour faire le tour des exploitations des Cekkel et des Raklin. D'ailleurs, c'était sur cette route qu'il avait percuté un arbre. Est-ce qu'il était encore vivant quand le véhicule avait pris feu ? Et les images revenaient en ronde dans l'esprit étiolé de Leiel. L'inconscience puis le réveil dans la fumée, la toux, la tentative d'ouverture de la porte, le feu qui démarre, qui embrase l'habitacle, les hurlements puis le crépitement du métal qui se tord et fond, le crépitement du bois qui s'embrase. Sans cesse, ronde infernale, son esprit torturé vomissait ces images, dans le désordre, multipliant les variations infimes, rejouant la version la plus plausible, la plus horrible, la moins probable. Sans cesse.
Alors jusqu'à l'aube, il fallut à Osso s'immerger dans son Océan. Vide, d'abord, parce qu'il était impossible de chasser les images et les doutes qui s'écoulaient en flot ininterrompu là où il ne devait y avoir que l'infini tissu unissant toute chose. Puis, avec le temps, le calme revint. Le calme, une forme d'apaisement salvateur. Une maîtrise du chaos intérieur. La méditation, le contrôle. Enfin.
A la première heure, dans son bureau, elle passa un appel. Ce serait la seule dose de pensée qu'elle consacrerait à Veral pour la journée. Parce qu'il fallait de la place pour le reste. Parce qu'il n'était pas si important que cela. Ou juste sur un plan personnel. Et personnel ne voulait pas dire important.***
Yibid Tran faisait partie de ceux qui ouvraient la porte de leur speeder au lieu de sauter par-dessus. A 46 ans, on aurait pu le croire dans la force de l'âge, mais le temps avait alourdi ses gestes et voûté ses épaules. Il posa le pied gauche sur le sol, assura sa stabilité avant de ramener sa jambe droite à l'extérieur du véhicule. Il lui fallut l'aide de ses bras pour s'extraire de l'habitacle. D'autres auraient accepté l'amputation et la greffe d'un membre artificiel. Lui avait choisi de rester entier, au prix d'une claudication marquée, et d'une incapacité à courir. S'il tolérait l'appareillage extérieur qui simulait la force de son genou détruit, il se refusait à abandonner quelque partie de lui-même que ce soit. L'idée seule lui paraissait grotesque et répugnante.
A pas mesurés, comme tout ce qu'il faisait, il rejoignit la Caserne de la Plaine Bessalienne 3 et se présenta au capitaine. Il trouva Linder tendu, plus que de coutume. Tran supposa qu'il avait dû parler à des huiles. Le capitaine était toujours mal à l'aise quand il devait référer à ses supérieurs organiques. Cette fois-ci, il avait dû aller plus haut que de coutume. L'humain rondelet déplaçait sans cesse les objets sur son bureau, comme s'il se trouvait dans l'incapacité de leur attribuer la place adéquate.
- Ah, Tran. Asseyez-vous.
- Bonjour Capitaine. J'ai eu votre message.
- Oui oui, bonjour. Bien. Tran, je vous mets sur une enquête de routine. Un accident. Vous vérifiez l'identité du macchabée, l'autopsie s'il y en a eu une, vous farfouillez un peu pour pondre un rapport bien carré, et vous me rendez ça au plus vite.
- Un accident ? S'il y a enquête on soupçonne un homicide ?
- Ne vous occupez pas de ça, Lieutenant. Le rapport, vite, et ce sera parfait.
- Et ma propre enquête ?
- Sur les Rats d'Hogan ? On laisse les droïdes poursuivre de leur côté, dans deux jours vous êtes à nouveau dessus, de toute façon. Ca ira très bien.
Tran ne releva pas que la Brigade des Trafics planchait sur les Rats de toute urgence depuis des semaines. Mais Vaekman n'était plus là, et Tran était le seul organique de la caserne, avec Linder. Les affaires mineures, comme celle que le Capitaine venait de lui présenter, étaient généralement expédiées par les droïdes de police 501-Z. Malgré leur programmation dépassée, ils interagissaient encore assez bien pour mener une enquête auprès des vivants. Cependant, ils arrivaient rapidement au bout de leurs capacités. Un officier était nécessaire pour parachever leur travail. Et il ne restait que lui.
Linder aurait probablement choisi quelqu'un d'autre, s'il avait pu. Non pas qu'il doutait des capacités de son Lieutenant. Tran faisait son travail consciencieusement. Mais lentement. Il aurait aimé expédier ce caprice stupide au plus vite, disparaître du champ d'intérêt de plus puissants que lui et retourner aux affaires courantes. Il le regarda se préparer à se lever. Encore une fois, il chassa de son esprit l'idée qu'il pourrait au moins se faire installer une rotule artificielle et rajouta :
- Prenez Z1M, au passage. Vous vous entendez bien, je crois.
Vaekman l'avait rebaptisé « Xim le despote », et il riait à ses propres blagues. Tous les écoliers de Raxus connaissaient la légende du pirate conquérant, fils de Xer, le fondateur. Il avait fallu l'expliquer à 501-Z-1M, ce qui avait un peu gâché le jeu de mot, mais la paire fonctionnait bien, et le rire de Vaekman avait résonné dans la caserne, écrasant les questionnements perplexes de son coéquipier métallique.
