Aux champs
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Post n°23
Auteur : Leiel Osso- Monsieur Veral, on doit vous montrer la station de traite automatique. On a fait comme vous avez dit, et ça marche assez bien : les nerfs, les moofs, on n'a aucun souci, en revanche, pour les traladons, vous aviez raison, ils ne viennent pas d'eux-même. Une fois qu'on les a rassemblés, ils acceptent la traite.
Leiel repensait au buffet luxueux sur Geonosis. Un produit comme celui des Raklin n'y avait pas sa place. Pas directement. Ses doigts sentaient encore le fromage. Elle frotta ses mains ensemble, sa pensée tournée vers la circulaire Alysio et l'environnement favorable qu'elle pouvait proposer aux initiatives hors normes. Elle emboîta le pas au petit groupe, sans trop réaliser qu'ils se préparaient à étudier les troupeaux.
- On essaye de faire ça en début de matinée. Le reste du temps, ils paissent, dans des champs différents, comme vous avez dit. Depuis qu'on a rajouté les traladons, on a eu des soucis. Les moofs et les nerfs, ils restent dans leurs coins mais ils se tolèrent assez bien. Les traladons sont plus petits, et plus fragiles. Plus agressifs aussi. On les a bien mis à part, et ils ne vont plus provoquer les autres mâles. On s'est arrangé avec le champ du voisin. Seulement, on n'a pas les moyens de lui payer un loyer. On paye en nature ! Bon, c'est plus loin de la station, ça prend du temps et c'est du travail pour rassembler le troupeau. Mais ça vaut le coup malgré tout.
La pente douce menait à la barrière magnétique qui faisait le tour du champ en question. Les moofs avancèrent les premiers vers les humains, mais furent dépassés par les nerfs, aux pattes plus longues, plus rapides. Les quadrupèdes secouèrent leur lourde tignasse en s'arrêtant devant les limites de l'enclos. Les autres restèrent un peu en arrière, aussi curieux que l'autre groupe, mais moins vifs. Leiel observa leurs plaques dorsales avec effroi.
- On ne peut pas faire mieux que le beurre de traladon. Ca se vend bien, mais on n'a assez de lait pour honorer les commandes. Déjà, on va avoir besoin de temps pour amortir les investissements. Si la Préfecture voulait bien suspendre les charges...
L'éleveur pressa les interrupteurs de la colonne magnétique pour que deux panneaux s'éteignent. Il passa la main sur le mufle du nerf, lui gratta la joue.
- Mademoiselle Bonteri, venez donc lui dire bonjour. Le brie que vous avez goûté, c'est du lait de nerf. Son lait.
Il sourit à Leiel. Enfin sa moustache lui sourit, elle ne voyait pas ses lèvres. Les yeux écarquillés, les pupilles contractées par la peur, elle se força à avancer mais resta hors de portée de la bête terrifiante. Si elle n'avait aucun problème avec les insectes, les méduses, les vers, les araignées, toute cette vermine déconsidérée, méprisée et utile, les animaux plus gros étaient systématiquement source de méfiance au mieux, ou de terreur, plus généralement.
- C'est... c'est gentil, monsieur Raklin. Ca... ça ira comme ça.
Elle entendit rire Guy dans son dos et ses joues s'empourprèrent. Piquée au vif, elle tendit la main. Le fait d'être mise à mal par une bête de ferme lui était insupportable et elle trouvait ridicule, voire même dangereuse, cette peur irrépressible. Alors, du bout des doigts, elle remonta le chanfrein, sans prêter attention au sens de la fourrure rêche de l'animal, qui secoua sa grosse tête. Leiel poussa un cri étranglé, recula brusquement et manqua de perdre l'équilibre. Son geste brusque surprit le nerf qui s'éloigna rapidement, entraînant avec lui le reste de son troupeau.
Bien loin des dernières considérations spirituelles, la Sous-Préfète se redressa, digne et probablement un peu ridicule. Heureusement qu'elle était là incognito. Elle renfonça un peu plus sa casquette sur son front, pour cacher ses yeux, pour cacher son agacement. Elle n'était pas en colère contre les gens qui la recevaient, pleins d'espoir malgré un futur incertain, mais elle maudissait ses propres limitations, bien trop nombreuses. De tous les dons qu'elle avait reçus, l'intrépidité n'en faisait pas partie et elle devait lutter contre ses incompétences et ses limites, seule, maintenant.
- Excusez-moi. J'ai fait fuir votre troupeau.
Tant mieux. Elle n'avait aucune envie de se frotter à nouveau à ces bêtes terribles. La conversation reprit sur les investissements entrepris il y a des années qu'on peinait à régler aujourd'hui encore, et la nécessité de s'adapter malgré tout, même si le cataclysme avait déjà noyé le secteur et les avait laissés, seuls survivants, sur cette île coupée du temps.
En retournant lentement vers le landspeeder, c'est vers Veral qu'elle regardait. Est-ce que sa peur l'avait fait sourire ? Elle ne le souhaitait pas... elle détestait se voir faible, mais elle l'était encore, elle le serait toujours, et tout dépendait de sa capacité à détourner l'attention de ces signes-là. Mais il l'avait vue, il avait vu sa peur et son hésitation. Leiel se trouva ridicule. Ca n'avait aucune importance. Sauf, peut-être, pour elle seule.
- Monsieur Veral, on doit vous montrer la station de traite automatique. On a fait comme vous avez dit, et ça marche assez bien : les nerfs, les moofs, on n'a aucun souci, en revanche, pour les traladons, vous aviez raison, ils ne viennent pas d'eux-même. Une fois qu'on les a rassemblés, ils acceptent la traite.
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Post n°24
Auteur : Arnon VeralNous continuâmes le tour de l’exploitation. Pour ma part, j’étais resté en retrait, laissant le vieux Markus Raklin démontrer son ingéniosité pour régler les problèmes quotidiens d’une telle exploitation. Je trouvais que finalement, c’était lui le meilleur argument. Leiel Osso devait comprendre qui étaient ces gens, comment ils pensaient, comment ils vivaient. Si je ne pouvais dire s’ils l’avaient trouvé sympathique, je pouvais sans aucun problème dire qu’ils l’avaient touchée. Après tout, Leiel Osso se révélait bien plus humaine que ces politiciens cyniques dont l’expérience avait anesthésié tous les sens. Je m’en voulais d’avoir émis des jugements péremptoires à son encontre, j’avais eu des préjugés la première fois où nous nous étions rencontrés. Cette salle remplie d’œuvres d’art, ce style épuré, immaculé, cela ne m’avait pas fait bonne impression. C’était si déconnecté de ma propre réalité, celle d’une ruralité dans la souffrance, que j’avais eu du mal à ne pas trouver cela indécent. Pourtant, je devais reconnaître qu’elle avait réussi à me surprendre, au point que je l’appréciais désormais.
Alors que nous voyons les bêtes, la jeune femme eut du mal à réprimer une peur terrible face à ces animaux. Ce fut une surprise pour moi, car cela contrastait avec son attitude face au ténébrion qui, un peu plus tôt, ne l’effrayait pas…Plus encore, il semblait l’attirer. Alors que Leiel tournait son regard vers moi, je perçus la gêne et me contentais de me rapprocher sans sourire, comme si je n’avais rien remarqué. Cette capacité d’observation, celle qui m’avait permis de faire toujours bonne figure. Je me rapprochais de Markus Raklin en regardant ma montre, une montre à gousset, d’un style presque antique que j’avais sorti de ma poche et qui ne détonnait pas avec le style qui me caractérisait.
-Bien, Mademoiselle Bonteri a pu voir votre exploitation et tout ce que vous pouvez mettre en œuvre pour expédier les affaires courantes. Nous vous sommes très reconnaissants de nous avoir montré les troupeaux, cela nous aidera à dresser un bilan précis de la situation et de l’ajouter au plan général que je vous proposerai d’ici disons…Un mois.
J’agrémentais cette dernière phrase d’un sourire. Ce talent d’observation inné, je l’avais utilisé durant des années pour mentir et tromper dans le cadre de mes opérations du BSI, mais désormais, je l’utilisais par correction. Point d’ironie ni de sarcasme dans mes paroles, j’étais sincère et je n’avais pas réagi à ces joues empourprées par correction. J’avais recentré la conversation sur des considérations plus pratiques, ce qui mit terme au sourire de Guy Raklin, dont le visage campa dans une expression très sérieuse. Markus Raklin s’approcha de moi, cela donnait une impression de fausse confidence, puisque sa voix portait tellement qu’on aurait pu l’entendre à cinquante mètres.
-Un mois, ça reste beaucoup. Avez-vous repensé à notre…Affaire ?
-Je ne l’ai pas oubliée si telle est votre question. Pour le moment, je ne peux pas vous donner de calendrier clair, ni même de réponse définitive, car je suis dans d’autres affaires, mais dès que j’aurai réglé mes affaires, vous recevrez une réponse officielle d’AgroChrome. Pour l’heure, nous allons devoir prendre congé, Mademoiselle Bonteri et moi-même avons encore une autre exploitation à visiter.
