Aux champs
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Post n°10
Auteur : Arnon VeralLe ton était toujours très calme de la part de Leiel Osso. Cette femme avait-elle une telle maîtrise d’elle-même ? Je pense qu’en réalité, elle était sincère. Sur le fond, sa franchise assumée concernant le Mandat ne put que me conforter dans mon idée. Elle avait voulu contenter les Cekkel afin d’éviter de les blesser, mais avec moi, elle était très sincère. La sincérité me touchait, je préférais cela plutôt qu’une langue de bois. Je me retrouvais dans la position d’Inagah, condamné à négocier en position de faiblesse. La planète n’était pas suffisamment prestigieuse pour pouvoir se permettre un impair et ça, Osso le savait. Les Xeri Vinginti étaient un impondérable, on ne pouvait pas les toucher, c’était évident. Avait-elle des aspirations sociales ? Était-elle simplement au fait de quelque chose que j’ignorais ? Sans doute, ces grandes familles fonctionnaient en circuit fermé et n’avaient jamais vraiment voulu s’intégrer à la populace. Le sort de la plèbe leur était égal. Ils se sentaient au-dessus de la mêlée…Précisément ce qui avait causé leur perte d’influence et le fait qu’aujourd’hui, ils étaient sur la sellette. J’eu à nouveau un sourire désabusé.
-Les Xeri Vinginti ont creusé leur tombe par leur attitude, ils ont condamné la société Raxienne à être fracturée par la même occasion. Je comprends votre position et la respecte, profondément, mais tant que ces gens ne comprendront pas que nous sommes tous dans le même bateau et que des gens meurent, en ce moment, dans la galaxie, ils seront dans une attitude qui nous nuira à tous ! D’autant plus qu’ils accaparent une grande partie du capital, Mandat ou pas, leur patrimoine est autant de fonds gelés qui grippent notre économie pendant que de braves gens productifs se tuent à la tâche. Vous devrez réfléchir à la question des Xeri Vinginti tôt ou tard, et au fond de vous, je suis sûr que vous le savez. Gardez au moins en tête les autres propositions, nous pourrions jouer sur les taxes d’exportation pour soulager à court terme nos exploitants.
Je ne voulais pas parler plus de ce sujet, mais au fond, j’avais conscience que désormais mes propos démontraient ouvertement que j’avais pris position contre la Délégation. On aurait pu penser que c’était une manière déguisée d’amener des intérêts des lobbies, mais bon, j’avais fait le choix de dévoiler franchement ma position. Et finalement, je défendais les intérêts des producteurs. Je savais que je risquais d’être cloué au pilori par mes collègues et alliés de circonstance, mais maintenant je m’en moquais. Il fallait aller au bout des choses et puisque Leiel Osso me donnait l’occasion de participer à ce débat et de proposer des idées, autant en profiter pour faire le bien, pour une fois dans ma vie. Je ne voulais pas que nous passions à autre chose sans avoir enfoncé le clou autant que possible. Elle devait avoir toutes les cartes en main, tous les arguments, la meilleure compréhension de la situation. Osso s’était révélée très intelligente, elle semblait bien plus fine que son apparence de jeune femme candide et sophistiquée l’avait laissée apparaître lors de notre premier entretien. Ces premières impressions erronées s’étaient rapidement dissipées après la session de discussions qui avaient permis de lever tous les doutes.
Alors que je m’attendais à ce qu’elle rebondisse, mais ce fut une question autre qui fit son apparition. Je m’attendais à d’autres choses, des questions plus personnelles. Mais n’en était-ce pas une finalement ? Pourquoi me questionnait-elle sur mon avis concernant les forces armées ? Cherchait-elle à questionner mes aptitudes militaires ? Mon passé ? Je ne pouvais pas répondre à ces questions pour l’instant, mais j’avais pour usage de traiter ce genre de sujet avec la plus grande prudence. J’avais vu ce qu’il coûtait de vivre dans un système hautement militarisé. C’était également un sujet qui intéresserait très probablement le DSP. Ils m’avaient recruté pour ça, pour surveiller et trahir. Malheureusement pour eux, je n’étais plus le même homme, j’avais vu les funestes conséquences de l’obéissance aveugle. Je ne tomberais pas deux fois dans le même panneau. Cette femme semblait avoir les épaules et les idées pour gouverner Raxus Secundus…Elle sortait des clous. Je me raclais la gorge pour répondre à cette question difficile.
-Eh bien, je pense que vous soulevez un problème épineux. Je dirais qu’on pourrait répondre avec deux approches totalement différentes. La première, c’est mon ressenti personnel, je trouve rassurant que nous n’ayons pas de forces armées, la guerre n’est pas une chose souhaitable et avoir des forces armées ici risquerait de désigner notre chère planète comme un objectif prioritaire pour nos ennemis car non contente d’être un des greniers de la CSI, elle serait aussi peuplée de troupes qu’il faudrait détruire et qui attireraient l’attention.
C’était mon opinion, je savais cependant que c’était totalement idéaliste. Nos ennemis ne raisonnaient pas comme ça et il y avait fort à parier que Raxus Secundus, comme planète agricole peu défendue serait avait déjà été sans doute au moins évoquée par nos ennemis. Les troupes n’étaient cependant pas infinies et dans un contexte logistique tendu par des années de guerre galactique, les planificateurs militaires se concentraient sur l’essentiel. Cet essentiel quel était-il finalement ? Je me fis la remarque qu’on entendait parler que très peu de la guerre sur Raxus Secundus. Il m’était d’ailleurs impossible de me rappeler les derniers faits d’arme de la CSI. L’Empire Sith abreuvait constamment sa population de propagande belliciste, ce n’était pas le cas ici. Tout semblait être fait pour préserver la population de cette guerre lointaine et abstraite. Je reprenais la parole, cette fois le visage un peu plus grave.
-Ceci dit, je ne peux m’empêcher de penser qu’on peut avoir une vision beaucoup plus large et générale de la question. Nos ennemis pourraient nous attaquer malgré tout pour bloquer la production agricole. Dans ce cas-là il faudrait sérieusement penser à militariser la planète. La question serait plutôt de savoir si nous devrions demander aux autorités de la CSI de stationner des troupes ici ou mettre le prix pour avoir notre propre armée. Dans les deux cas cela ferait sans doute augmenter notre influence.
En filigrane, cela permettrait également de solutionner notre problème.
-Oh et pour répondre à votre question, nos prochains hôtes sont beaucoup plus réfléchis et moins explosifs que les Cekkel, je vous propose de cacher votre identité au départ, mais il serait aussi très intéressant de la dévoiler par la suite. Je pense qu’ils apprécieront de voir un représentant de la classe politique. -
Post n°11
Auteur : Leiel OssoSi cela ne tenait qu'à elle, Leiel aurait fait une affaire personnelle de dissoudre les Vinginti dans la société civile, de noyer leurs intérêts dans les taxes, de confisquer leurs châteaux, leurs entreprises, leurs fonds privés et de régler le problème par l'éradication pure et simple. Une des premières entrevues accordées l'avait évidemment été pour les représentants des grandes familles, et leur liste de doléances inacceptables. En réalité, c'était attendu. Ce qui l'était moins était la véhémence de la délégation. Son besoin, immédiatement, de prendre l'ascendant sur cette jeune femme débarquée d'on ne sait où, quitte à proférer des menaces à peine voilées.