- Bonjour, Zim. Prêt pour reprendre du service ?
- Bonjour, Inspecteur Tran. Avec plaisir. Des nouvelles du Lieutenant Vaekman ?
- De monsieur Vaekman, Zim. Non. Plus depuis un moment.
- Vous pouvez m'appeler Xim, vous savez.
- Oui, Zim. Je sais. -
Post n°3
Auteur : Leiel Osso- Monsieur Veral a bien spécifié qu'il serait absent quelques jours. Qu'il allait faire le tour des exploitations de la Région des Sources Bessaliennes.
- C'est la première fois qu'il faisait ce type de voyage ?
- Oh, non, non pas vraiment. Les producteurs qu'ils voulaient voir sont à la limite de ce qu'il veut... voulait bien faire en landspeeder. Sinon il prenait la navette, quand ses rendez-vous étaient plus loin.
- Il voyageait toujours seul ?
- Non, non non, pas toujours, mais ça lui arrivait. Enfin rien d'inhabituel, c'est juste qu'il... qu'on n'avait pas de nouvelle alors... alors on s'est...
Stacy fondit en larmes et essuya son nez dans un mouchoir qui avait déjà trop servi. Tran tourna la tête vers Zim qui prenait des holophotos du bureau de l'administrateur décédé. Un homme sans histoire. Sans aucune histoire. Pas de maîtresse, pas d'enfants, pas de droïde domestique, pas de casier, pas de contravention, pas d'état d'ébriété sur la voie publique, ni drogue, ni sport, ni loisirs. L'appartement du défunt lui avait paru vide, même si ce n'état pas le cas. Sobre. Non, trop sobre, comme si toute marque de personnalité était proscrite. Même ses vêtements étaient passés de mode, comme s'il avait cessé de vivre dans le monde une dizaine d'années plus tôt.
- Ex... cusez-moi. C'est... tellement, tellement injuste...
- C'est tout naturel. Je n'ai plus que quelques questions à vous poser, et je vous laisse à vos dossiers administratifs. Que va devenir AgroChrome, d'après vous ?
- Oh, nous sommes une petite entreprise, nous tombons sous le coup de la Loi Tedesczy. L'Etat gèle les fonds mais maintient nos salaires pendant quatre mois, le temps qu'on trouve un repreneur.
- Et les affaires de monsieur Veral ? Que deviennent-elles ?
- Monsieur... V...
Stacy dut se moucher à nouveau pour éviter de se remettre à pleurer à chaudes larmes.
- Monsieur Veral n'a pas d'héritier à ma connaissance. Alors... je crois que ça revient à la Préfecture, pour les ventes aux enchères. L'appartement, ses affaires...
- Je souhaiterais une copie de son agenda, s'il vous plaît.
- Oh, oui, bien sûr.
La secrétaire passa derrière le bureau de son regretté patron, pianota sur sa console et téléchargea le dossier sur le datapad de l'Inspecteur. Zim avait fini son scanner de la pièce et connecta son lien Scomp au terminal de l'entreprise.
- Une dernière chose : monsieur Veral utilisait toujours le véhicule d'AgroChrome ?
- Je crois qu'il n'en avait pas lui-même. Il prenait la navette communautaire pour venir et pour rentrer chez lui, tous les jours à la même heure.
- A quelle heure a-t-il pris le landspeeder le jour de l'accident ?
- Je ne sais pas... il a dû venir plus tôt, parce qu'il était déjà passé quand je suis arrivée.
- Il n'était pas là à l'heure habituelle ?
- La voiture n'était plus là, je... je me suis dit qu'il avait dû passer avant que j'arrive.
- J'ai terminé, Inspecteur Tran.
- Moi aussi, Zim. Mademoiselle Stacy, je vous remercie. Si vous vous souvenez de quoi que ce soit, n'hésitez pas à nous contacter.
- Bien sûr, bien sûr. Nous n'y manquerons pas.***
Un accident. Un accident banal. Zim avait vérifié les bandes de données des caméras de surveillance sur le trajet de Veral et tout collait. Les agriculteurs entrés dans l'agenda attendaient la visite du patron d'AgroChrome le jour de son départ. Le landspeeder était passé devant la station d'énergie à 7h41, on voyait distinctement le visage de l'homme sur l'holo de surveillance, il s'était arrêté au feu du croisement Fidélys et Cronin à 7h58. A 8h20, il croisait un agrobot topographique, à 9h11, le tram automatique d'Uriole. Puis il quittait l'agglomération et passait à travers champs, où l'on perdait sa trace. Mais l'accident eut lieu approximativement à 11h, ce qui correspondait à la route empruntée, à la vitesse supposée. Arnon Veral n'avait pas pu rencontrer le premier exploitant de sa liste. Après une embardée, son véhicule avait percuté de plein fouet un arbre. Il était mort sur le coup et son landspeeder avait pris feu. On avait retrouvé les débris de son datapad, le logo fondu d'AgroChrome, les restes d'une serviette contenant des documents calcinés. Aucune enquête n'avait été ordonnée, le corps avait été incinéré quatre jours après l'accident. Tran se demanda ce qu'il restait vraiment à réduire en cendres.