C’était faux, mais je devais garder bonne figure afin que Leiel Osso conserve sa couverture. Les propos du vieux Raklin devaient être énigmatique, presque sibyllins pour la Sous-Préfète. L’espace d’un instant, j’avais hésité à répondre, car je savais que cela me condamnait à tout lui expliquer. Finalement, cela me paraissait la meilleure solution à adopter, nous avions joué la carte de la sincérité depuis le début.
Après avoir salué les Raklin, nous nous dirigeâmes vers le landspeeder. Markus me rattrapa avec hâte, portant trois bouteilles non-étiquetées. Il ne faisait aucun doute que le liquide qui se trouvait à l’intérieur était un tord-boyau élaboré localement.
-Monsieur Veral, attendez, ne partez pas. Voici vos honoraires ! J’en ai rajouté une pour Mademoiselle Bonteri, elle n’aura qu’à considérer que c’est pour…Le déplacement.
Je le remerciais en opinant du chef, chargeant les bouteilles dans le véhicule. Je réalisais alors qu’il était évident à cet instant-là que je ne faisais pas payer les Raklin, Leiel Osso aurait une indication supplémentaire que mes motivations n’étaient pas financières. De toute façon, les Raklin ne pouvaient pas me payer, ils n’en avaient pas les moyens. Nous rentrâmes sans un bruit dans le landspeeder et une fois que ce dernier démarra, je repris la conversation là où elle s’était arrêtée.
-Voilà donc une journée bien remplie. Je vais vous raccompagner à Raxulon, ça vous évitera des étapes inutiles. J’espère que ce petit échantillon de clients vous a permis de mieux illustrer les propos de ma présentation l’autre jour. J’espère aussi que la journée n’était pas trop ennuyeuse.
Je lui souris, une fois de plus captivé par son regard violet qui exerçait toujours une attraction quasi magnétique tant il était atypique. Nous traversâmes une zone boisée, évitant le petit village pittoresque. Après quelques instants de silence, je décidai d’expliquer à Osso les scènes de clôture de l’entretien.
-Vous avez dû vous poser quelques questions. Je vais donc vous donner les compléments d’information. Lorsque j’ai rencontré les Raklin, j’ai immédiatement compris qu’ils ne pourraient pas payer. Je ne sais pas pourquoi ni comment, mais j’ai été touché par leur histoire familiale. Je trouvais dommageable pour nous tous que leurs procédés disparaissent, j’ai donc fait un arrangement avec Markus, je les aidais à se mettre aux normes et ils me payaient ce qu’ils pouvaient, le reste me serait versé plus tard. Sauf que ça ne s’est pas passé comme prévu, leur exploitation allait de plus en plus mal. La situation était catastrophique au point où je ne les ai plus fait payer. Comme les mois et les années se sont écoulées, le temps file, s’égraine et il n’a jamais pu me payer. Finalement, comme leur famille n’aime pas les dettes, nous avons convenu d’un paiement en nature. C’est ainsi qu’ils me donnent cette eau-de-vie en compensation.
Je souris, le regard perdu dans le vague de la route qui défilait.
-Je ne bois plus d’alcool depuis longtemps, mais ça ne fait rien, j’accepte car ça leur fait plaisir. Récemment nous avons évoqué la possibilité d’un investissement d’AgroChrome dans leur exploitation afin de les aider à faire face aux grands groupes. La famille Raklin a toujours refusé de vendre ou d’inclure un étranger dans leur famille, je sais ce que ça coûte au vieux Markus d’accepter une telle hérésie, c’est pour cela que je ne veux pas le mettre dans une situation humiliante. La dernière fois que je les ai vu, nous avons commencé la rédaction d’un contrat, qui permettrait à AgroChrome d’investir mais la famille Raklin garderait la main sur la fabrication et l’exploitation, nous serions là simplement pour améliorer les procédés tout en percevant une partie des bénéfices…Si un jour ils arrivent à en faire à nouveau. C’est un contrat spécial, mais comme ce sont des produits traditionnels, c’est permis par la circulaire Alysio, précisément pour éviter que de gros industriels ne viennent racheter de petites exploitations et bousiller des processus de fabrication millénaires. Ma participation à la Délégation a quelque peu…Retardé cette affaire…Je ne voulais pas être accusé de conflit d’intérêt ou de favoriser une affaire dans laquelle j’aurais investi. Bien sûr, quand on voit ladite affaire, on comprend bien qu’un tel investissement tient plus de l’œuvre de charité que du lobbying et des gros sous, mais je souhaitais rester honnête. Bien évidemment, cela est une confidence, j’aimerais éviter que ça s’ébruite, d’autres -et même dans mon propre camp- auraient vite fait de retourner cela contre moi pour fragiliser ma position au sein de la Délégation. -
Post n°25
Auteur : Leiel OssoCette délicatesse, alors qu'elle soignait encore son ego blessé, impressionna Leiel. S'il y avait une force rudimentaire à exploiter les faiblesses de ses adversaires, si elle-même était entraînée dans ce sens, elle s'attendait au moins à un sourire poli afin de désamorcer la tension de la situation. Et ce sourire ne vint jamais. Veral détourna la conversation pour faire refluer les tentations narquoises, et lui permettre ainsi de garder la face. De la délicatesse, et de l'intelligence. Décidément, cet homme surprenant l'intéressait particulièrement.
Ses pensées la privèrent de suivre la discussion. Elle ne retint que les mots « notre affaire » et le changement subtil dans l'attitude physique de Veral. Impossible à analyser isolément, mais une question pour plus tard. Il était temps de quitter l'exploitation de toute façon. Leiel fut presque déçue de réaliser qu'ils n'iraient pas plus loin. Elle aurait souhaité continuer encore leur périple. Malheureusement, son datapad confirmait ce qu'elle savait déjà : elle ne pourrait pas passer la nuit hors de Raxulon. Les rendez-vous incontournables se précisaient, et l'accapareraient aux premières heures dès le lendemain.
Elle remercia chaleureusement Markus Raklin, salua son fils d'un signe de tête. Les vestiges d'un passé qui disparaîtrait avec eux. En soi, était-ce une catastrophe ? Combien de croyances, de cultures, de savoir-faire avaient disparu dans les millénaires d'histoire de Raxus ? Seulement, pour Leiel, il s'agissait d'un appauvrissement. D'une perte de valeur. Hérésie.
Elle n'eut pas à demander à son compagnon de route ce que la remarque précédente signifiait. Veral lui expliqua de bon cœur l'intérêt qu'il portait à cette famille et à ses savoir-faire. Et sa volonté de les aider, malgré leur impossibilité de le rémunérer. Leiel écouta ces précisions en ignorant la route qui défilait. Elle retira sa casquette, reposa son datapad, perplexe.
- Loin de moi l'idée de vous dire quoi faire, monsieur Veral. Simplement, il me semble terriblement dangereux de vous lier à une entreprise qui économiquement risque d'être un poids mort. Je comprends bien que vous cherchez à les aider, et vous le faites intelligemment. En revanche, j'ai peur que cela ne fragilise votre propre position, en immobilisant des fonds et des moyens. Personnellement... je crois que je n'aurais pas pris ce risque. Cependant, votre initiative est louable. En utilisant le cadre d'Alysio, vous sauvez, dans les faits, cette exploitation... touchante.
Le goût du fromage lui revint en mémoire. Elle lécha ses lèvres mécaniquement. Les vivants avaient-ils une âme ? Les choses aussi ? Etrange glissement que celui du plus ordinaire au plus mystique. Ses pensées restèrent en suspens un instant, avant qu'elle ne reprenne.
- Mais c'est le but de cette expédition, n'est-ce pas ? La réalisation qu'il faut agir politiquement, parce que les initiatives locales ne suffisent plus. La crise est là, et les fenêtres d'action sont limitées. En toute honnêteté, monsieur Veral, je dois vous dire que les dossiers sur le maillage agricole et les perspectives de rendement faisaient état des difficultés du secteur. Seulement je n'avais pas perçu l'urgence, ni la profondeur du malaise social. Je dois vous remercier. Profondément, sincèrement, de m'avoir permis de rencontrer ces gens. J'ai réfléchi à ce que nous disions plus tôt, sur les experts et les dossiers. On ne peut échapper à une trop grande simplification. Et le décalage entre le réel et la conception du réel peut avoir des conséquences dramatiques.
Elle entreprit de défaire sa tresse blanche, marquant la fin de son déguisement et celle, proche, de leur rencontre. Il restait de la route à faire, parenthèse précieuse. Et Leiel n'avait pas fini de discuter.
- Dites... j'ai une question... Si vous ne buvez pas d'alcool, que faites-vous de ces bouteilles ?
Son sourire étira ses lèvres, amusée. Or de question de demander pourquoi. Après tout, elle-même ne souhaitait pas s'étendre sur le sujet.
- Parce que ça a l'air assez « local », comme production, si vous me passez l'expression. J'ai un peu peur que ce soit trop brut pour les palais préfectoraux. Pour en revenir à ce que nous disions... je réalise qu'il faut impérativement que je fasse le tour de la planète. Que j'aille au devant des gens. Le décalage entre dossiers et réalité ne peut être réduit autrement. Bien sûr, j'ai conscience que ce que je verrai n'est qu'une partie d'un ensemble bien plus complexe, et que ce que l'on me montre est aussi sélectif que les informations que je tire des dossiers. Cela n'empêche pas le fait que ce contact est irremplaçable. Je vous l'ai confié, je ne suis pas originaire de Raxus. Cela rend cette démarche d'autant plus urgente.