Elle savait bien, évidemment, qu'il était hors de question d'enclencher quelque hostilité que ce soit. Qu'il faudrait gouverner avec eux et non contre eux, et que de toute façon, elle n'avait pas à considérer le pouvoir comme son terrain de jeu personnel. Elle était avant tout au service de la planète. Mais ils lui rendaient la perspective d'une nouvelle rencontre difficile et elle était venue à craindre de les revoir, de peur de ne pas savoir se maîtriser suffisamment. Une erreur à ne certainement pas commettre, et un bras de fer à venir. Osso ne craignait pas les conflits. En revanche, l'idée de perdre du terrain ne lui plaisait pas du tout. Et avec les Xeri Vinginti, l'option n'était pas fantasque.
- Il s'agit, pour le moment, de garder les Vinginti sous contrôle. Leur pente naturelle va vers plus de pouvoir, ce qui est légitime, finalement, mais contre-productif pour le reste des acteurs économiques, sociaux, culturels. Je... je ne peux pas m'empêcher de penser qu'ils ont enfoncé Raxus dans une forme de monotonie paisible, parce que c'était le seul moyen d'éviter aux Maisons de s'étriper.
Ce qui avait justifié la faible militarisation de la planète. Raxus avait connu bien des guerres, mais des conflits internes, opposants des Provinces, et les Maisons qui les gouvernaient. D'ailleurs, en présentant les choses sous cet angle, Leiel se disait que l'union des Vinginti était principalement une façade, et qu'il serait sans doute utile d'y trouver des fissures. Mais elle était loin de connaître assez bien le sujet pour commencer à étudier la question. Et elle ne doutait pas qu'elle serait amenée, très prochainement, à revoir les porte-paroles.
- Pour être honnête, je ne suis pas certaine que la Confédération accepte de stationner des troupes de manière permanente autour de Raxus. La question de la militarisation revient... souvent, chez certains de mes Conseillers. Evidemment, l'intérêt d'avoir une armée de droïdes, c'est qu'on a besoin de peu « d'organiques » pour les diriger.
Elle s'interrompit pour pianoter un moment sur son datapad.
- Un instant, s'il vous plaît...
Une communication s'établit à l'écrit pendant de longues minutes. Leiel répondait à une série de questions, vérifiait des documents, validait des procédures.
- Excusez-moi... Je ne sais plus où j'en étais... Oh, oui. La remilitarisation de Raxus. Un problème véritablement épineux. Mais de toute façon, si je suis vos recommandations, nous n'aurons jamais le budget pour mener de front ces deux chantiers. Cependant, quitte à parler de force militaire, je la préférerais en orbite. Les convois de denrées n'ont plus été l'objet d'attaque depuis quelques temps, et j'aimerais espérer que cela dure encore un temps. Une intervention depuis l'espace me semble bien plus efficace qu'une force en casernes, qu'il faut entretenir en permanence.
La jeune femme se retourna pour fouiller dans les provisions aimablement prévues par Veral.
- Auriez-vous de l'eau ? Je préfère éviter le caf pour le moment.
Leiel se fit la réflexion qu'elle parlait un peu trop... mais il lui fallait reconnaître que c'était agréable. Elle ne révélait rien de fondamental, ou quoi que ce soit d'essence secrète ou officielle. Pourtant, donner une opinion, même si aucune opinion n'est une vérité politique, avait du bon. Elle manquait terriblement de réseau, d'alliés. Et monsieur Veral ressemblait de plus en plus à un allié potentiel. Trop tôt, cependant, pour lui révéler ses faiblesses. La jeune femme préféra garder pour elle ses intolérances aux produits psychotropes. Même ses « amies » de ses débuts ignoraient ces vulnérabilités. Que devenaient-elles ? Depuis quand n'avait-elle pas eu une conversation purement amicale ?
- D'ailleurs, ça vous dirait de vous arrêter pour manger quelque part ? Je suis curieuse de ce que proposent les établissements de la région.
En repensant aux restaurants et cantinas de Raxulon, au temps passé qui ne reviendrait plus, Leiel n'eut pas de pincement au cœur, de regret, de brusque sentiment d'isolement. Elle voyait une route devant elle. Une route qu'il était hors de question d'emprunter dans l'autre sens. -
Post n°12
Auteur : Arnon VeralJe sentais au fond que les idées cheminaient dans l’esprit d’Osso qui cherchait à évaluer les différentes possibilités. Elle craignait que la planète ait à nouveau à faire face aux Vinginti. Cela, je le comprenais, le passé de Raxus Secundus avait été entaché par le sang des luttes intestines et cela aurait été un drame tant stratégique que social en temps de guerre. Leiel Osso semblait prise dans la spirale des choix cornéliens qui s’offraient à elle en tant que responsable politique. Je n’avais pas vraiment d’avis sur les Vinginti car je ne les avais jamais rencontré et que ceux qui m’avaient parlé d’eux n’avaient pas une opinion positive. J’avais tendance à mal considérer les nantis et les parvenus, et pour moi des familles qui concentraient le patrimoine et l’argent en faisaient partie. Après tout, je n’avais rien contre le fait d’avoir un patrimoine, mais cette hégémonie de vieilles familles nobles avait à mon sens un relent féodal assez nauséabond. Je me gardais de faire un commentaire, ces idées étaient les miennes et je voulais à tout prix éviter de mettre mes propres idées dans la balance ou de donner un signe qu’elles influençaient mes choix dans cette affaire. J’avais pris le parti de défendre les intérêts supérieurs et je tiendrai ma ligne car il en avait été décidé ainsi.
La jeune femme revint sur le sujet de la militarisation qui semblait particulièrement lui tenir à cœur. Ainsi ses conseillers étaient pressants sur la question. On aurait pu s’en douter, dans un contexte de conflit, les va-t-en-guerre étaient monnaie courante, surtout à la tête des états…Ceux qui ne verraient jamais le front ni une arme de leur vie. Cet opportunisme cynique de ceux qui voulaient faire carrière quel qu’en soit le prix, je l’avais vu et vécu -quoi que dans mon cas c’était dans un contexte différent- et je ne souhaitais pas m’y risquer. Je ne pouvais masquer mon dégoût à l’évocation de telles choses. Je m’apprêtais à répondre, pourtant la jeune Sous-Préfète fut rappelée à ses obligations et elle dût répondre à ses messages. Des choses et des dossiers sans doute très importants, malgré le caractère très particulier de leur petite virée, la substance des choses ne changeaient pas. Leiel Osso restait un dirigeant politique, la Sous-Préfète de Raxus Secundus, elle devrait donc rendre des comptes ; moi, je demeurais le directeur d’AgroChrome, une société bien trop modeste pour pouvoir exister face aux poids lourds de la Délégation face auxquels je me dressais désormais. Ce portrait brossé fit naître en moi une certaine nostalgie, celle de ma jeunesse, du temps béni de l’enfance où finalement chaque enfant et chaque jeune peut s’entendre avec à peu près n’importe qui sans avoir à se soucier des problèmes et des étiquettes qu’on a lorsqu’on est devenus adultes. Nous étions typiquement là-dedans, je me perdis à imaginer combien d’opportunités et d’actes manqués naissaient des déterminismes qui nous enfermaient ces cases qui finissaient par dicter la personne qu’on était, jusqu’à devenir le métronome de nos interactions sociales.