Ce qui intriguait encore l'Inspecteur, même après avoir rendu son rapport à Linder qui insistait lourdement pour le récupérer au plus vite, c'était les quatre jours que Veral avait passés chez lui avant de partir pour ses premiers rendez-vous. Il n'avait pas officiellement pris de vacances, il n'avait pas utilisé son disque de crédit, pas commandé à manger, vu personne. Il était sorti une fois, de 11h43 à 13h22, katunda le 7 de relona. On le voyait nettement sur la surveillance du restaurant du bout de sa rue. Cela ne voulait rien dire, et Tran le savait : il pouvait avoir un autre compte en banque, avoir des provisions à la maison, et comme il n'avait pas de droïde domestique, il devait faire à manger lui-même. Il était peut-être malade, ou fatigué. Cela ne voulait pas dire grand chose. Mais cela sortait du cadre, et si Veral avait fait une impression à Tran, c'était celle d'un homme qui ne sortait jamais, jamais du cadre.
C'est la raison pour laquelle, quelques jours après avoir repris le cours normal de ses propres affaires, Yibid Tran fit une demande officielle pour assister à l'ouverture du coffre appartenant à Arnon Veral, et dont le contenu revenait à la Préfecture, le temps d'organiser les ventes aux enchères des biens du défunt. Linder ronchonna mais ne fit pas particulièrement de difficulté. Après tout, le rapport remis n'avait pas fait de vague, et c'était tout ce qu'il demandait. Tran n'aurait pas pu expliquer ce qu'il attendait. Peut-être, simplement, un commencement d'explication, un moyen de gratter cet inconfort latent. Quatre jours de néant avant de reprendre le cours de son existence. Et l'inspecteur aurait bien aimé trouver une explication à cet étrange interlude.
- Yi ? Yi, tu es là ?
Tran posa son datapad sur la table. Il se leva, passa dans la chambre, se pencha sur sa sœur alitée et embrassa son front.
- Qu'est-ce que tu veux, Lili ?
- Rien, rien, j'ai eu peur, tout à coup. J'ai cru que j'étais toute seule. J'ai cru que tu étais parti.
Le droïde infirmier ne fit pas de commentaire. Il surveillait la scène en silence, du fond de la pièce.
- Quand tu t'en vas, ça recommence, tu sais. Ca dégouline des murs... il faut les changer, il faut changer les murs. Tu as dit que tu le ferais. Tu as promis.
- Je ne peux pas faire ça, Lili. Je n'ai jamais dit ça. Réfléchis un instant. Qu'est-ce qu'on ferait sans mur ?
- Mais tu m'avais promis ! Ca dégouline... et ça touche le lit, et ça me pique, partout, et tu n'es pas là, et j'ai beau crier tu n'es pas là et tu ne reviens jamais et j'ai peur.
- Gigi est là. Il est toujours avec toi. Tu peux l'appeler quand tu as peur.
Mais la jeune femme s'agitait. Sa main moite serrait celle de son frère avec fièvre. Tran se pencha sur elle, observa la dilatation de ses pupilles.
- Gigi, 10cc de metagenic, s'il te plaît.
La voix métallique du droïde infirmier GH-7 lui répondit :
- Il ne reste plus que 30cc de metagenic, 10cc de vasodilatateur, 12cc d'antipsychotique, 12cc d'inhibiteur de la recapt...
- Je sais. Fais-lui la piqûre.
- Non... je ne veux pas, ça pique et ça coule du plafond ! Yi ! Yi ! Reste avec moi ! J'ai trop peur !
- Ca va aller. Ca va toujours, Lili.
Le droïde appuya la seringue à pression sur l'épaule décharnée de la jeune femme. Elle protestait encore quand le sommeil la prit. Elle serrait toujours la main de son frère qui dut écarter ses doigts pour se libérer. Puis il retourna dans la pièce à côté, claudiquant un peu, reprit son datapad et se remit au travail.
Juste avant sa mort, Veral avait cotoyé des gens plus puissants que de coutume. Ceux qu'on avait appelé « la délégation Roussimoff », et la Sous-Préfète, cette toute jeune femme blafarde qui avait remplacé Dae'mid. Rien d'alarmant. Mais là encore, on quittait le cadre. Un prisonnier survivant de la Forge Stellaire, un employé modèle puis un chef d'entreprise éclairé, un homme simple, qui menait une vie simple. Tran n'avait rien, rien de concret. Mais peut-être qu'il y aurait quelque chose, un début d'explication, une évidence dans ce coffre. N'importe quoi qui expliquerait que quelqu'un cherche à s'assurer de ce qui s'était passé.
- Monsieur Veral a bien spécifié qu'il serait absent quelques jours. Qu'il allait faire le tour des exploitations de la Région des Sources Bessaliennes.