Au loin, au sommet d'un promontoire rocheux d'où dévalait une cascade, se détachait un château multicentenaire, paysage digne de brochures de tourisme. Encore un secteur à réformer. Encore des lignes budgétaires à travailler, des fonds à trouver, des soutiens à gagner, des infrastructures à créer.
- Il est si facile de dévaloriser. D'écarter les aspérités, les irrégularités, les anomalies. C'est parce que nous sommes une ancienne nation agricole que nous ne devons pas verser dans la superproductivité en arasant ce qui fait notre identité. Des planètes plus « jeunes » dans la production alimentaire ont nettement moins à perdre en terme de culture, de tradition, de savoir-faire dépassés par les technologies modernes, mais dont les résultats sont hors normes. Nous ne sommes pas qu'un grenier à grain. Je ne veux pas que nous ne soyons plus que cela. Je veux mettre en valeur qui nous sommes, et que cette valeur soit reconnue dans la Galaxie.
Leiel se retourna dans son siège pour mieux observer le conducteur du landspeeder. Elle ne voyait plus sa cicatrice, ou plutôt elle n'y prêtait plus attention. La balafre s'était intégrée à la représentation mentale qu'elle se faisait de Veral.
- Maintenant, il va falloir passer au concret. Cela ne va pas se faire seul, ni rapidement. D'autres intérêts que ceux des plus fragiles vont s'opposer aux réformes, et tenter d'imposer des alternatives qui leur conviendront. Mais ça, c'est mon travail. J'espère que vous pourrez retourner au vôtre sans pâtir de notre petite expédition.
Une nouvelle série de messages la rappela à son datapad. Elle le garda contre elle quand elle eut fini, histoire de ne pas manquer d'importantes informations. Sa longue chevelure blanche fut enroulée dans son poing et calée derrière sa nuque. Elle retourna son regard mauve sur son compagnon.
- Sur un tout autre sujet, est-ce que vous vous intéressez à l'art, monsieur Veral ? Toutes productions artistiques confondues. Raxus est un étonnant vivier de talents à découvrir, d'ailleurs.
C'est en disant ces mots qu'elle se souvint d'avoir vu la sculpture d'un antique dieu raxien, dont le visage double s'orientait vers l'avenir et le passé. Veral lui faisait penser à cette divinité oubliée aujourd'hui. Deux facettes chez lui aussi, comme son visage balafré. -
Post n°26
Auteur : Arnon VeralJe prêtais une oreille très attentive aux propos de la Sous-Préfète. Elle opposait à mes actions une vision plus pragmatique, plus comptable aussi. Ces arguments, je les entendaient, c’étaient aussi ceux des gens qui travaillaient avec moi à AgroChrome et qui me conseillaient pour les stratégies de l’entreprise. Il était évident qu’un financier ne pouvait pas comprendre ce que je faisais et pourtant, Leiel Osso, dans toute sa finesse semblait quand même en entrevoir la finalité puisqu’elle avoua d’elle-même que cette virée l’avait ouverte à de nouvelles perspectives. Au fond de moi, je ne pus réprimer le ressenti d’une certaine fierté, car c’était finalement le but de cette visite : qu’elle comprenne la réalité du terrain, qu’elle voit d’un autre angle. J’hochais la tête avec un sourire rempli de gratitude.
-C’est plutôt à moi de vous remercier, Madame la Sous-Préfète, d’avoir proposé cette virée. Vous avez fait l’effort de venir sur le terrain, en observatrice, mettant ainsi tout jugement ou tout a priori de côté. C’est signe d’intelligence…Une qualité que je respecte plus que tout. Moi après tout, je n’ai fait que mon travail, c’est-à-dire sillonner la route et rencontrer des clients avec une autre membre du bureau d’étude.
J’agrémentais mon propos d’un clin d’œil complice. Si mon propos tendait vers la boutade, il s’enracinait dans une pensée beaucoup plus profonde, dans des faits beaucoup plus sérieux. Leiel Osso avait su faire preuve d’ouverture d’esprit, tout en mettant toute opinion préconçue de côté. Si beaucoup en étaient capables dans les paroles des salons, combien le feraient en situation réelle ? Moi le premier, j’avais eu un certain a priori concernant Osso lors de notre première rencontre. Je me surpris à me questionner sur l’issu des négociations si nous avions tous campé sur nos positions. Leiel Osso avait réussi à me convaincre que la bonne volonté ne se traduisait pas toujours par des actes, en effet pour les politiques comme pour nous, les protocoles, les traditions, les étiquettes sociales…Tant d’obstacles pour une discussion apaisée sur des problèmes concrets. J’avais volontairement éludé la question de mon action concernant l’entreprise du vieux Markus, elle était complexe et je réservais ma réponse pour plus tard. La question glissa irrémédiablement sur les bouteilles d’alcool. Cela m’amusa autant qu’elle.
-Oh eh bien disons que je les donne à droite à gauche. Je vis seul, je n’ai plus de famille mais disons que j’ai beaucoup d’amis et de connaissances ! Parfois à des clients, parfois à des copains, parfois à des collègues…Cela dépend. Et j’ai d’ailleurs une anecdote drôle à vous conter, lorsque je le donne à de vieilles familles d’exploitants, cela leur rappelle toujours leurs grands-parents ou les traditions de Raxus ! Comme quoi, ce tord-boyau est le plus efficace des réseaux sociaux dans ce milieu rural, un symbole d’appartenance et d’acceptation !
Je me surprenais à sourire plus que d’habitude. Le technique Monsieur Veral s’était détendu. Des anecdotes me revenaient en tête et cela me faisait sourire. Le temps passait mais les bons moments restaient gravés à jamais. Finalement, Leiel Osso avait réussi à me surprendre, je l’appréciais réellement et nous finissions par nous rapprocher de ce qui se qualifierait -de mon côté tout du moins- d’une relation du confiance.
Je ne pouvais qu’acquiescer concernant ses propos sur les décalages entre les différentes visions et sur la nécessité d’agir. Je réalisais alors que plus que l’avoir convaincu, cette petite expédition lui avait permis de se faire sa propre idée des choses, d’appréhender le problème et de pouvoir réfléchir à une solution qui lui serait propre. C’était une bien plus grande victoire que de simplement l’avoir convaincu : après tout, un individu convaincu agit sur le coup mais peut être manipulé par un argumentaire et cela annihile tout effort sur le long-terme. C’était ma conviction profonde et notre discussion ne faisait que le confirmer.
Puis -comme souvent avec Leiel Osso- vint une question qui en apparence sortait de nulle part. Une question concernant l’art, j’avais bien vu qu’Osso appréciait particulièrement les productions artistiques, jusqu’à en être une collectionneuse. Au départ, je l’avais prise pour une de ces nouvelles riches qui, ostensiblement, montraient leurs collections d’artistes à la mode…Mais j’avais rapidement compris que ce n’était pas le cas. En y réfléchissant, je sourit en me rendant compte que cette question n’était pas décorrélée de notre conversation, bien au contraire, elle était particulièrement à propos. Je me retournais furtivement vers elle, le temps de constater que ces deux pierres mauves et luisantes étaient toujours dardées sur moi, envoûtantes.
-Eh bien, en voilà une question très vaste. Je vous aurais facilement répondu que oui, Raxus regorge d’artistes prometteurs : Gasbor, Erhan, il me semble même avoir vu chez vous une œuvre de Natasha Vain, mais je n’en suis pas sûr, en tout cas le style y ressemblait…Mais vous comprendriez vite que je vous fait la conversation, mais vous êtes trop intelligente pour ne pas déceler le badinage n’est-ce pas ? J’ai été dans un milieu où une très grande majorité des œuvres d’art étaient considérées comme une dégénérescence par le passé, donc je vous mentirais si je vous disais que mon opinion sur l’art a été positive…J’ai gardé cela, ça se manifeste comme un atavisme.
Je me ravisais, laissant quelques secondes, me rendant compte que je m’ouvrais presque trop. Je semblais hésiter mais pourtant, tout était si naturel, je faisais le choix de continuer.
-Néanmoins, mon opinion a changé. Je pense que j’adhérais à ces conceptions car je posais sur les œuvres d’art un regard trop matérialiste…Je les voyais comme de simples objets inutiles et non pour ce qu’elles étaient vraiment…Seules les œuvres antiques et classiques trouvaient grâce à mes yeux. Puis un jour, je me suis demandé pourquoi, qu’est-ce qui me plaisait chez ces œuvres d’art classiques…La réponse était toute trouvée : elles portent en elle l’essence de civilisations disparues. Et on peut l’étendre aussi à des œuvres plus modernes ou plus hétéroclites, finalement c’est la cristallisation de l’émotion de l’artiste. Nous sommes des êtres conscients et nos sociétés, aussi évoluées soient-elles, nous obligent à osciller entre nos instincts primaires et ataviques d’animaux, les codes et les règles nécessaires à la bonne tenue de notre société et nos aspirations propres. Difficile ainsi de faire civilisation et société ensembles…Pourtant l’art est nécessaire à cela, que ce soit l’écriture, la sculpture, la peinture ou toute autre manifestation, ce sont des manifestations cathartiques de l’essence de notre époque…Elles sont nécessaires à l’établissement d’une société évoluée et en bonne santé. C’est peut-être un peu métaphysique et théorique, mais c’est ce que je pense de l’art…
Je restais à nouveau silencieux face à ce premier développement. C’était ma pensée profonde et sincère.