Je fus arraché de mes pensées par la conversation qui continua. Je la laissais développer ses idées après un sourire sincère pour lui signifier que je n’étais aucunement offensé de cette interruption. J’aimais converser avec elle, les choses semblaient sincères et j’avais eu l’impression de pouvoir parler franchement. La discussion était apaisée, et ce même si nos points-de-vue étaient différents. Ignorant totalement que mon interlocutrice avait à peu près les mêmes pensées, je me surpris à penser la même chose. Son raisonnement était efficace, elle savait qu’elle ne pourrait pas poursuivre un projet militaire et en même temps la remilitarisation de la planète. Raxus Secundus était un chantier. Alors que je lui tendais une bouteille d’eau avec un gobelet, une fois de plus rappelé à des considérations plus matérielles, je répondais à sa proposition d’aller nous restaurer.
-Il se trouve que je meurs de faim. Vous devancez mes pensées. Après toutes ces émotions, nous l’avons bien mérité. Je connais en effet un établissement qui est tout proche d’ici. Je suis sûr que cela vous plaira.
Après quelques minutes à peine, nous arrivâmes devant un bâtiment ancien. C’était une dépendance de ferme dans son style traditionnel. La peinture avait été refaite à l’identique des temps anciens. Il y avait ça et là, du matériel agricole ancien déposé comme décoration. C’était une sorte d’auberge que je fréquentais et qui, en dépit de son style étrangement démodé, était largement fréquentée par les locaux. Des arbres fruitiers de variétés anciennes entouraient la dépendance, leur tronc noueux et le bois noir indiquaient qu’ils étaient très anciens et n’avaient sans doute plus les rendements de leur jeunesse. Je garais le landspeeder et j’adressais un sourire à Osso en sortant du véhicule.
-C’est pittoresque, mais ça va vous plaire, vous allez voir. Que des produits régionaux, ils ont ce qui se fait de mieux.
J’entrais le premier. L’intérieur de l’établissement était en bois, un style traditionnel qui était en accord total avec la décoration qui avait été entreprise à l’extérieur. Le tenancier vint rapidement à notre encontre et me salua. Je saluais Franck à mon tour, nous nous tutoyions et je lui présentais ma nouvelle collaboratrice sans trahir sa véritable identité. Nous bavardâmes quelques instants sur la vente d’une ferme dans les environs et le fait que Franck voulait l’acheter. Je lui confiais qu’il pourrait négocier encore car je connaissais le propriétaire. Une fois de plus, je m’illustrais comme bien implanté dans le tissus social. Sur cette planète, j’avais réussi à me faire accepter et apprécier. On nous proposa une table, une des meilleures et Franck demanda à Osso si elle désirait boire quelque chose, il ne me posa même pas la question, concluant à de l’eau pétillante, je ne buvais plus d’alcool depuis des années. Il nous présenta la carte et présenta une spécialité que je choisissais, de petites saucisses locales avec des légumes du cru, un plat local que je conseillais également à Osso. Une fois Franck parti, je posais délicatement mes mains sur la table et inspirais en me mettant à l’aise.
-Pour poursuivre sur notre discussion, j’ai l’impression que vous écoutez trop vos conseillers. Si je peux me permettre un conseil, ou plutôt une opinion, car mon avis n’est pas arrêté, je ne connais pas suffisamment votre entourage pour cela, vous devriez suivre votre propre voie. C’est ce que j’ai choisi de faire avec la Délégation, car tout ça n’est qu’un jeu de pouvoir, et qu’ils m’ont choisi car je suis un fusible insignifiant à leurs yeux, mais moi, j’ai un message à porter. Je sais très bien qu’au-delà de nos petites querelles de chapelle, il y a un intérêt supérieur et que celui-ci implique le bien-être social de Raxus Secundus. Si nous ne faisons rien, ce n’est pas simplement une crise économique sans précédant qui nous attend, mais bel et bien une faillite. C’est le lent déclin économique de Raxus Secundus qui le mène aujourd’hui à peser si peu dans la balance des instances supérieures de la CSI.
Je me reprenais en faisant une petite pause. Je n’avais moi-même pas l’habitude de me dévoiler, mais Osso m’avait convaincu. C’était quelqu’un avec qui j’avais envie de jouer franc-jeu, de lui dévoiler ma pensée. Je n’étais pas un révolutionnaire ou un arriviste, la proposition d’une négociation avec les instances Séparatistes n’était pas une sortie de Raxus Secundus de la Confédération -comme le suggéraient certains fous- ou encore de ne plus payer l’impôt de guerre, mais simplement réaménager les efforts commerciaux.
-Avant toute chose, il faudra assainir les comptes et l’économie de Raxus Secundus, car on ne négocie jamais en position de faiblesse. C’est dans votre intérêt aussi, car ça sera la garantie de votre sérieux auprès des autres gouvernants de la CSI. Raxus Secundus reste un des mondes qui font office de greniers et de vergers principaux, et ça, vous ne m’empêcherez pas de penser que ça peut peser dans la balance. Bien sûr, je sais que beaucoup de gens vont tenter de vous séduire au début, mais il faudra garder les intérêts de la planète en tête. A mon niveau, bien plus modeste que le vôtre, j’ai vu les ravages du clientélisme et des petits arrangements entre puissants, car c’est précisément ce qui s’est produit à la Délégation. Comme vous pouvez voir, je l’ai refusé, sans doute ma carrière s’en retrouvera entachée, mais j’y suis préparé, je ne voulais pas porter le poids moral d’une telle action. Je ne suis pas naïf sur la situation, je sais très bien que les grosses entreprises du secteur agricole ont autant de responsabilité que les Vinginti dans la situation économique actuelle du secteur primaire…La seule différence est qu’ils sont moins connus et qu’une entreprise n’est en général pas assimilée à une entité morale dans l’inconscient collectif…
Je méditais sur mes paroles qui me surprenaient moi-même. Je m’étais exprimé avec sans doute trop de franchise. Pourtant c’était arrivé naturellement, cela coulait de source. -
Post n°13
Auteur : Leiel OssoLeiel fut, à nouveau, touchée par la prévenance de son coéquipier. Il avait cherché une bonne table sur la route, un endroit qu'il connaissait, et où il était connu. Avant d'entrer, Leiel jeta un œil aux arbres fruitiers. Un antique joganier qui donnait encore quelques fruits violets, pas encore mûrs, un pommier que l'hiver avait dénudé. Quel âge pouvaient bien avoir ces arbres ? Le pommier en particulier semblait plus vénérable que simplement ancien. Encore une fois, elle se demanda sur les vingt-cinq mille ans d'histoire de ce monde si ces espaces là avaient servi à autre chose qu'à multiplier du vivant. Puis elle emboîta le pas à Veral et entra dans le restaurant.
Elle pensa immédiatement aux établissements de Raxulon parce que le lieu, aussi typique que pittoresque, s'en éloignait franchement. Des endroits pas toujours du meilleur goût, mais souvent du niveau de ce qui se faisait dans les grandes villes de la galaxie. Un choix d'ambiances, de styles musicaux, de cuisine traditionnelle ou fusions de plats de différents mondes... la jeune femme avait fait le tour de pas mal de bars, restaurants, clubs, cantinas... et Mia avant elle avait consommé de son côté le pire de la cuisine de la Bordure Extérieure. Mais, à propos de nourriture, un événement récent en particulier avait vexé la Sous-Préfète... et elle comptait bien revenir dessus.