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Post n°4
Auteur : Leiel OssoLe jour de l'ouverture, dans un bureau de la Préfecture, Tran attendait l'heure légale en compagnie de l'huissier et du droïde serrurier, et du coffre, bien entendu. Un modèle standard, prélevé dans le bureau d'Arnon Veral mais considéré comme relevant de sa sphère personnelle. Tran espérait confusément un agenda secret, une liste de clients véreux, n'importe quoi qui donne de la substance à cet homme si tranquille. N'y avait-il que de la malchance dans sa mort ? Peut-être que c'était aussi simple que cela, que sa disparition n'appelait rien d'autre que les larmes de la secrétaire Stacy, et qu'il rentrerait chez lui vaguement apaisé.
- Bien, il est l'heure, nous pouvons commencer.
L'huissier fit signe au droïde serrurier qui scanna le modèle utilisé, sortit de son torse une série d'outils plus ou moins bruyants et se mit au travail. Tran l'observait travailler en silence. Ce qui ne lui plaisait pas n'était pas qu'il avait conclu officiellement à l'accident. Ce qui commençait à le gêner, c'est qu'il n'avait pas tout à fait exclu les autres possibilités. On aurait pu le tuer. Il aurait pu orchestrer sa disparition. Il était passager de la voiture et errait, amnésique et blessé, dans les forêts de la Plaine Bessalienne. Pendant ces élucubrations, le droïde commentait chaque étape de l'ouverture du coffre, ce qui était consciencieusement consigné par l'huissier, homme taciturne et peu expansif qui n'avait répondu au salut de Tran que par un hochement de tête.
Mais ce fut la porte de la pièce qui s'ouvrit. Tran fut si surpris qu'il manqua de pousser une exclamation étranglée. Venait d'entrer dans la salle la Sous-Préfète de Raxus Secundus en personne, accompagnée par un homme élégant et inconnu au bataillon. Impossible de manquer Osso. Sa peau était aussi blanche que sa combinaison, ses yeux aussi mauves que l'écharpe au nœud compliqué qui ceinturait sa taille fine. Une lourde tresse immaculée, piquetée d'améthystes, tombait sur son épaule. Elle salua l'huissier poliment, ignora totalement le droïde, puis se tourna vers l'Inspecteur.
- Bonjour, je suis la Sous-Préfète Leiel Osso. Je n'ai pas le plaisir de vous connaître.
- Tran. Lieutenant Yibid Tran. C'est moi qui ai rédigé le rapport que vous avez demandé sur la mort d'Arnon Veral.
Il s'était aventuré bien loin en faisant le lien entre la demande à la Caserne et Osso, mais que faisait-elle ici ? Pourquoi s'intéressait-elle à ce qu'il y avait dans le coffre de cet homme trop discret ? La demande d'enquête devait émaner de la Préfecture, de la Sous-Préfète directement, c'était la seule explication à sa présence ici. Linder avait dû se sentir bien petit face à une machine pareille.
- Oh, je vous remercie pour votre travail, Inspecteur. Puis-je vous demander la raison de votre présence ici ? Vous avez conclu à une mort accidentelle, n'est-ce pas ?
- C'est bien le cas, madame. Je voulais juste m'assurer de n'avoir rien oublié.
Elle l'observa en silence un instant qui parut durer une éternité à Tran. Pour être honnête, tout comme Linder, lui non plus n'aimait pas trop se trouver en présence des puissants de ce monde. Il eut l'impression qu'elle hésitait. Peut-être aurait-elle préféré qu'il ne soit pas là ? Une autre hypothèse jaillit dans l'esprit policier : et si c'était elle qui l'avait fait éliminer ? Si elle était ici pour s'assurer qu'elle ne laissait aucune preuve derrière elle ? Il y eut un bruit de métal scié, suraigu dans la pièce trop petite, et le coffre s'ouvrit.
- Une holophotographie.
L'huissier notait chaque élément extrait de la boîte éventrée. Tran récupéra la photo, eut à peine le temps de jeter un regard dessus que l'homme qui accompagnait Osso la lui prit des mains pour la confier à la Sous-Préfète. L'Inspecteur n'eut pas le loisir de demander à la revoir que du coffre jaillissait un nouvel objet.
- Une casquette d'uniforme impérial.
Là encore, Tran étant plus près du coffre, c'est lui qui reçut l'objet le premier. C'était bien une casquette impériale. Et pas de l'Imperium. Non, cette coupe là, ce tissu, ce sigle... ça datait de la fin de l'Empire Sith. Elle semblait avoir été portée. Dedans, un nom était brodé.
- Ludwig... Noas. Ludwig Noas... ça me dit quelque chose.
- Un carnet à la couverture de cuir, fermé par un cadenas à aimant.
Ludwig Noas... il connaissait ce nom. Il connaissait ce type d'uniforme aussi, parce qu'il avait essuyé les tirs en première ligne à la Forge Stellaire. Cela lui avait coûté son genou et son bataillon de droïdes, et il avait gagné un aller simple pour un retour à la maison, où il avait trouvé sa sœur à l'article de la mort.