-Pour revenir sur des considérations plus pratique et quotidienne, c’est à rapprocher de la conception que je pense du fait de mettre des antiquités dans un musée ou encore de préserver des traditions en voie d’extinction. Dans les deux cas, ce sont le reflet de notre histoires et leur signification profonde nous permet de comprendre ce que nous sommes aujourd’hui tout en donnant paradoxalement un sens à notre avenir. C’est précisément pour cela que je souhaite investir dans l’affaire des Raklin, pour sauver une tradition en voie d’extinction. Le marché, les multinationales, la guerre, autant de menaces qui étouffent et menacent ce que nous sommes. Si demain quelqu’un rachète l’exploitation des Raklin, il pourra exploiter son fromage industriellement tout en dénaturant le procédé de fabrication pour le rendre compatible avec la production de masse…Cela viderait le produit de tout son sens. Ces fromages sont plus que de simples aliments, ils sont une part de notre essence. La culture se transmet, en ce sens elle fait partie, avec notre descendance, de la véritable transcendance.
Nous traversâmes un nouveau groupement d’arbres tristes et moribonds, en dormance hivernale. Ils attendaient le printemps pour faire éclore leurs bourgeons.
-Je veux dire, c’est vrai, rappelez-vous de vos œuvre d’art. Il me semble avoir vu certaines œuvres plus primitives, ces civilisations ont probablement disparue, mais en léguant ces œuvres à travers les âges, elles sont devenues immortelles. Leur philosophie, leur culture, ce qui faisait leur société s’est perpétué. Si nous admirons une civilisation qui a disparu mais a traversé les âges grâce à sa culture, que penserions-nous d’une civilisation qui détruit sa culture sans avoir disparu ? Cela au nom du marché ou d’impératifs qui sont finalement très immédiats, mais le jour où nous irons mieux, où la guerre sera gagné…Que ferons-nous ? Nous aurons laissé des anciens agriculteurs déclassés et ruinés, des jeunesses déracinées et enclavées dans les villes à cause d’un exode forcé et finalement, une société fracturée qui aura perdu tous ses repères. Là est le véritable enjeu Lei…Madame la Sous-Préfète. En investissant et en sauvegardant l’entreprise des Raklin, je compte participer à la sauvegarde de ce qui fait de nous un peuple et une civilisation, sa culture et ses traditions. Bien sûr, mon action ne suffira pas à empêcher notre culture d’être dévoyée par les multinationales et le grand capital, mais pourtant, nous avons déjà un exemple. Peut-être serez-vous en désaccord avec moi, car je sais ce que vous en pensez, mais étrangement, cet exemple ce sont les Xeri Vinginti. Au départ, il s’agissait ni plus ni moins que de grandes familles se réclamant les héritières d’un héros…Donc disons-le concrètement, l’autoroute pour un mythe, le ciment de toute civilisation. Pourtant, ils ont été dévoyés : le pouvoir, les guerre intestines, le contre-poids d’évènements économiques qui n’ont rien à voir avec notre planètes et finalement aujourd’hui des affaires de gros sous. Quant on pense à ce qu’ils auraient pu apporter à notre planète et qu’on voit qu’aujourd’hui ils ne sont que de vulgaires banquiers améliorés, les idiots utiles de grandes compagnies, je trouve cela navrant…Ne partagez-vous pas, ne serait-ce qu’un petit peu, mon sentiment ?
Dans mon long discours, j’avais failli -presque inconsciemment- l’appeler par son prénom. Pouvait-on y voir une familiarité ? Peut-être, mais je penchais plutôt sur un bien-être, je m’étais ouvert, j’avais partagé le fond de ma pensée. -
Post n°27
Auteur : Leiel OssoLes mains sur son datapad, elle cessa d'y pianoter pour écouter plus attentivement ce que disait son compagnon de route. Leiel fut honnêtement surprise qu'il reconnaisse plusieurs des artistes exposés dans son bureau. Elle n'ignorait pas que les productions culturelles n'étaient pas véritablement mises en valeur sur sa planète, à l'opposé de systèmes comme Alderaan, Naboo, ou, dans une autre mesure, Coruscant. Et ce décalage l'irritait, comme un col trop serré, qui ruine un effort général d'élégance.
- Vous avez tout à fait raison. Gasbor et Erhan, les holosculptures. Mais ce n'est pas Natasha, c'est une des premières œuvres de son fils, Beliz Vain. Il a repris les techniques de sa mère, et s'en est progressivement libéré. Aujourd'hui, ses tableaux ne ressemblent plus du tout aux productions de ses débuts. Je trouve ça touchant, ce début de chemin où l'on vacille un peu, avant de trouver son équilibre et sa voie.
Mais une remarque surprit la jeune femme. « Une dégénérescence par le passé ». Elle connaissait cette analyse, cette manière de considérer la production artistique. Du fin fond des informations stockées dans son cortex, une alarme résonnait. Impossible de remonter jusqu'à elle. Il lui faudrait du temps, du calme, pour trier, comprendre, faire sens. Elle se tut, écoutant attentivement Veral. Intéressante évolution dans sa pensée esthétique. Pas seulement esthétique, d'ailleurs. Loin de là.
- Vous liez art et culture. Art et émotion. Art et artisanat, aussi. Art et histoire. Peut-être que le point de départ de toute œuvre est le dépassement de l'utile. Un pot en terre cuite est utile. Le décorer l'est moins. Et pourtant, toutes les civilisations que nous connaissons ont fait cet effort. Même les plus brutales, ou primitives. Alors peut-être que l'art n'est pas utile en soi, mais plutôt nécessaire ? J'y vois... la concrétisation d'une idée, plus que d'une émotion. Ce n'est pas toujours le cas, mais l'émotion brute... n'a pas sa place dans l'art, à mon sens. Elle s'exprime différemment. Un simple élan n'est pas artistique. Le support est trop important. Et l'évolution de ces supports, de ces idées, de ces techniques est effectivement, pour moi aussi, un marqueur d'une époque. Pour comprendre une civilisation, l'étude de sa production artistique est... fondamentale.
Impossible de retrouver ce qu'elle cherchait. L'idée la taraudait, encore muette, toujours sensible. Elle connaissait cette approche de l'art. Enfin, elle ne la connaissait pas encore, il s'agissait plutôt d'une « pré-conscience », sensation qu'elle identifiait aisément, mais la transformation du chuchotement d'une idée en savoir lucide nécessitait toujours du temps.
- Les Vinginti ont échoué, selon moi. Ils ont cherché à accroître immodérément leur pouvoir, se sont heurtés aux conséquences de leurs actes, et se sont repliés sur eux-même et sur leurs privilèges. Sur les cent vingt quatre « généraux de Xer », il reste quatorze familles... Enfin bientôt treize, je crois que les Bastion ne seront pas sauvés. La mort du fils unique a écrasé le père. Il a refusé de se remarier, il n'a pas de bâtard, en tout cas pas à ma connaissance... La Maison Bastion était déjà en perte de vitesse, elle est maintenant condamnée. D'ailleurs, il va falloir se préparer aux luttes successorales. Une partie des avoirs de la Maison touche de près des intérêts publics. Mais laissons ces questions de côté un moment. J'aime ce que vous venez de dire... cette « autoroute pour un mythe ». Je... n'avais jamais vu les choses sous cet angle. Pour moi, les Vinginti ont été repoussés derrière le Mandat d'Anastys, qui leur retire leurs crocs. Cependant ils sont toujours des prédateurs. Moins dangereux, mais à l'affût. Seulement... j'ai peut-être négligé leur importance dans cette histoire mythique qui lie les cultures de la planète. Peut-être que... peut-être qu'il faudrait que je réfléchisse plus avant à la situation. Ces « idiots utiles » qui ouvrent des portes et jouent les entre-gens ne sont pas forcément que des poids... lourds, ou morts.
Le datapad la rejeta à nouveau dans le présent, et elle répondit longuement à un message urgent.
- Tant de choses à mettre en place... Excusez-moi. Les successions sont toujours compliquées à gérer. En choisissant de conserver la plupart des Conseillers de mon prédécesseurs, j'ai peut-être... laissons ça de côté. Le temps le dira. Je pensais à l'art, et aux Vinginti. L'art est le reflet d'une civilisation, d'une époque, d'une pensée. Il se développe là où on le laisse fleurir. Mais... si c'était aussi le cas des Maisons ? Le cadre dans lequel elles évoluent ne les empêcherait-il pas de se développer correctement ? Leurs rivalités ont déchiré la planète pendant des millénaires. On a réussi à mettre au point un système où ces conflits ne s'expriment plus par les armes, et je refuse de remettre en cause ce progrès. En revanche... ont-ils vraiment le choix de se développer autrement que ce qu'ils font ?