Veral commanda ce qu'il connaissait, et cela convint parfaitement à Leiel. Cependant, une remarque de son compagnon de voyage lui fit froncer le nez. Elle le réalisa sur le champ et s'en voulut, mais il était trop tard. Décidément, elle ne parvenait pas assez à contrôler ses réactions. Un jour, face à un adversaire hostile, cela pourrait lui coûter cher. Elle le laissa finir, goûtant l'eau pétillante qu'elle trouva très minéralisée, se représentant mentalement les schémas que Veral décortiquait. Elle en était venue à apprécier qu'il se sente assez en confiance pour parler sans risque. Mais tout dans son discours était loin de lui plaire.
- Monsieur Veral, je vous entends défendre les intérêts du secteur primaire tout entier. Vous proposez un diagnostic et des solutions. Mais ces entreprises ne sont pas les seules que je dois défendre. Le tissu socio-économique de la planète doit être pris en compte dans sa totalité. Vous me dites que j'écoute trop mes conseillers. Ils font le travail que je leur demande de faire... c'est-à-dire à peu près ce que vous faites bénévolement pour moi en ce moment.
Elle lui sourit. C'était... simple, de lui parler. Il avait des dents, elle le savait, mais elle n'avait pas peur de les revoir. Ce n'était pas contre elle qu'il les dévoilait, et ses interventions, qu'elle soit d'accord ou non avec elles, n'étaient jamais outrancières ou hors de propos. Chacune des remarques de Veral avait un point d'origine, qui donnait lieu à une analyse pointue, et qui s'achevait sur une proposition. Si seulement tous ses collaborateurs pouvaient fonctionner de la sorte...
- Chacun défend le territoire qui lui a été alloué. Et mon rôle, c'est d'écouter tout le monde sans oublier personne. Si je fais une impasse, quelle qu'elle soit, je ferai une erreur. Et il est toujours bon qu'on me rappelle à l'ordre. Je peux faire preuve... d'enthousiasme, alors que je dois avant tout me montrer réfléchie. Maintenant... j'écoute, mais c'est moi qui, ultimement, signerai les décrets. Cela sera toujours ma responsabilité. Et je prends cela très au sérieux.
Elle se tut un instant, songeuse, plus grave. Ce fut à ce moment qu'on servit les saucisses et les légumes. Elle se saisit d'une fourchette à deux dents, et piqua de son diapason un morceau de viande qu'elle porta à la bouche. Elle écarquilla les yeux.
- Surprenant... je croyais connaître ça, mais... ça a été très... assagi, en ville. C'est gras, salé, légèrement sucré mais... très aromatique aussi. On dirait presque que c'est anisé... Pardon. Je disais que je dois écouter mes conseillers, et tous mes conseillers. Certains ne seraient pas d'accord avec vous, monsieur Veral. Le bilan de mon prédécesseur est extrêmement positif dans de nombreux domaines. Je pensais... m'appuyer dessus pendant un temps... histoire de préparer des réformes qui... seulement, ce que vous êtes en train de me montrer change un certain nombre de choses. Vous me dites que je n'ai pas deux ans. Que je n'ai pas un an. Qu'il faut adresser les difficultés du secteur primaire immédiatement. Pour être tout à fait honnête avec vous, je ne pense pas que la mise en œuvre de tout ce que vous préconisez soit possible si vite.
Le diapason se planta dans un légume compoté qu'elle savoura en silence un moment. Elle sembla réfléchir un instant, puis piqua dans un autre morceau, rosé celui-là.
- Vous savez pourquoi j'ai accepté si vite de recevoir votre délégation, monsieur Veral ? Oh, je suis certaine que cela va vous sembler trivial. Il y a un mois à peine, j'étais sur Cato Neimoidia avec mes homologues de la Confédération. Le buffet était excellent. Rien, aucun produit, pas la moindre miette ne venait de Raxus. C'est à ce moment que j'ai réalisé que le portrait qu'on me faisait de la situation n'était pas exactement ce que la réalité me renvoyait. Vous voyez ce qu'on mange, là ? C'est trop... simple, pour les palais affûtés des élites séparatistes... mais les produits sont excellents. Il n'y a aucune raison qu'on ne figure pas au menu.
En croquant dans le nouveau cube végétal, elle ferma les yeux un moment.
- Ca a de la saveur, de la texture... nous sommes capables de produire d'excellentes choses, monsieur Veral. Et il faut que la CSI le sache. Je parlais d'augmenter la qualité, et je maintiens ce cap. Non seulement ça nous permettrait de renégocier plus tôt les contrats en cours avec les clans commerciaux, mais cela nous propulsera aussi vers d'autres marchés. Alors... vous avez absolument raison. Je ne peux pas demander un suréquipement aux agriculteurs déjà à bout de souffle. Et pourtant, les flottilles d'agridroïdes doivent être modernisées, sans faute. L'Etat doit intervenir. Et je dois trouver des fonds. Et changer des lois. Et revoir le système de subventions. Mmmh... c'est du chokeroot, ça. La cuisson est étonnante.
Elle but une gorgée d'eau puis se tut un instant, faisant tourner le verre dans ses doigts.
- La Confédération a d'abord ouvert un marché phénoménal. Il ne fait aucun doute qu'il fallait faire sécession avec la République, ne serait-ce que sur un plan économique. Mais j'en viens à la conclusion que les changements ont été faits trop brutalement. On a dû produire tellement, tellement plus qu'avant... Et nous nous sommes appauvris. Nos techniques de culture, nos savoir-faire mécaniques, nos expériences plurimillénaires... on a importé ce qui se faisait de plus efficace, sans se soucier si nous l'adaptions à nos besoins, ou si nous nous adaptions à ces solutions... Je veux un retour aux terroirs, monsieur Veral. Je veux qu'on demande nos produits parce que Raxus est un gage de qualité. Et pour ça... j'ai... un projet.
On apporta deux assiettes dans lesquelles une darne grillée de truite bessalienne reposait sur un lit de pâtes de sarrasin aux légumes grillés. La jeune femme huma le parfum du plat avant de sourire à son interlocuteur.
- Pardonnez-moi, je parle trop... Ca a l'air délicieux. Cet endroit me plaît beaucoup. Je vous remercie de me l'avoir fait découvrir. -
Post n°14
Auteur : Arnon VeralJ’écoutais Leiel Osso avec attention. La Sous-Préfète de Raxus Secundus développait sa pensée et affirmait ses positions. Des positions assurées qu’on n’aurait pas pu attendre de sa part. En dépit des éléments purement politiques qui émergeaient de son discours, il y avait autre chose, une intonation plus personnelle, presqu’une confidence. Je croisais les bras, l’écoutant avec attention sans réagir. Je la laissais développer son discours. Bien sûr, notre discussion dépassait les intérêts du secteur primaire et cela, je l’entendais bien, Osso devait avoir une vision intégrale. J’imaginais bien que l’équation était beaucoup plus complexe.