Le carnet finit dans les mains de l'homme qui accompagnait la Sous-Préfète. Il le tendit au droïde serrurier qui s'empressa de l'ouvrir. Tran se tourna vers Osso :
- Excusez-moi, pourriez-vous me remontrer l'holophotographie ?
Mais il réalisa à cet instant que Leiel n'avait pas bougé d'un cil. Elle regardait la photo les yeux grands ouverts, presque sans respirer, fascinée par quelque chose, comme ces gens, poussés par la curiosité morbide, qui s'arrêtent pour voir les victimes des accidents. Et Tran comprit que ce qu'il cherchait était dans les mains de la Sous-Préfète. -
Post n°5
Auteur : Arnon VeralBordure extérieure, une dizaine d’années auparavant,
Marc Banlith avait débarqué peu après que le front ne soit avancé. Cette région était une des dernières où les troupes de l’Empire Sith progressaient toujours. Le Sergent Banlith était venu avec tout son attirail : matériel d’holophotographie et de prise d’holofilm. Il était cinéaste, reconverti ou plutôt réquisitionné pour servir les intérêts de l’Empire Sith. Si Banlith avait toujours été complètement apolitique, il avait un temps combattu au front, refusant l’offre du service de propagande pour finalement l’accepter après ses premières expériences au feu. Il fallait se rendre à l’évidence, Banlith n’était pas un guerrier, il avait été blessé deux fois avant d’être rapatrié, gardant un léger boitement de la jambe droite qui le faisait toujours souffrir. Désormais, il faisait et réalisait films et clichés de propagande pour l’Empire Sith afin de galvaniser les troupes. Au fond de lui-même, Banlith savait bien que l’Empire Sith était à l’agonie et que c’était la fin, comme beaucoup le savaient. Lui n’avait pas à rougir, il savait très bien qu’il n’avait pas fauté. Sans le verbaliser, il savait déjà au fond de lui qu’une fois l’Empire Sith effondré, il collaborerait à retrouver les responsables de cette folie. Il serait en effet, plusieurs années plus tard, celui qui couvrirait les grands procès qui avaient condamné les différents responsables et les criminels de guerre. Mais pour l’instant, il portait l’uniforme Impérial.
A l’arrière du Speeder, l’homme observait les paysages dévastés. De longues colonnes de fumées noires -semblables à des cheminées- montaient au ciel, triste apothéose de la folie des hommes. Parfois, il voyait un blindé ou un marcheur carbonisé. Ils passèrent devant un groupe de soldats qui chargeaient des corps dans un véhicule et qui les saluèrent, le regard sombre. L’Empire Sith progressait encore ici et tout le monde faisait comme si de rien était, mais ces soldats savaient, ils savaient que c’était bientôt fini. Au terme d’un long voyage silencieux qui dura plusieurs heures, ils arrivèrent à un petit hameau où divers officiers du BSI et de l’armée Impériale attendaient. Ils étaient tous en très grande discussion. Banlith en reconnut certains, il avait pour habitude de les comparer aux insectes nécrophages, ces derniers arrivaient dans un ordre bien précis : en général les officiers de l’armée étaient les premiers, après que leurs troupes aient ratiboisé le territoire ; ensuite, c’était au tour des officiers du BSI qui assuraient la sécurité et qui chassaient d’hypothétiques réfractaires au nouvel ordre, puis venaient ceux qui venaient chercher les prisonniers et la main d’œuvre ; enfin, les administrateurs pour voler les ressources. Cette planète était une des rares bêtes qui succombait encore à la fièvre Siths et ces vils arthropodes étaient arrivés en nuée. Banlith en connaissait certains, surtout deux, le Commandant Rec Ornaz qui appartenait tantôt à la deuxième, tantôt à la troisième voire à la quatrième catégorie (dans le dernier cas il se servait) et le Capitaine Ludwig Noas qui était un membre strict de la troisième catégorie. Les charognards étaient en train de se partager la bête, le festin se préparait sur le cadavre.
Banlith sortit de son véhicule, se dégourdissant la jambe endolorie. Ornaz s’avança vers lui avec un grand sourire et une poignée de main cordiale, n’ayant pas perdue sa bonhomie habituelle. Noas, comme souvent en retrait et plus étriqué, lui adressa un sourire plus timide et lui serra la main. Tous se connaissaient. Ornaz semblait au sommet de sa forme.
-Ah Marc ! Il ne manquait plus que vous, je me demandais quand vous arriveriez. Comment vont Maggy et les enfants ? Vous ne nous en voudrez pas, on a commencé sans vous !
-Ce n’est pas très grave, j’ai été ralenti à deux cent kilomètres d’ici, ils ont fait sauter un pont, on a du prendre une déviation.
-Ah...Oui...Bon, de toute façon, on a déjà tout réglé pour la suite. Vous n’aurez qu’à prendre les holophotographies et les films qu’on vous demandera. De toute manière, nos troupes sont encore en train de se battre à dix kilomètres d’ici donc...On ne pourra commencer le travail que demain. Le Colonel Erkal m’a assuré que la région était sécurisée, on pourra sans doute aller un peu se promener d’ici demain...Nous avons pris les directives qui s’imposaient.