L'idée était tout à fait nouvelle pour Leiel. Les contacts qu'elle avait pu avoir avec les familles étaient au mieux froids, mais plus souvent tendus. Pourtant, Veral avait raison. Les Xeri Vinginti restaient « le ciment de toute civilisation » raxienne. Les rares tentatives d'expansion de leur influence dans les étoiles s'étaient soldées par des échecs. Pas connus, pas reconnus, mal adaptés... Les quatorze Maisons étaient au pinacle de leur pouvoir sur Raxus Secundus, et nulle part ailleurs. Cette énergie, cette puissance inutilisée... que pouvait-elle en faire ?
- Un des tableaux dans mon bureau a appartenu à la Maison Berengger. Le Volganess. Les tableaux pigments/support sont de plus en plus rares et c'est bien dommage, je trouve. Cette impression de précision minutieuse, qui se révèle être un mensonge de près... Rien n'est clair, tout est évoqué, suggéré. C'est au spectateur de reconstruire l'image. Magnifique. Et troublant, aussi. Je crois que ce qui me touche le plus dans l'art, c'est la transformation de la matière en... idée. J'envie parfois les races télépathes. Entrer dans la tête de l'autre, comprendre tout, totalement. Je sais bien que je fantasme et que ça ne se passe pas comme ça. Seulement pour nous, la seule lucarne qui nous reste, c'est l'art. Peut-être que c'est ce qui me touche le plus. L'incarnation d'une pensée.
Elle lui sourit largement, bien loin des sourires polis qu'elle maîtrisait posément. Un grand sourire sincère, joyeux.
- Les œuvres dans mon bureau ne sont pas les miennes. Peut-être qu'un jour, je pourrais m'offrir certaines d'entre elles, mais ce ne sera pas avant longtemps. J'ai eu l'occasion de rencontrer en personne des artistes, mais aussi des collectionneurs. Ils ont bien voulu prêter des pièces. J'offre une vitrine bien plus large que leurs ateliers, et je profite de leur talent. Tout le monde est gagnant. J'espère vivement que cela suscitera de l'intérêt pour les artistes locaux. Mais pas seulement. La Galaxie fourmille de talents étonnants, discrets, éclatants. Nous avons tant à échanger avec nos voisins.
- Mais... Mais qu'est-ce qui t'a pris ! Pourquoi tu as cassé ce vase ? Tu te rends compte de son prix ?
- Je... je ne sais pas, maître... je... j'ai... j'en avais besoin. Ca va... mieux, maintenant.
- Mieux ? Comment ça, mieux ? Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Je... je ne sais pas ! Mais... maintenant, je pense plus clairement, maître. Je me sens mieux.
Le soleil passait à travers les arbres, bas, maintenant, sur l'horizon. Bientôt, ils verraient la capitale, dans sa vaste plaine. Bientôt, il faudrait reprendre des rôles et des habitudes qui, subtilement, avaient été mis de côtés, l'espace d'une journée. -
Post n°28
Auteur : Arnon VeralLeiel Osso était passionnée par la discussion sur l’art. J’étais totalement d’accord avec elle, même si sa tendance à s’extasier devant la technique transparaissait en filigrane dans la conversation. Elle revint ensuite sur les Vinginti. Mon opinion semblait l’avoir touché et cela m’encourageait à aller plus loin, aussi je me contentais d’acquiescer alors que les forêts mornes avaient laissé place à des plaines plus majestueuses. Nous approchions de Raxulon et déjà, la densité d’habitations, bien qu’encore très faible, avait légèrement augmenté.
-Et si à travers l’échec des Vinginti, c’était toute la société de Raxus Secundus qui avait échoué ? Je suis de ceux qui pensent que lorsqu’un tyran arrive au pouvoir, le peuple partage la responsabilité du drame, car il a laissé faire. Si les Vinginti en sont où ils en sont, c’est précisément aussi car la société Raxienne n’a pas su les garder dans le droit chemin. Les Vinginti ont été corrompus par l’argent et le pouvoir, par leur propre ambition, puis finalement par la société moderne et la galaxisation d’une économie de marché. Qu’importe ce que nous pensons des Vinginti modernes et de ce qu’ils sont devenus, les idéaux de Xer n’étaient pas si mauvais, ils ont unifié notre planète en quelque sorte. J’imagine qu’il se retournerait dans son mausolée s’il voyait ce que ces treize familles et demi font sur la planète et où le système économique dont ils se réclament l’élite mène des pans entiers de notre culture et de notre héritage. Je suis très heureux que vous compreniez ce point-de-vue, mais finalement pas si surpris, c’est très cohérent avec votre vision de l’art.
J’agrémentais ma réponse d’un sourire. Un sourire de connivence car même si je n’étais pas d’accord sur tout, je voyais là une occasion de bavarder et de développer mes idées. Certains diraient que je faisais de la politique, moi je préférais penser que je discutais simplement. Après tout, la journée était terminée et nous échangions sur des sujets divers dans une conversation fort plaisante. J’avais d’ailleurs presque oublié qu’elle était Sous-Préfète de Raxus Secundus et les formalités s’étaient peu à peu atténuées pour passer vers des considérations bien plus franches et même parfois à la limite de la familiarité.
-J’irais même plus loin dans mon propos. Je crois que les autorités Raxiennes pourraient habilement rappeler les Xeri Vinginti à leurs origines et les présenter pour ce qu’ils étaient originellement : un mythe autour de Xer. Les romans nationaux, sociétaux ou même planétaires sont comme la culture, un bien meilleur rempart contre la fracture que la police. Quand on y réfléchit, c’est vrai, une société dans laquelle toutes les couches s’articules autour de principes communs et admis. Les héros, les traditions, les fêtes populaires, c’est ce qu’abhorrent les dictatures car c’est incompatible avec la fanatisation et l’uniformisation qu’elles recherchent. C’est pour cela par exemple que l’Empire Sith cherchait à ce point à détruire toute initiative locale et que tout devait passer par un pouvoir central…Cette particularité de l’autocratie est d’ailleurs souvent la cause de sa chute. Les peuples finissent toujours par se souvenir de leur identité, et c’est à cet instant-là que les révolutions se font. Peut-être me trouverez-vous un peu idéaliste, mais je pense qu’on ne peut contraindre trop longtemps, les idéaux de liberté finissent toujours par émerger…Tout simplement car ils sont ancrés en chaque espèce consciente. Cependant, même on finit toujours par se réveiller, une trop longue perversion des racines de la société peut avoir des conséquences irrémédiables, dans notre cas ça serait les Vinginti qui ont oublié les codes de leurs ancêtres pour devenir une classe décadente et la disparition de familles qui ne reviendront jamais. Plus nous attendons, plus ces conséquences s’accumuleront et plus il sera difficile de revenir à un état convenable.
J’étais pensif alors que nous progressions toujours. Le sujet me passionnait et je pense que cela se voyait. J’étais en confiance, à l’aise…Tout simplement heureux d’être là.
-Je crois que si j’étais aux affaires, j’axerais ma stratégie là-dessus. Je lancerais des expositions culturelles et éventuellement des recherches sur l’époque de Xer. Ce fut une sorte d’âge d’or de notre planète et tous les Raxiens connaissent cette période, au moins de nom. J’organiserai une réconciliation avec les Vinginti et tenterais de retourner leurs propres vices contre eux : cette opération de communication les remettrait en avant et j’essaierai d’organiser des galas de charité afin de les inciter à financer notre agriculture moribonde et qu’ils participent à l’effort qui nous permettrait de faire une transition et de devenir compétitifs tout en sauvant notre culture et nos traditions. Tout cela tournerait autour des traditions de Raxus, de Xer, d’un passé glorieux aujourd’hui revenu et ainsi d’une unité planétaire autour d’idéaux qui sont finalement ceux de la CSI…Un monde indépendant qui conserve ses spécificités et qui finalement se met en branle pour pouvoir garder une économie compétitive tout en satisfaisant l’effort de guerre Confédéré. Quel meilleur contrat social que celui-ci ? Finalement, nous pourrions remporter à la fois l’adhésion du peuple, des Vinginti et également des autorités de la CSI qui nous verraient comme une planète modèle. Je crois aussi que j’essaierai par tous les moyens de sauver la famille Bastion : adoption, branche éloignée, nous pourrions grâce à la généalogie sauver cette famille. Bien sûr, ces idées n’ont pas été dégrossies, il faudrait fouiller un peu plus les choses, mais je crois qu’en fait, cela permettrait peut-être de régler tous les problèmes en même temps à moindre frais tout en remettant dans la circulation l’argent dormant des Vinginti. Bien sûr, ce ne sont que des idées en l’air, je ne suis pas au pouvoir et je n’ai aucune idée de comment il s’exerce donc, comme on dit chez moi, la critique est facile mais l’art est difficile…Tout cela n’est peut-être pas possible. Je suis cependant persuadé que comme dans votre bureau, avec une stratégie similaire, tout le monde pourrait être gagnant.
Je souris de bon cœur. Des idées, je n’en manquais pas, mais bon pour la réalisation, je n’étais pas aux manettes donc je ne me mouillais pas vraiment en proposant ces choses en l’air. Comme Osso semblait particulièrement réceptive à mes paroles sur ce sujet, j’avais développé les concepts.