Je rendais les sourire, c’était de bon cœur. Je ne pouvais m’empêcher de dissocier l’image que j’avais du Sous-Préfet de Raxus Secundus de cette jeune femme souriante et aimable. Je me rendais à l’évidence, je passais un bon moment. Dae’Mid était autrement plus formel. Même si mon interlocutrice en défendait le bilan, je ne pouvais m’empêcher d’avoir une mauvaise image de cet homme, je le trouvais trop archaïque dans sa conception. Certes Dae’Mid avait fait de bonnes choses, il défendait son bilan, mais pourtant, il n’était pas un homme qui avait mené des actions décisives, il avait géré l’urgence. Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il était un politicien conventionnel qui aurait été complètement incapable de gérer une situation de crise plus importante. Il incombait maintenant à la jeune Leiel Osso de régler tout ça. Elle allait devoir affronter des problèmes qui traînaient depuis des années. Ne pas faire preuve d’aveuglement. Cet aveuglement, moi plus que quiconque, je savais où il menait…
Sept ans auparavant, camp de prisonniers 49B,
Voilà maintenant plusieurs semaines que nous étions affectés à ce camp. Rec et moi trouvions le temps long, toutes nos demandes de mutations avaient été refusées. Nous devions terminer la réorganisation du camp de prisonniers. Si au départ, la température glaciale nous amusait, elle avait fini par être une plaie. Nous avions réussi à relancer le chauffage dans les baraquements des soldats mais ceux des prisonniers, en bout de course, n’étaient pas suffisamment chauffés. Les convois de nourriture arrivaient en retard, ce qui m’obligeait à rationner. Rec pendant ce temps-là prenait du bon temps avec les gardes et cela commençait à m’énerver prodigieusement. Derrière son attitude de dandy débonnaire, il me condamnait à être le seul administrateur. J’avais accès à tous les rapports, à tous les bilans. Notamment les rapports de l’infirmerie, ceux qui étaient morts de malnutrition, ceux qui étaient morts de froid pendant plusieurs semaines. J’avais dû signer ces rapports…J’étais donc responsable, mais j’avais tout fait remonter à notre hiérarchie qui répondait toujours la même chose : en raison des réquisitions et des nécessités d’alimenter le front, ils n’accéderaient pas à notre requête. Des heures en holocommunication avec le personnel de l’approvisionnement, souvent dans des heures décalées car ils n’étaient pas de notre système. Des heures de discussion avec de petits fonctionnaires militaires qui avaient leurs fesses bien au chaud et ne comprenaient pas nos problèmes. D’autres heures à discuter avec la cheffe Inagah qui me faisait part des révoltes à venir et de la contestation. Les tensions entre les gardes et les prisonniers s’exacerbaient et moi, je ne savais pas vraiment quoi faire. C’était à Rec de gérer tout ça.
Comme tous les matins, j’avais enfilé mon uniforme et j’étais allé à la petite pièce qui me servait de bureau. Je constatais avec exaspération les nombreuses bouteilles vides qui gisaient dans la salle des gardes. J’avais essayé de faire interdire l’alcool, mais Rec était toujours de la partie, et il avait un grade supérieur au mien, le Commandant Ornaz ne voulait pas que la fête se termine. Deux jours auparavant, j’avais mis un des gardes aux arrêts car il avait été pris ivre mort à tirer en l’air à l’extérieur des baraquements des gardes. Les incidents étaient reportés, mais je ne pouvais rien faire d’autre…Tout du moins c’était ce que je me disais pour ne pas avoir à en prendre le coût moral.
Une fois à mon bureau, on m’annonça Inagah qui voulait me parler. Je soupirais de plus belle, cette femme me rendait fou, la voir signifiait toujours des discussions des heures durant. Je la fis cependant entrer. La sauvageonne était égale à elle-même, ses vêtements traditionnels crasseux et son attitude presque menaçante, pourtant, ce jour-là je percevais en elle quelque chose de différent. Comme une colère sourde, non, il y avait plus que ça, elle était choquée. Je la fis s’asseoir.
-Cheffe Inagah, nous avons parlé hier, je ne m’attendais pas à vous voir aussi tôt. Vos gens doivent déjà être à la mine et si je ne me trompe pas, vous prenez votre poste cet après-midi. Vous devriez utiliser ce temps pour dormir et vous reposer afin d’être en forme.
Toujours la même rhétorique avec le sourire. Pendant que le sauvage qui me servait de valet m’apportait mon café et mes vêtements pliés et repassés de la blanchisserie. Inagah me répondit avec un regard qui annonçait le tonnerre, plissant les lèvres.
-Capitaine…Vos hommes ont un comportement déplacé envers nos gens. Ils parlent et c’est mauvais pour vous.
Je posais mes coudes sur la table, fronçant les sourcils, l’invitant à continuer pour savoir quel garde avait été violent envers eux. Les dérapages étaient fréquents et je les punissais très durement. J’avais déjà mis une dizaine de personnes aux arrêts depuis mon arrivée et deux avaient été révoqués pour passer devant une commission disciplinaire. C’était ainsi que j’avais pu gagner d’une sorte de relation de confiance avec Inagah, même si le terme était un peu fort. La sauvageonne me détestait toujours pour notre premier entretien. Mon visage se déconfit lorsque j’appris qu’il s’agissait d’autre chose : elle me fit état de relations sexuelles entre les gardes et certaines sauvageonnes. Ces relations étaient prohibées par la tribu. La cheffe Inagah m’avait parlé de manière froide et détachée, presque clinique.
-Il y a bien des choses que vous ignorez sur nous, Capitaine. Pour vous, nous ne sommes que des sauvages arriérés et nos coutumes sont d’un autre âge. Votre état est raciste et a réussi à nous asservir, mais bon, je n’ai pas vraiment envie de discuter de cela avec vous aujourd’hui, nos visions sont irréconciliables. Toujours est-il que je considère que vous êtes le moins pourri ici, mais pas le plus courageux. Sachez cependant une chose, chez nous, lorsqu’une femme est déshonorée, il y a une dette de sang, soit cette femme se marie, soit il y a un crime d’honneur. Je doute que vos gardes soient prêts pour la première option, je vous demande donc de régler le problème et de retrouver ceux qui ont fait ça, sinon je ne pourrai rien faire et vous devrez assumer les conséquences de l’indiscipline de vos hommes.
Je fronçais à nouveau les sourcils. Hochant la tête. Je n’avais rien à ajouter, qu’aurais-je pu dire ? Je ne voulais pas rentrer dans le jeu d’Inagah et verbaliser que je me soumettais à sa demande, pourtant je savais que je devais m’occuper du problème. Qui pouvait savoir de quoi étaient capables ces primitifs ? De mon côté, je ne les avais jamais jugé, les gardes raillaient leurs cultures, se moquaient d’eux, mais moi, je restais en retrait…J’avais une vision comptable de l’affaire…Ils devaient travailler et l’équilibre budgétaire de ce camp de prisonniers devait être établi afin d’éviter que la hiérarchie ne s’en mêle. Une fois Inagah partie, j’ouvrais donc une information judiciaire, un dossier qui rapporterait le précédant. Avant de signer, je décidais de convoquer Rec pour avoir son avis, après tout, il était mon supérieur.
Rec arriva avec une gueule de bois. Il avait bu toute la nuit, son uniforme dégrafé, il n’avait pas sa casquette. Le relâchement était palpable. C’était une situation que j’avais vu empirer sans rien pouvoir faire. Rec était Commandant et toutes les choses que je étaient accueillies avec un sourire ou une plaisanterie. Sauf que moi, j’avais des comptes à rendre.