Banlith en son for intérieur se demandait comment cet homme pouvait rester aussi jovial. Comme si de rien n’était, il semblait ne pas se rendre compte de ce qu’il faisait ni à quoi il participait. Ornaz amusait la galerie, blaguait, il était comme un coq au milieu de ces officiers qui pouffaient à ses blagues. Seul Noas restait en retrait, gribouillant sur un carnet et entrant des données dans son datapad. Alors qu’Ornaz se lançait dans une nouvelle plaisanterie, racontant une de ses frasques -dont Banlith se demanda si elle était vraie tant elle était absurde- Noas l’interrompit et murmura quelques mots à son oreille, gardant son sérieux. Ornaz acquiesça et lui laissa la place autour des officiers.
-Bon, nous avons reçu les listes. Nous savons combien de gens pourront être réquisitionnés pour le travail. Comme d’habitude, nous ferons ça en deux étapes, une distribution des convocations et nous demanderons deux équipes de soldats pour aller chercher les réfractaires. Les autorités locales ont donné leur accord, nous commencerons cela à partir de demain, ça laissera du temps pour préparer les convocations. Le Commandant Ornaz et moi-même assurerons l’aspect logistique, nous réquisitionnerons les navettes civiles de la planète pour ne pas avoir à embêter la flotte pour ça.
Les officiers acquiescèrent, de toute façon, la procédure était toujours la même. Banlith remarquait simplement que le nombre de travailleurs prélevé était de plus en plus faible, les autorités Impériales se souciant de l’acceptabilité de ces mesures. Plusieurs révoltes éclataient dans les mondes occupés par l’Empire, cela donnait du fil à retordre aux forces de l’ordre toujours plus nombreuses. Les forces locales ne suffisaient plus et il fallait envoyer des soldats qui manquaient au front.
Marc Banlith resta en retrait, suivant les mouvements. Il n’aurait pas à travailler avant peut-être plusieurs jours, car les choses mettaient toujours le double voire le triple du temps annoncé. C’était ainsi et cela tendait même à s’aggraver avec l’évolution de la situation de la guerre. Il demanda à son chauffeur de mettre le matériel à l’abri, il fut mis sous scellé dans une des maisons du hameau, enfermé à double tour avec un garde. Ils allèrent ensuite dîner dans un restaurant qui tenait encore en dépit des trous que l’artillerie avait laissé dans la façade. Ornaz semblait plus déchaîné que jamais, il but comme un trou, ses rires tonitruants retentissaient dans la nuit. Banlith commanda une assiette de crudités, et se trouva à côté de Noas qui semblait lui-aussi en retrait, les bras croisés, ayant choisi le même repas. L’homme sirotait son verre de vin mais n’était pas ivre comme les autres, pour une fois il était sobre et semblait terne.
-Je vous ai connu plus en forme, Capitaine Noas.
Noas sembla surpris d’être interpellé, il avait posé sa casquette sur la table et finit sa bouchée avant de lever ses yeux de son datapad et de fixer farouchement Banlith. L’espace d’un instant, le cinéaste crut l’avoir offensé.
-Et pour cause, j’ai de plus en plus de mal à rentrer dans mes objectifs. La productivité a augmenté, mais il devient de plus en plus dur de trouver un nombre suffisant d’ouvriers. L’état diminue le nombre de travailleurs que nous devons réquisitionner, nous avons de moins en moins de mondes pour les prélever et pourtant, les besoins des usines augmentent. Si ça continue comme ça, les contrats avec les investisseurs et les entreprises ne seront plus honorés. C’est un véritable problème.
Banlith fut surpris d’un tel discours. Discours très technique qui trahissait une autre inquiétude de la part de Noas. Ce dernier signifiait-il qu’il était inquiet de l’évolution de la situation militaire ? Un officier du BSI n’aurait pas le droit de tenir de tels propos, pourtant Noas semblait être un homme qui avait de la suite dans les idées...Tout du moins suffisamment lucide pour le savoir. Avait-il remarqué que Banlith était lui-aussi en retrait de toutes ces affaires. A côté d’eux, de nouveaux éclats de rire retentirent, Rec avait pris la serveuse sur ses genoux. Noas jeta un regard froid et empreint de dégoût à la scène pour finalement s’écarter encore un peu plus des autres convives et se rapprocher de Banlith.
-L’Empire va sûrement devoir revoir ses ambitions à la baisse, ou peut-être étendre la réquisition à d’autres classes d’âge. Vous avez fait votre travail, le système fonctionne très bien, je doute que vous soyez inquiété.
Le discours de Banlith était à double-sens, l’espace d’un instant il se dit que Noas l’avait comrpis. C’était sans doute le cas, l’homme se laissa choir sur le dossier de sa chaise. L’espace d’un instant, il demeura pensif. Le patron de l’établissement leur apporta les digestifs alors que la serveuse était occupée à autre chose, Rec l’embrassant sans ménagement. Noas se rapprocha un peu plus de Banlith, sous un air de confidence.