Sept ans auparavant, camp de prisonnier 49B,
L’alarme retentissait partout dans le camp. J’avais enfilé mon uniforme, ma casquette et mon manteau de grand froid. Mon pistolaser en main, j’avançais suivi de plusieurs gardes qui étaient dans mon baraquement. Les semelles de nos bottes claquaient sur le sol nu de l’installation. Nous arrivâmes sur le site en quelques minutes. Rec était déjà là avec des Snow Troopers. La clôture avait été détruite et cinq gardes avaient été retrouvés égorgés. C’était la fameuse vengeance dont parlait Inagah, ces cinq gardes avaient été retrouvés dans les baraquements des femmes sauvages, sans doute voulaient-ils se livrer à une nouvelle petite fête. Cette fois, ça avait été la fois de trop.
J’étais en panique et je percevais une certaine anxiété chez Rec qui ne lui ressemblait pas. Je distribuais sèchement mes ordres, demandant de préparer des véhicules et des patrouilles pour retrouver les prisonniers. Ils ne pourraient pas aller bien loin dans la neige et ils finiraient par mourir. Rec et les gardes semblèrent surpris par mon regain d’autorité, moi qui avait été si calme. Je pense que c’était une accumulation, j’étais arrivé à un point de non-retour. Le Sergent qui m’accompagnait, d’habitude si orgueilleux, profita pour s’approcher vers moi et contester ma décision, comme il le faisait souvent, car je n’étais pas un soldat de terrain.
-Mais Capitaine, avec ce temps, il neige et il fait nuit, nous ne pourrons pas les retrouver. Je suggère que nous allions les chercher dem…
-Vous, taisez-vous ! Je ne suggère rien, j’ordonne. Maintenant ça suffit, si nous en sommes là, c’est à cause de votre comportement irresponsable, à tous. Ca n’a que trop duré, je veux tout le monde dans les véhicules dans cinq minutes. Personne ne rentre au camp tant qu’on ne les a pas retrouvé…Je les veux vivants. Exécution !
Le ton était autoritaire, j’étais à bout. Le Sergent balbutia quelque chose pour approuver mes ordres et beugla sur la troupe pour qu’ils exécutent mes ordres. Au bout de cinq minutes, nous étions dans des speeders équipés de projecteurs. Il faisait froid, le métal du speeder était inconfortable pourtant, ni Rec ni moi ne dîmes mot. Nous cherchâmes tout le reste de la nuit durant, mais nous ne retrouvâmes personne. La neige tombait à gros flocons, si bien que toutes les traces étaient couvertes quasi instantanément. C’est au petit matin qu’ils furent retrouvés, frigorifiés, par chance, aucun n’était mort en route. Les gardes les chargèrent dans nos véhicules et ils furent ramenés au camp. Désormais, il n’y avait plus aucun retour en arrière possible, je savais que j’allais devoir prendre des décisions très difficiles et me mouiller… -
Post n°29
Auteur : Leiel OssoC'était ça ! « L'uniformisation des dictatures », la « dégénérescence par le passé »... n'était-ce pas les préceptes de l'Empire Sith ? Couper les peuples de leur histoire, pour en écrire une nouvelle, une convenable et pratique, une histoire qui serve un but, une idéologie, qui endorme les mondes. Une histoire dans laquelle les vainqueurs sont au pouvoir et le seront toujours, et où les contestataires sont fatalement des traîtres. Leiel observait monsieur Veral, songeuse. Il avait servi dans l'armée de la CSI, il avait combattu l'Empire. Mais peut-être qu'un proche ? Un parent ? Peut-être que dans son cercle premier, les idées des Sith avaient fait leur chemin ?
Raxulon avait surgi à l'horizon. Une capitale bien simple, bien modeste, aux bâtiments plutôt bas, à l'architecture surannée. Dans le ciel orange, elle semblait luire.
- Je trouve pour ma part que les Vinginti sont encore trop souvent mis au premier plan. Et que ce n'est plus justifié depuis des dizaines d'années. Leur pouvoir réel s'est effrité, et ils survivent grâce à leur capital de sympathie dans chacune de leurs provinces. Mais... non, ma pensée n'est pas arrêtée. Mes contacts avec eux ont été assez... houleux. Il n'y a pas à s'étonner de cet état de fait. Je suis en début de mandat, et ils ont bien des choses à demander. Comme la levée de certains articles du Mandat, il fallait s'y attendre. Je ne suis pas disposée à leur ouvrir « l'autoroute » dont vous parliez plus tôt.
Leiel hésita un instant. Ce n'était pas exactement cela, elle devait préciser sa pensée.
- En fait... je n'ai pas assez de recul pour vraiment prendre des décisions en toute connaissance de cause les concernant. Ils ne sont pas prioritaires pour le moment. La Maison Bastion a encore un peu de temps devant elle, j'espère. Peut-être faudrait-il essayer de la sauver... quatorze Maisons ont moins de pouvoir que treize... Mais Alejand Bastion est un misanthrope fini. Je sais qu'il a commencé à écouler une partie de ses biens pour qu'ils ne finissent pas dans l'escarcelle de ses rivaux. Les biens propres des Maisons ne sont pas soumis au Mandat, et les autres Maisons vont se jeter dessus. Sauf s'il a tout vendu avant... ce qu'il ne parvient pas à faire. Les armées d'avocats, de notaires, d'huissiers, de juges qui s'occupent des dossiers des Maisons lui tendent tous les pièges possibles pour éviter que le patrimoine se noie en même temps que sa Maison.
Elle passa pensivement les doigts sur ses lèvres, comme pour goûter une idée. Elle parlait trop, trop pour une dirigeante planétaire, trop devant quelqu'un qu'elle ne connaissait pas si bien, mais elle avait choisi de faire confiance à Veral. Et ses idées à lui étaient très loin d'être sottes.
- Ce que vous dites sur le « roman national », c'est... je n'avais pas réfléchi à la situation jusque là. Dans mon esprit, les Vinginti sont purement raxiens, et les principes de la CSI n'atteignent pas les Maisons. C'est encore une des choses que je leur reproche. Peut-être que... je me suis trop braquée, face à eux. S'ils étaient moins... ophidiens, moins venimeux. Mais tout ce qui vient d'eux est calculé. Aaah. Je m'emporte, excusez-moi. Comme vous le voyez, j'ai encore bien des choses à décider.
La jeune femme récupéra sa casquette et y enfouit la lourde poignée de ses cheveux. Ils avaient quitté la zone rurale et s'avançait déjà dans les pourtours de la ville, les banlieues étalées qui entouraient la capitale même.
- Monsieur Veral... nous parlions d'art, tout à l'heure, et... vous disiez que dans votre éducation, les productions artistiques étaient vues avec défiance. Est-ce que...
Mais elle hésita. Est-ce qu'il parlait bien des préceptes de l'Empire ? De quel droit pouvait-elle lui demander si c'était le cas ? Elle n'avait pas à s'immiscer dans ces histoires familiales trop souvent douloureuses. La guerre n'avait été simple pour personne, et on n'est responsable que de soi.
- Est-ce que cela vous dirait de venir avec moi à une exposition ? Le dernier jour de la semaine est normalement chômé, mais vous avez vu que même aujourd'hui, j'ai des comptes à rendre et des choses à régler. Seulement, si je veux comprendre la production artistique actuelle, en tout cas à Raxulon, je dois rencontrer les artistes, et voir leurs œuvres. Cela vous intéresserait-il ?
Elle avait flanché. La question resterait en suspens, et elle n'aurait pas de réponse. C'était mieux ainsi. Leiel ne voulait pas le mettre mal à l'aise. Elle n'avait aucune idée des drames familiaux qu'il avait pu endurer, elle avait seulement retenu qu'il vivait seul. Et puis... et puis elle appréciait sa compagnie. Elle envoya un message à la Préfecture pour que la navette vienne la chercher. Dans quelques instants, ils seraient à nouveau à AgroChrome. Une légère déception tordit ses lèvres. Elle serait bien allée plus loin, elle l'aurait bien suivi encore. Son aide avait été inestimable.
- Oh, vous n'êtes pas obligé de me dire oui ! Ou de me dire oui tout de suite. Je sais que vous êtes très occupé vous aussi. Je voulais aussi vous dire que j'ai beaucoup apprécié cette virée, monsieur Veral. Vous m'avez... donné beaucoup. Beaucoup d'informations, beaucoup d'émotions, beaucoup de pistes à suivre. Aucune réunion, aucun dossier n'aurait pu faire sens comme ce petit voyage. Merci. Merci beaucoup.
L'airspeeder qu'elle avait repéré en basse altitude ressemblait à ceux de la Préfecture. Elle s'enfonça un peu plus dans son siège, vraiment pas pressée de quitter la compagnie d'Arnon Veral. -
Post n°30
Auteur : Arnon VeralJe constatais que je ne m’étais pas trompé, Leiel Osso avait un véritable problème avec les Xeri Vinginti. Que ce soit ce qu’ils représentaient ou dans les contacts qu’elle avait eu avec eux, une inimitié était née. Pouvait-on vraiment le lui reprocher ? Il était clair que non, elle avait ses raisons et à titre personnel, je ne pouvais que haïr une telle arrogance. Qui pouvait encore avoir le luxe d’agir ainsi ? Si ce n’était des cyniques invétérés de vautrant dans leurs biens matériels et le stupre. Il fallait être honnête, cette situation n’était pas saine, ni pour la planète, ni pour les Vinginti eux-mêmes.