-C’est la déchéance dis-moi. Tu aurais au moins pu faire l’effort de te raser…
-Ouais, sacrée gueule de bois. Hier soir on est resté à jouer jusqu’à pas d’heure. Ce salopard de Krik, le Sergent, il a une chance du diable, il a raflé la mise au moins trois fois. Il a sorti un machin, un tord-boyau, je n’avais jamais bu ça…C’est comme un truc pour déboucher les chiottes…Mais en pire. La prochaine fois viens avec nous, t’es trop sérieux Ludwig ! Ici ils te trouvent…Pas drôle.
J’évacuais ces remarques du revers de la main, masquant à peine mon dégoût. Je ne voulais pas me mêler de ces histoires. Pourtant, je savais qu’il y avait des beuveries, et je savais aussi que Rec y participait. Ne m’étais-je pas voilé la face ? Rec était un officier supérieur du BSI, il encourageait ces ripailles qui duraient jusqu’à pas d’heure.
-On a un problème Rec. Un vrai problème. J’ai vu Inagah ce matin et…
-Attends, avant que tu continues à me raconter ta super histoire, je vais pisser.
Il avait levé le doigt, souriant ironiquement. Rec était probablement encore sous l’effet des vapeurs éthyliques. Il disparut et réapparut après quelques minutes. Il était débraillé et sale, je pouvais presque sentir les relents d’alcool. J’avais beau apprécier cet ami de presque dix ans, il exagérait. Là il prit la parole.
-Donc, tu étais en train de me raconter que tu as vu Inagah. Toi, t’as bien compris le système…Pendant que nous on se contente des femmes du peuple, tu t’occupes de leur cheffe. Ces sauvageonnes sont vraiment incroyables, ces salopes se donnent pour une boîte de conserve ou des cigarettes…Krik tape dans leur réserve de bouffe, mais je savais pas que c’était aussi dramatique…
Il me fit un clin d’œil entendu, et moi je demeurais face à lui, interdit. Je faisais le lien entre ce qu’avait dit Inagah et l’attitude de Rec. A partir de cet instant, je ne pouvais plus ignorer ce qui se passait. Rec était impliqué dans cette affaire et il savait ce qui se passait…Pourtant il était mon supérieur. Je tentais vainement de lui expliquer qu’il fallait absolument que ça cesse, que je devrais faire un rapport, qu’il faudrait en référer au BSI, sinon nous allions avoir des problèmes. Le ton de Rec se durcit, l’espace d’un instant.
-Hé ho, c’est moi le Commandant. Je suis ton officier supérieur, donc les rapports, c’est à moi de les faire. Laisse-moi gérer ça, je m’en occupe, toi t’as qu’à te concentrer sur tes papiers à la con. Rec laissa un peu de temps s’écouler, alors que l’atmosphère était flottante. Il semblait sérieux, puis il reprit après un rire tonitruant. Ne fait pas cette tête-là, ces sauvages sont des animaux, tu as tort d’accorder autant d’importance à ce qu’ils te disent. J’ai à la situation en main, t’en occupe plus…C’est un ordre !
Puis il se leva, presqu’en titubant. Avant de sortir, il claqua des bottes en saluant le drapeau Impérial qui se trouvait dans mon bureau et en éclatant de rire. La réalité venait de m’envoyer un coup de poing violent dans la mâchoire, j’avais fermé les yeux pour ne pas poser un constat qui me dérangeait : nous étions désormais dirigés par un alcoolique irresponsable. Rec avait beau être un bon compagnon, il manquait de professionnalisme et son attitude tombait sous le coup de la loi. Me prenant la tête entre les mains, pris de panique, je réfléchissais à que faire, considérant le rapport que j’avais rédigé pour envoyer à notre hiérarchie. Lentement, j’entrais le nom de Rec Ornaz, le désignant comme responsable de l’incident…Mon échine fut parcourue d’un frisson. Que penserait-il ? C’était grâce à lui que j’étais entré au BSI, il m’avait toujours aidé et le dénoncer ainsi signifierait la cours martiale pour nous deux avec une section d’enquête qui devrait statuer sur son cas et m’interroger. Les gardes se couvriraient tous, et moi, je risquais l’accusation de faux-témoignage…La magie d’un état policier : tout le monde est suspect.
J’effaçais le nom de Rec. Pourtant, je ne pouvais me résoudre à rien faire, alors j’entrais le nom du Sergent Frilend Krik, alcoolique et joueur invétéré. Il avait déjà fait l’objet de plusieurs blâmes, c’était une véritable ordure et je savais que son dossier serait indéfendable. Au moins, j’aurais fait quelque chose. Je me devais de le faire. Je signais négligemment le rapport et le transmettais via mon datapad. C’était fait. Frilend Krik fut mis aux arrêt six jours plus tard, avec une cour martiale qui l’attendait. Il était révoqué et Rec prit la nouvelle comme à son habitude, avec une plaisanterie. Je savais à cet instant-là que je devrais payer le prix de ma lâcheté. En sortant du bureau de Rec, je croisais Inagah qui passa sans même me saluer, le regard fermé. Ce n’était pas suffisant, nous le savions tous les deux, et ça ne ferait pas cesser les choses. Les gardes ne m’adressaient même plus la parole et j’étais pris en tenaille entre l’inimitié des miens et le rejet de nos prisonniers qui me voyaient comme celui qui commandait l’installation. Rec était passé entre les gouttes, ami des gardes, il avait retourné la situation en se faisant passer pour le « bon policier », et à la manière de l’oncle sympathique qui ne blâmait pas les bêtises d’un enfant avec un clin d’œil complice, il continuait d’organiser ses petites soirées dans d’autres baraquements plus éloignés de celui où j’avais pris mes quartiers. La situation était maintenant à un point de non-retour, je m’étais moi-même piégé…Pire que ça, en ne dénonçant pas Rec, j’étais devenu ipso facto son complice.
Alors que ces souvenirs revenaient me hanter, une fois de plus, je me concentrais sur ce que me disait Osso. Elle se régalait et moi aussi. Les produits n’étaient pas édulcorés, ils n’avaient pas migré vers la ville, ils avaient quelque chose d’authentique. Malgré toutes les justifications de la jeune femme, je ne pouvais me résoudre à adhérer totalement à sa vision, peut-être nous étions-nous mal compris. Car sur certains éléments, nous disions tous deux la même chose.
-C’est vrai que c’est excellent. Je prends d’autant plus de plaisir à déguster ce repas que je suis en bonne compagnie et que la discussion est intéressante. Je ne suis pas surpris qu’ils adaptent ces recettes pour les citadins, je me tiens loin de la nourriture sans saveur et de la vie lisse de Raxulon.
Je riais de bon cœur. Ma boutade n’était pas hostile bien au contraire, je me trouvais en confiance.
-Loin de moi l’idée de critiquer le bilan de votre prédécesseur Monsieur Dae’Mid. Je l’ai connu brièvement et je pense que c’était un homme qui voulait le bien de la planète. Ses circulaires ont été très bénéfiques à un moment où le secteurs devait acquérir des subventions afin de permettre une politique sociale cohérente sur toute la planète…Mais tout cela a fait son temps. Le contexte est aujourd’hui différent. Votre histoire sur le buffet de Cato Neimoidia est un exemple intéressant, comparez cela avec ce qui se faisait il y a disons…Cinq ans…Nous étions numéro un. Nous avions accès à tous les marchés, la dégringolade a été sévère à cause d’un problème mal géré. Il est évident que les membres de notre Délégation chercheront à vous convaincre de tout mettre en œuvre directement…Mais encore une fois ce n’est pas mon cas. Vous m’avez livré les raisons qui vous ont poussé à recevoir la Délégation, je vais vous livrer les raisons qui m’ont poussées à en faire partie.