-Je ne partage pas votre optimisme sur ce point. Ils ont déjà fournit de nombreuses preuves de leur aveuglement. Ils ont changé les règles, augmenté les objectifs, cela en dépit de notre situation militaire globale. Tout ça risque de s’effondrer si personne ne raisonne ces incompétents !
Noas semblait troublé, presque triste. Il saisit son verre de digestif et le but en deux gorgées. Banlith comprit alors que Noas avait tout à fait conscience de la situation. Ils furent dérangés une dernière fois par les hurlements des autres officiers qui se comportaient comme des adolescents en folie. Ils allèrent se coucher ensuite, Rec partit avec la serveuse, ivre mort.
Le lendemain, ils se retrouvèrent pour aller faire une marche. Noas était de meilleure humeur et il plaisantait avec les autres. Si les officiers de l’armée semblaient vaseux, Rec Ornaz était frais comme un gardon, comme s’il n’avait pas bu la veille. C’était presque impressionnant, en tout cas c’est ce que se dit Banlith. Ils marchèrent dans la campagne autour du hameau, une nature qui semblait s’étendre à perte de vue avec des hautes-herbes, quelques champs, une maison en ruine qui avait été complètement bombardée et quelques épaves de blindés encore présentes. Alors que Noas s’approchait d’un rocher, un oiseau se posa face à lui. L’oiseau était assez gros, de la taille d’une poule et l’observait familièrement. Ornaz railla immédiatement.
-Ludwig, l’ami des bêtes. Ils t’aiment plus que les humains, à n’en pas douter.
Banlith regardait la scène avec distance, il trouvait le contexte de la blague assez vaseux. Noas sortit un morceau de pain de sa veste et le tendit à l’oiseau.
-Attends, tu vas voir ! Petite séance de dressage !
Noas approcha lentement, accroupi et amena le morceau de pain. L’oiseau s’approcha et Noas en prit la moitié qu’il lui donna, ce dernier l’avala goulûment. L’officier du BSI garda l’autre moitié qu’il garda proche de son bras, l’oiseau s’envola et se posa sur son bras. L’animal, pourtant sauvage prit à nouveau un peu de pain. Rec qui riait toujours de la situation semblait maintenant un peu intrigué.
-Cet animal a peut-être déjà été apprivoisé...Ce n’est pas possible. Marc ! Prenez-vous une petite photographie, on doit immortaliser ce moment, ça nous fera un souvenir de ce fabuleux monde !
Banlith s’exécuta, sortant de la poche de sa tunique un appareil à holophotographie qu’il gardait toujours sur lui. Il remarqua que d’où il était, derrière les officiers, on voyait un marcheur qui avait à demi-brûlé qui n’avait probablement pas été vidé. Les équipes de soldats censées nettoyer le front n’était pas encore venues jusqu’ici. Banlith eut un haut-le-cœur, mais les deux officiers du BSI continuaient leurs pitreries sans même avoir remarqué. Poliment, Banlith leur indiqua de changer de place, pour ne pas avoir cette horreur sur la photographie. Les deux officiers, changèrent de place, Noas tenait maintenant l’oiseau à pleine main qui avait encore un morceau de pain au bec. Les deux hommes étaient hilares, surtout Ornaz qui souriait à gorge déployée, derrière eux les champs d’herbes hautes qui s’étendaient à perte de vue. Le cliché fut pris, il était presque hors du temps, Ornaz riait à gorge déployé, la bouche grande ouverte et à côté, Noas et son oiseau qui souriait dans une pose comique.
Une fois le cliché pris, les officiers tournèrent les talons et Noas laissa l’oiseau picorer ce qui restait de pain. Discrètement, Banlith prit un cliché de l’épave de marcheur renversée et encore fumante. Au fond de lui il savait, il savait que tout cela ne resterait pas impuni, c’était pour ça qu’il ajouterait ce cliché à l’importante collection qu’il constituait depuis le début du conflit, il prenait tout en photographie, tout ce qui pourrait un jour servir de preuve. Les actes de ces salauds ne resteraient pas impunis...Il le savait. -
Post n°6
Auteur : Leiel OssoIl avait menti. Il l'avait regardée dans les yeux et il lui avait menti. Arnon Veral n'avait jamais existé. Ce n'était qu'une peau, une peau artificielle pour recouvrir ce jeune homme sur la photo. Celui qui souriait, dans son uniforme de capitaine et dont aucune cicatrice ne creusait le visage plus jeune. Un capitaine de l'armée impériale Sith. Un capitaine, et un commandant. Ils souriaient, tous les deux, et le vent faisait onduler les herbes hautes derrière eux.
Il avait menti. Très loin, le nom de Ludwig Noas fut mentionné. Lequel des deux ? Le plus hilare ? Celui qu'elle avait cru connaître, celui qui tenait l'oiseau ? Le vent s'était levé ici aussi, dans cette petite salle. Elle le sentait, chargé de pollen, qui coulait sur son bras, qui agitait sa chevelure. Elle aussi, elle avait menti. Mia avait détesté les Sith avec toute la terreur dont elle était capable. La police Sith ne faisait preuve d'aucune pitié et s'était souvent révélée efficace. Deux organismes en concurrence dans le même biotope plus qu'un rapport prédateur-proie. Leiel... Leiel c'était différent. Elle avait collaboré avec l'Empire. Elle avait adhéré à ses idéaux, dans les dossiers apocryphes qui portaient son nom. Un faux nom. Elle avait menti.