Malgré cette inimitié, il fallait souligner l’intelligence et l’ouverture d’Osso. Au-delà de la sympathie naturelle que je ressentais pour elle, je ne pouvais que me réjouir qu’elle soit aussi ouverte. C’était là l’apanage d’une politicienne efficace et d’une dirigeante capable de mettre de côté ses opinions propres et son ressenti. Je me contentais de hausser les épaules, compatissant.
-C’est en effet une tâche qui risque d’être difficile. Je dois reconnaître que les Xeri Vinginti se sont eux-mêmes fourvoyés. Ils ont en quelque sorte trahi leurs propres principes originels. Le fait qu’ils se fassent aussi pressants pour vous demander quelque chose ne fait que renforcer cette idée. Mais bon, je suis certain qu’avec une bonne dose d’habileté politique, il est possible de leur rappeler leurs principes. Un bon électrochoc pour la prise de conscience sera leur extinction inéluctable. Dans un monde de plus en plus universel et galaxisé, ils finiront par s’éteindre, et avec eux tout l’héritage de Xer. Si ils ne parviennent toujours pas à intégrer cet argument, alors en effet, il sera raisonnable de penser qu’ils doivent disparaître et cela pour le bien de tout. Comme toutes les organisations financières locales et familiales, ils finiront par s’éteindre. Sur le fond, une telle opportunité politique serait dans leur intérêt, ça serait une main tendue qu’ils auraient tort de refuser : la possibilité de remettre les compteurs à zéro. Combien peuvent se targuer d’avoir eu une seconde chance ?
Nous étions désormais dans une sorte de banlieue extérieure de Raxulon. Si la campagne était toujours là à travers des champs très majoritaires, les habitations étaient maintenant plus nombreuses. Il n’y avait pas simplement des maisons individuelles, mais aussi de petits immeubles communs et des zones avec des entreprises. C’était dans cet endroit qu’AgroChrome avait été fondée. La question d’Osso m’arracha d’abord un froncement de sourcils…Se pouvait-il qu’elle… ? Non, finalement la question s’orienta autrement, sur l’art. Une question pratique qui fit naître là-encore une angoisse larvée et presque sourde. Cette angoisse demeura cependant au fond de moi, rien n’en transparut.
Leiel Osso m’invitait à une exposition d’art. Décidément, les choses avaient pris des dimensions inattendues. J’aurais refusé catégoriquement quelques années, quelques mois auparavant. Une telle exposition, c’était rencontrer de nombreuses personnes, s’exposer. Je faisais très attention à tout cela. Pourtant, je me sentais suffisamment en confiance avec Leiel Osso pour avoir envie d’accepter. Je ne pourrais pas me terrer toute ma vie. Cela n’avait que suffisamment duré. Mes paroles quelques instants auparavant me revinrent en tête : et si cette seconde chance venait de se matérialiser. Alors que je garais le landspeeder à l’arrière des locaux d’AgroChrome, je me retournais vers elle avec un sourire.
-Pour être honnête avec vous, cela fait longtemps que je ne me suis pas rendu à une exposition…Une éternité. Et c’est avec grand plaisir que j’accepte votre invitation.
Sept ans auparavant, camp de prisonnier 49B,
La neige tombait toujours en tourbillonnant. Des flocons énormes. Le froid mordait tous mes membres malgré mon manteau adapté au grand froid. Les sauvages avaient été ramenés, mais Inagah manquait à l’appel. Je fumais nerveusement ma cigarette, ayant renoncé à l’espoir que cela pourrait me réchauffer. L’enquête avait révélé qu’il s’agissait de quelques hommes de la tribu qui s’en étaient pris aux gardiens et les avaient tués. Tout avait été orchestré par Inagah, mais elle avait été la seule à réussir à fuir. A l’heure qu’il était, je me dis qu’elle était probablement morte. Rec était à mes côtés, probablement tout aussi nerveux que moi. Les choses avaient dérapé, nous avions fauté, surtout lui et il le savait. Le laxisme de ce camp, le grand froid qui ne finissait plus. Tout cela avait fini par user nos nerfs, nous nous étions réconfortés dans l’alcool, comme souvent dans les missions difficiles. Les services de santé nous le conseillaient même pour décompresser et nous réchauffer. J’en venais parfois à me demander si tout ça n’était pas une gigantesque entreprise de manipulation.
Je tirais une fois de plus sur ma cigarette, recrachant une volute de fumée poisseuse. Par la petite porte sortirent des gardes, encadrant cinq hommes sauvages qui avaient le visage fermé. Le cortège traversa lentement la cours du camp de prisonniers pour finalement arriver au niveau de son centre où trônait une petite estrade aménagée pour l’occasion. J’avais rendu mes conclusions à ma hiérarchie et les ordres étaient revenus, ils étaient très clairs : le camp était démantelé et une entreprise sous contrat avec le gouvernement Impérial exploiterait la mine. Notre tentative d’exploiter la force de travail de ces sauvages était un échec malheureux. Le reste de la tribu serait transféré ailleurs -j’ignorais où- et ne serait plus sous ma responsabilité. Rec avait pris connaissance des ordres et m’avait laissé seul pour en prendre la responsabilité, après tout, ne pouvait-il pas se réjouir qu’on ne lui ai pas demandé de faire ça ? A partir de maintenant, nous étions mouillés jusqu’au coup et je faisais partie intégrante de la pyramide des responsabilités. Pas que j’ignorais ce qui se passait avant, mais désormais, j’étais contraint et je venais de sauter d’un pas en avant.
D’un signe de la tête, je fis signe au sous-officier qui se trouvait sur l’estrade pour qu’il procède à la suite. On fit monter les hommes, sur l’estrade. Les cordes, décorées chacune d’un nœud coulant, funestes boucles, dansaient au rythme des bourrasques. -
Post n°31
Auteur : Leiel Osso- Une seconde chance... Oui. Ce serait mieux pour tout le monde.
Le véhicule s'arrêta. Une fois sortie, debout à côté du landspeeder, elle retira sa casquette pour la dernière fois et secoua sa crinière blanche. Lentement, elle cessait d'être Leiel pour redevenir madame la Sous-Préfète Osso. Mais elle lui adressa un vrai sourire, chaleureux, en lui tendant la main.
- Monsieur Veral, j'espère vous revoir donc rapidement. Les vernissages, les expositions sont des événements codifiés à en bâiller d'ennui, mais on peut quand même s'y amuser, je vous le promets. Je vous fais parvenir une invitation dès que quelque chose d'intéressant se présente. Et... merci.
Ses doigts se serrèrent plus fort contre les siens. Elle avait fait le pari de lui faire confiance, et ce pari était gagné. Peut-être pourrait-il devenir un allié, plus tard ? Un ami ? Ceux qui l'entouraient n'étaient ni l'un ni l'autre. Des Conseillers, bien sûr, des spécialistes de leur domaine dont les paroles devaient être sages avant tout. Des collaborateurs. C'est ce qu'avait voulu Tel'Ilma, cette neutralité efficace et froide. Leiel cherchait mieux, cherchait plus. Où trouver des appuis, des soutiens, quand on arrive de nulle part ?
Arnon Veral était un homme d'autant plus précieux. Lui aussi avait pris des risques en la conduisant sur les routes d'Anastys. Peut-être devrait-il payer un prix qu'il n'imaginait pas encore, si ses collaborateurs venaient à apprendre leur petite virée. Le temps. C'est le temps qui révèle, et on ne le force pas, disait Dae'mid.
- Merci encore pour cette journée passionnante. Pour votre sincérité aussi. J'ai apprécié pouvoir parler librement avec vous. J'ai aimé ne pas être d'accord sur tout. Et j'ai compris ce que vous m'avez montré. Bien des choses sont à mettre en place. Oh ! Le datapad...
Elle le récupéra dans le speeder, sourit une dernière fois à Veral avant de se diriger vers la navette qui venait la ramener au Palais Préfectoral.
- A bientôt, monsieur Veral.
Puis elle lui tourna le dos, et sans se retourner, prit place dans le véhicule conduit par un droïde. Son visage avait repris le sérieux calme et maîtrisé qu'elle avait quitté en partant à l'aventure. Les yeux sur son écran, elle était déjà loin. Elle laissait derrière elle, sur le siège du landspeeder, sa casquette au logo chromé, qui avait si bien, et si mal, protégé son identité.***
- Tout ce que tu gagneras sera à toi, Leiel.
- Maître, je risque quand même de tout perdre. Si c'est le cas, alors tout cela ne veut rien dire, pour moi en tout cas. Les risques sont véritablement énormes.
- Tu es la seule à pouvoir les prendre. Ecoute, je sais que tu as peur. Peur de l'inconnu, peur de ne pas être à la hauteur, peur d'être découverte. Tu as raison d'avoir peur, Lyris. Pourtant, personne n'est armé comme tu l'es. Tu es unique, et tu es venue jusqu'à nous. Ne penses-tu pas que cela a du sens ?
- Je... je sais ce que je dois faire.
- Et tu le feras très bien. Tout le monde a confiance en toi, tu le sais. Non Lyris, relève les yeux. Ca va aller. Ca va parfaitement se passer, parce que tu es équipée pour toutes les éventualités.