Je prenais à nouveau un peu de nourriture en bouche, mâchant délicatement. Le ton était apaisé et je me livrais une fois de plus à une vision très personnelle de la politique appliquée à des choses finalement simples.
-Il y a six ans, j’avais déjà été consulté pour la Délégation qui s’était rendue auprès de votre prédécesseur. En dépit d’un rapport très complet que j’ai rendu et qui anticipait des problèmes au niveau des producteurs qui nous nuiraient à tous, les membres de la Délégation sont restés dans leur logique lobbyiste, ils ont voulu négocier des subventions et plafonner les prix de production. Sous couvert de mesures qu’ils décrivaient comme sociale, ils ont accentué le phénomène. Je pense que le Sous-Préfet Dae’Mid avait, comme vous, plusieurs choses à régler et qu’il n’a pas voulu se mettre à dos les grandes entreprises tout en leur maintenant un coût de production. Aujourd’hui, nos amis de la Délégation cherchent à nouveau à rejouer le même scénario, la manœuvre est habile, ils prônent un maintient du plafond des prix afin de pouvoir continuer à produire à bas coût et maintenir leur volume…Mais cette position n’est pas tenable, car elle est précisément -comme vous l’avez déjà fait remarquer- une des origines du problème. J’ai accepté car je pensais qu’il fallait sortir des positions, je me fiche des doctrines politiques, je ne défends ni une politique sociale, ni une politique libérale. Mon unique souhait était de porter à la Sous-Préfecture une situation déplorable qui va finir par être délétère à toute la planète et par torpiller un secteur économique tout entier. A de nombreuses reprises, j’ai manqué de courage dans ma vie, mes actes ont eu des conséquences. Là, je vois la situation se dégrader et même si je sais qu’à ce stade, mon opposition à la Délégation me coûtera ma carrière, je suis intimement convaincu qu’il faut agir et je ne ferai pas marche arrière.
J’avais trop souffert des conséquences de mes actes. Je savais que Leiel Osso pouvait me comprendre, je me plaisais tout du moins à le penser. C’était une idée rassurante et constructive.
-Vous n’avez pas un an pour agir, en effet, mais je ne suis pas naïf au point de vous demander de tout faire immédiatement, ce n’est pas réalisable. Je vais vous raconter une histoire, lorsque j’étais plus jeune, j’ai travaillé dans une usine, c’était bien avant mes études pour devenir ingénieur agronome…Je les ai reprise tardivement. Il y avait cet homme, Gisen ou Gisun, je ne me rappelle plus trop de son nom. Nous, les ouvriers, nous étions constamment en train de nous plaindre à nos responsables que les machines ne fonctionnaient pas correctement…Eux nous répondaient que l’usine était vieille et le matériel avait son âge, qu’ils ne pouvaient pas matériellement payer toutes les réparations. Et un jour, il y a ce…Gisun…Je crois que c’était Gisun, enfin peu importe, toujours est-il qu’il a été engagé comme responsable des machines. Et Gisun a vite compris qu’il ne pourrait pas tout réparer car la trésorerie était ce qu’elle était, alors il a fait un état des lieux précis et il a commencer à faire les réparations les plus urgentes, afin que les chaînes de productions ne soient pas arrêtées à cause d’une machine qui tomberait en panne. Ces petites réparations urgentes ont augmenté la production et ont permis, sur de longs mois, à faire baisser la grogne des ouvriers mais également à augmenter notre trésorerie, ce qui permettait petit à petit de rénover les machines…
Mon regard se perdit dans le vide à l’évocation de ce passé. Des souvenirs, des sensations, des odeurs de ma jeunesses revenaient à moi. La vie était dure, mais l’insouciance la rendait agréable. Je me revois en jeune homme qui prenait ses postes, allait ensuite prendre un verre avec ses amis dans les troquets de Coruscant. A cet instant précis, mes parents me manquaient, mes parents ou plutôt l’image mentale que j’en avais par rapport à cette période. Lorsque tout semblait encore possible, que rien n’était défini dans ma vie. Ma mère qui préparait le repas, moi qui lisais dans ma chambre, mon père qui plaisantait en aidant ma mère. Cette période était vraiment révolue et je constatais que certains souvenirs s’étaient peu à peu délité, tels le maillage d’une vieille étoffe, ils avaient fini par se relâcher, puis des fils étaient sorti pour se débobiner. Mon esprit, d’habitude si efficace, avait beau chercher dans mon esprit, il ne restait que des projections ternes et impersonnelles de cette époque, des scènes vécues auxquelles j’assistais de manière distante…Spectateur de ma vie…Je fixais à nouveau Osso avec un sourire désabusé et fixais mon regard dans le sien avec une intensité dont je ne me croyais plus capable.
-Gisun n’était pas plus sage ou plus intelligent qu’un autre, il était plus pragmatique. Il n’a pas abreuvé les gens de boniments, il ne leur a pas vendu la lune, il a dressé dès le départ le constat coûteux que rénover toutes les machines n’était pas possible dans l’état actuel, mais qu’il faudrait endosser le coût des réparations les plus urgentes…Il en allait de la survie de l’usine. Cela a eu pour effet au départ de lui mettre à dos à la fois nous et les patrons, nous opposions simplement deux visions extrêmes, rénover les machines ou faire des économies. Finalement, la position intermédiaire de Gisun a payé. Il est vrai que les cartes sont entre vos mains, c’est vous qui décidez, mais vous devrez aussi en assumer les conséquences. Vous pouvez donc tout à fait partir sur augmenter la qualité, mais ça passe par une réforme des coûts et des plafonds, qui ne plaira pas à la Délégation à qui vous demanderez un effort supplémentaire pour subventionner les réformes. D’un autre côté, cela permettrait de ne pas enfoncer les petits producteurs et éventuellement de mieux employer de l’argent qui sera utilisé pour rehausser les prix plutôt qu’en pure perte pour des subventions. Cela permettra de retrouver un peu de rentabilité à nos agriculteurs et éventuellement de conquérir à moyen-terme de nouveaux marchés. Vous devez cependant savoir que cela ne vous dispensera pas de réformes plus profondes, à plus long terme, qui devront être faites afin de porter Raxus Secundus à la place qu’elle mérite. Vous devrez aussi garder en tête que la situation militaire peut aussi évoluer. C’est mon avis. Je ne vous jugerai pas quoi que vous fassiez, j’ai bien confiance que votre position n’est pas facile…
Je laissais désormais Osso répondre. Je souhaitais réellement développer ma pensée. J’avais l’impressions que nous étions proches depuis plusieurs années, une connexion qui s’était faite presque instantanément… -
Post n°15
Auteur : Leiel OssoLa chair bleutée de la truite croustillait et fondait à la fois. Le Du Bessal, le grand fleuve d'Anastys, passait dans cette région et les poissons d'eau douce étaient souvent servis. Un bon plat, équilibré, assez fin pour être intéressant tout en remplissant les estomacs. C'était trop pour Leiel. Elle choisissait plutôt les légumes grillés qu'elle sélectionnait pensivement en écoutant Veral. Son exemple avait du bon. Il serait impossible de prendre quelque facette de la politique raxienne de front sans pénaliser tous les autres secteurs. Alors il faudrait ruser, louvoyer. Equilibrer, plus simplement. Rester pragmatique.