Comme lui avait menti. Que s'était-il passé à la Forge ? Arnon Veral avait tué l'officier chargé d'exécuter les prisonniers esclaves. Mais Arnon Veral n'existait pas. Comment avait-il été blessé ? Ca aussi, c'était une histoire, une brique dans un mur de narration dont le but était de tromper, tromper pour cacher, pour dissimuler, pour survivre ? Non, elle avait lu son dossier. Tout collait. Veral était un autre ? Un homme qui avait vécu, qui était mort, dont la peau avait changé, s'était étirée sur un mensonge.
- Excusez-moi, pourriez-vous me remontrer l'holophotographie ?
La blessure l'absolvait. Elle avait été la raison de son évacuation, de sa survie. Elle rendait les identifications bien plus compliquées. Et à mesure que monsieur Veral se déconstruisait, la colère dégoulinait le long des vertèbres de Leiel. Elle la sentait, sa colère glacée, qui secouait les hautes herbes sur la photo, qui soulevait ses cheveux. « L'ami des bêtes », et l'autre avait ri. L'envie de les interpeller lui tordit quelque chose dans le ventre. Arrêtez de rire. Arrêtez de rire, vous ne voyez pas que c'est la guerre ? Là, juste là, à la limite de votre champ de vision, un marcheur brûle encore et le vent répand son odeur fétide partout. Elle l'avait dans la bouche, cette odeur, sur sa peau, et l'oiseau avait le bec plein de pain et battait des ailes et elle recula.
- Sous-Préfète ? Excusez-moi, je voudrais revoir la photographie, s'il vous plaît ?
Elle n'était pas là-bas, et pourtant les volutes épars d'un ancien brasier teintaient encore l'air. Les deux hommes rient toujours, l'oiseau est toujours dans les mains de celui qu'elle a connu sous un autre nom, les hautes herbes plient sous le vent et derrière elle, tout juste derrière elle, il y a celui qu'elle ne voit pas, celui qui prend la photographie. Elle ne sait qu'une seule chose de lui, avec la même certitude que celle qui condamne ou qui innocente : lui aussi, il ment. C'est de son mensonge que la vérité accouche. La vérité inaltérable : Arnon Veral n'est pas l'homme qu'elle croyait, parce que cet homme n'existait pas.
- Ca sent le brûlé, vous ne trouvez pas ?
Osso n'attendait pas de réponse. Elle parlait pour être sûre d'être toujours là, pour certifier que la réalité était bien ici et maintenant, et pas là-bas il y avait des années. Son souffle s'anima, puis ses yeux, ses doigts. Saad s'était penché sur elle, vaguement intrigué. Tran la regardait fixement. Qu'est-ce qu'il avait dit ? Ludwig Noas. Elle posa le pouce sur le visage de celui qui ne s'appelait pas Veral et tendit le document à l'Inspecteur.
- Cet homme là, celui qui rit, c'est lui, Ludwig Noas ?
Tran fit un geste pour saisir la photographie, mais Leiel ne la lâcha pas. Surpris, il leva les yeux sur elle, mais il n'y avait aucune concession dans son regard, aucune place pour aucune manœuvre.
- Je ne suis pas sûr. Le nom me dit quelque chose. Je peux me renseigner, si vous le souhaitez.
C'est surtout lui qui le souhaitait. Que cachait-elle sous son ongle blanc ? Pourquoi récupérait-elle la photographie si vite, la glissait-elle sous sa large ceinture ?
- Huissier Brandt, ce coffre ne contenait que deux objets : la casquette et le carnet.
- Mais...
- Faites ce que je vous dis. Et vous, Inspecteur Tran.
Il l'écouta, fermé. Avant qu'elle n'ouvre ses lèvres mauves, il savait ce qu'elle allait dire.
- Vous n'allez pas vous renseigner, vous n'allez pas mener d'enquête personnelle. Il n'y a jamais eu que la casquette et le carnet. Est-ce clair ?
Il acquiesça, raide, sombre. Elle eut un regard pour Saad, impassible. Elle mentait, Veral aussi, et eux aussi mentiraient. Osso serra les poings, puis quitta la pièce. La colère ne la lâchait pas. Celui envers qui elle nourrissait des projets politiques l'avait compromise dans une histoire potentiellement dévastatrice. Qui cherche à s'échapper de son passé ? Les coupables. Et elle le savait, parce qu'elle était aussi coupable que lui, parce qu'elle lui avait menti en le regardant dans les yeux, parce qu'il avait fait l'erreur absolue de conserver quelque chose, quoi que ce soit, qui puisse l'incriminer. Elle était aussi coupable que lui, mais lui l'était trop, et elle, presque pas. Alors elle mentirait. De toute façon, la vérité était évanescente, fluctuante. La vérité n'existait pas.