- Mais... je serai... seule.
- Oui. Au début. Tu sais que tu dois faire attention à ne pas trop t'entourer, surtout à ton arrivée.
- Non, j'ai bien compris ça, je ne suis pas stupide ! Mais... mais vous ne serez plus là. Ni vous, ni le professeur, ni dame Be...
- Tu crois vraiment qu'on restera à te donner la main comme à un enfant ? Réveille-toi. Tu sais ce que tu dois faire, tu sais pourquoi. Tu es prête, Leiel. Tu n'as plus besoin de nous. C'est ta chance. A toi de la saisir. -
Post n°32
Auteur : Atreïs HelcarTahiri Delia était une militaire pure souche. Forgée dans la plus éclatante tradition de la violence sur Taris, habituée aux combats de gladiateurs sanglants, formée dans l'académie de la planète, elle était, comme nombre de ses consoeurs officiers, bien plus dure que ses homologues masculins. La faute à un physique légèrement déficient, il lui avait fallu redoubler de hargne, d'ingéniosité et de sang-froid pour se faire accepter de ses collègues, non sans leur administrer quelques corrections bien senties à tous les tests. Evidemment, un tel talent ne pouvait pas vraiment passer sous les radars et elle rejoignit bien rapidement les flottes séparatistes dont elle prit rapidement la mesure et grimpa rapidement les échelons.
Ses méthodes parfois brutales et violentes ne laissèrent pas ses supérieurs de marbre. Si elles étaient efficaces, elles inspiraient également la terreur, notamment parmi les civils, et il devint évident que la CSI ne pouvait pas se présenter en parangon de la paix et garder de tels officiers dans les unités lambda. Mais elle ne pouvait pas non plus être écartée du fait de ses capacités plus élevées que la moyenne, aussi profita-t-elle de la création de la légion Amber. D'abord officier de liaison, puis officier supérieure, elle en prit finalement le commandement, se montrant aussi efficace qu'avant, si ce n'est plus.
Seule décisionnaire des actes des droïdes ultra-perfectionnés de la Légion Amber, sa science militaire alliée aux redoutables algorithmes de combat, elle se montra impitoyable en toutes circonstances, notamment dans la période qui suivit les attentats Sith. Les mortels EG, maniant des sabre-laser à lame synthétique, furent déployés dans tout l'espace séparatiste, frappant plus sûrement que la mort, et laissant sans doute des familles éplorées par volonté d'épurer la Galaxie des Sith. Epaulés par l'ancien CIRS-6, très mobile, capable de frapper vite et fort, l'ensemble formait le fameux commando Surge.
Et malgré tout ces états de service, elle allait encore devoir composer avec un foutu rat du DSP. Une saleté d'agent qui aurait pour mission de la surveiller, et bien sûr de la dénoncer auprès de Valkoinen si jamais elle n'obéissait pas aux ordres qu'elle avait énoncé, et qu'elle faisait du zèle. Ce n'était pas la première fois que ça arrivait, et elle avait souvent fait en sorte qu'il arrive des choses tragiques à ces oiseaux de mauvaise augure, couverte par ses quelques contacts. Mais l'heure n'était pas à cette décision. Après tout, on l'avait informée que celui qui l'accompagnerait ne serait qu'un oisillon. Drôle de manœuvre, mais elle ne s'en formalisa pas. Elle envoya un message direct à son contact, un certain Arnon Veral.
< Aspirant,
Vous avez été choisi pour accompagner le Commando Surge. Vous trouverez une navette au spatioport de Raxulon qui vous conduira directement à notre flotte.
Je ne souffrirai aucun délai.
Commandante Tahiri Delia>***
Arnon Veral fut accueilli comme à son habitude par sa secrétaire. Sa virée dans les terres n'était pas commune, mais loin d'être rare pour autant, pour lui qui connaissait tout ses dossiers sur le bout des doigts. La femme lui présenta le courrier, les dossiers en cours, bref, la routine reprenait lentement. Pourtant, au milieu du paquet, un holofilm se présenta. Une fois de plus, et sans doute pour son déplaisir, la voix d'Elfriede Vasburg s'éleva dans les oreilles de l'homme, au moyen d'écouteurs :
-Aspirant,
Vous avez été désigné pour accompagner le commandant Tahiri Delia lors de son expédition. Elle vous donnera de plus amples détails sur sa mission d'elle-même, sachez juste qu'elle est dangereuse. Vous devrez rendre compte des agissements de la Commandante et des conséquences de ses actes à votre supérieur. Moi, pour le moment.
Bonne chance. -
Post n°33
Auteur : Arnon VeralJe venais à peine de rentrer, encore sous l’emprise d’une fragrance rémanente d’un passé agréable. Cette entrevue avec la Sous-Préfète Leiel Osso était agréable, j’avais apprécié notre petit voyage loin de tout. Ce n’était pas simplement la campagne isolée que nous avions visité, mais nous étions sortis de nous-mêmes : des conventions, des étiquettes. Je me surpris à avoir une pensée étrange, s’il était si simple aux enfants -de tous les milieux sociaux et de toutes les origines- de s’entendre, c’était précisément car ils n’étaient pas encore contaminés par les organisations sociales adultes. En grandissants, les adolescents cherchaient bien parfois à se rebeller contre ce qui leur étaient inculqués, mais n’était-ce déjà pas trop tard pour eux ? Ils devaient faire des études, trouver un travail et finalement prendre leur place au sein de la société. La monnaie, l’argent, la possession personnelle, autant de choses qui, ajoutées aux titres, faisaient la société ce qu’elle était. Ainsi lorsqu’Osso et moi nous étions rencontrés, nous étions tous deux dans notre rôle, celui que la société nous avait attribué : moi en tant que responsable de la délégation et elle en tant que Sous-Préfète. Nous étions passés à côté d’affinités qui étaient réelles. Parfois des adversaires ou des ennemis pourraient en réalité bien s’entendre. C’était ce que j’avais ressenti et j’étais heureux que nous ayons réussis à dépasser tout cela.
Alors que j’entrais dans les bâtiments d’AgroChrome, j’allais voir ma secrétaire Stacy pour m’enquérir des nouvelles. J’avais en effet un message, et lorsque je rejoignais mon bureau, je me rendais compte que c’était le Lieutenant Vasburg. Cette femme avait le don de m’exaspérer et mes sourcils se froncèrent instinctivement lorsque j’entendis sa voix. Quelque chose dans son intonation qui m’était profondément désagréable, je ne saurais dire quoi, mais j’éprouvais une inimitié franche et entière à son égard. Peut-être cette attitude martiale et froide, mais j’avais connu bien pire au sein de l’Empire Sith. Peut-être également car au sein des services Impériaux, les règles étaient claires et la discipline de fer, le DSP avait un fonctionnement opaque et j’avais rapidement compris que je ne serais pas informé de tout. C’était de bonne guerre, les services de renseignement informaient rarement les hommes de la troupe ou le bas de l’échelle. Le bas de l’échelle, je me surpris à éprouver une certaine colère évoquant cela, après tout, même si je n’étais pas fier de ce que j’avais fait au sein du BSI, j’y étais tout de même Capitaine et j’y avais appris beaucoup de choses. Je chassai ces pensées, elles seraient mauvaises pour la suite de la mission. Le second message était directement de l’officier que je devais rejoindre, une femme, un certain Commandant Delia. Femme qui accordait sa fonction au féminin…Cela aussi ça en disait long sur ce genre d’individus…Je ressentais cependant un certaine autorité dans le message de la cheftaine. Je me laissais aller à la pensée que j’allais peut-être regretter Vasburg. Enfin, à peine rentré, à peine reparti. Je mettais mes affaires en ordre et laissais quelques instructions à mes collaborateurs, rendant visite à ceux à qui je laisserais les clefs de l’entreprise. Il allait falloir que je m’organise pour qu’AgroChrome puisse tourner toute seule, avec la Délégation, j’avais des excuses toutes trouvées pour mes absences, et puis cela rajouterait peut-être des clients à notre répertoire. Parmi les ingénieurs, certains étaient là depuis plusieurs années et n’avaient aucunement besoin de moi pour faire tourner cette entreprise dont les comptes étaient sains.
Je m’étais changé, avais pris une serviette de cuir et démarré le landspeeder. Ne sachant pas trop ce qu’il fallait faire, j’avais conservé une habituelle chemise avec une cravate négligemment nouée sous un pull-over. Le trajet fut rapide, il n’y avait pas grand monde sur la route jusqu’à Raxulon…Mais la périphérie de la ville, c’était autre chose. Je commençais à voir les grands ensembles urbains envahir l’ horizon. Heureusement pour moi, le spatioport était à l’écart, comme c’était souvent le cas. Une fois arrivé, je garais mon speeder pour finalement arriver à l’entrée de l’édifice. Il y avait énormément de navettes et de transports en commun, si bien qu’il était difficile pour moi de savoir quoi faire, je ne savais pas même qui chercher. Je prenais donc le partie d’attendre, on finirait bien par venir me chercher, j’envoyais un message à Delia pour lui signifier que j’étais en place, message très laconique et professionnel. Les choses sérieuses commençaient.