- Donc... s'attaquer au cadre, au fur et à mesure, pour réorienter les lois et les réadapter à la réalité du terrain. En l'occurrence... peut-être que les lois doivent être changées d'un seul tenant. Les réajustements ont toujours tendance à entraîner des cascades de conséquences mal prévues ou mal préparées. Et changer un bloc se révèle souvent plus cohérent, et aussi mieux compris par la population. Ne pensez pas que je fais semblant de vous écouter, monsieur Veral. Je suis attentivement ce que vous me dites.
Elle eut un petit sourire, et joua sans y penser à pousser ses pâtes dans son assiette.
- Avez-vous déjà pensé à la Confédération, monsieur Veral ? A sa nature ? Je déteste le mot « séparatiste ». On ne se définit pas par ce que nous refusons. Nous sommes séparatistes parce que nous nous séparons de la République. Alors que nous sommes indépendants par choix.
Un claquement de langue agacé la fit revenir à plus de mesure dans le langage corporel.
- Cela n'a pas d'importance, finalement. Ou juste pour moi peut-être. Mais notre identité, nos convictions, nous les devons à nous mêmes. « Indépendants ». Ce mot-là me plaît. Les « systèmes indépendants »... Libres, mais oeuvrant ensemble à un avenir meilleur. Peut-être que la raison pour laquelle je vois les choses ainsi est que... je suis politiquement... novice. Enfin, ce n'est pas tout à fait vrai. C'est en tout cas la première fois que j'occupe un poste de cette importance. Et j'ai... des ambitions.
Elle but une gorgée d'eau pétillante et reprit, plus posément.
- Pour la planète, j'entends. Raxus est en sous-régime, et est sous-représentée au sein de la Confédération. Nous avons un rôle à jouer. Nous sommes les mondes greniers sur lesquels les autres s'appuient. Mais les bouleversements récents de notre planète montrent que, dans les politiques d'adaptation, de production, en ce qui concerne les modèles importés d'ailleurs, nous manquons de finesse, de recul. Je parlais des systèmes indépendants, j'aimerais qu'ils ne soient pas isolés. J'aimerais resserrer nos liens avec nos collègues des autres agrimondes.
Leiel posa son diapason et se pencha un peu en avant, soucieuse que sa voix ne porte pas trop dans la salle du restaurant.
- Ithor a des années d'avance en agronomie et xénobiologie sur nous. Bestine a la flottille de pêche la plus perfectionnée de la Bordure Extérieure. Des mondes comme Felucia, eux, peinent à mettre en place une politique agricole globale sur leur planète. Ce n'est peut-être pas leur vœu, après tout. Mais est-ce qu'on leur a demandé ? Plus prosaïquement, tout ce que nous ne produisons plus, il faudra que quelqu'un le fasse. La Confédération a besoin des productions agricoles de ses mondes, et il est hors de question de la priver de quoi que ce soit.
Elle glissa une mèche blanche derrière son oreille, réajusta la casquette qu'elle n'avait pas quittée.
- J'aimerais créer d'abord une forme de cercle vertueux. En mettant en commun des connaissances, en organisant des réseaux d'échange, en faisant profiter nos voisins de certaines de nos qualités et en profitant à notre tour de leurs expériences... En commençant par un noyau de planètes, en échangeant des spécialistes... on formerait une nouvelle génération d'experts, polyvalents, capables de voir un problème sous des angles originaux. Nos planètes profiteraient de ce type de collaboration.
Elle se lécha les lèvres, le regard tourné vers l'intérieur, vers son projet.
- A partir de là, sur cette base, on peut aider efficacement les planètes plus en difficulté. Et sur cette base encore, on peut créer une université trans-systèmes. Elle rivaliserait avec les plus grandes universités-mondes. Pour cela, il faut multiplier les échanges. Développer les capacités d'accueil, faciliter les départs. Au lieu d'avoir des mondes isolés, « séparés », nous pourrions créer du lien entre des mondes indépendants. Nous sommes trop... centrés sur nous-même, surtout les agrimondes. Nous faisons bien ce que l'on attend de nous, et qui est indispensable à tous. Mais devons-nous nous résoudre à cela seulement ? Prenez Raxus : nos laboratoires ont déposé des brevets capitaux l'année dernière, et les années précédentes aussi. Nos droïdes agricoles sont à la pointe de ce qui se fait partout ailleurs. A côté de cela, le secteur du tourisme, qui pourrait exploser sur une planète comme la nôtre, est à reconstruire de bout en bout.
Leiel plongea ses yeux mauves dans ceux tourmentés de Veral.
- Je sais que c'est... à la frontière de l'idéalisme. Mais je pense vraiment que le futur de Raxus passe par les étoiles. Seulement, avant de se lancer là-dedans...
Elle s'appuya sur le dossier de sa chaise, une moue sur les lèvres. Elle pianota pensivement sur sa cuisse un instant.
- Le principe de réalité s'applique. Evidemment. Vous me démontrez à chaque pas que les urgences n'attendent pas. Si je tarde trop... il n'y aura plus rien à échanger, n'est-ce pas... Nous n'aurons rien à offrir, rien à vendre à la Confédération. Et Raxus achèvera de s'endormir. -
Post n°16
Auteur : Arnon VeralJ’écoutais sans ciller les idées d’Osso. Elle s’ouvrait un peu plus, mais surtout, était devenue plus raisonnable. Mes arguments l’avaient touché, je m’en rendais compte, car elle les avait compris. C’était pour moi la plus grande victoire, car la convaincre n’aurait pas été suffisant. Je préférais de très loin qu’elle comprenne mon cheminement et donc les déterminismes qui m’avaient amenés à poser le constat qu’on lui avait présenté. Je but d’une traite l’eau pétillante qu’il restait dans mon verre.
La jeune Leiel Osso était en effet prise d’idéalisme et c’était cet idéalisme qui gouvernait ses pensées et ses objectifs à long terme. Pourtant, on ressentait un certain ancrage dans les réalités factuelles et la nécessité intrinsèque due aux problèmes urgents de la planète. Cela était sans doute un héritage d’avoir été dans le cabinet de Dae’Mid, un homme d’âge plus mûr qui avait su naviguer et mener une carrière politicienne habile. Dire que je faisais un procès sur le bilan de Dae’Mid aurait été faux, je savais que cet homme était extrêmement compétent, il avait d’ailleurs fait des heureux durant son mandat. Je ne pouvais cependant m’empêcher de ressentir une inimitié profonde envers ce qu’il représentait : le compromis politique et les mesurettes de circonstance pour garantir son mandat et son bilan…Le tout fait sciemment. Nous avions besoin d’un véritable chef en période de guerre, de quelqu’un capable de prendre des mesures fortes sans bafouer notre essence démocratique ni nos velléités d’indépendance, en ce sens, la jeune Osso pouvait réellement faire son entrée. Je ne pouvais en ce sens pas lui reprocher son idéalisme.
-C’est précisément l’idée que je cherche à développer, en effet, nous ne pouvons pas attendre pour ces urgences. Votre idéalisme est également une force, je ne peux que me réjouir que d’entendre vos propos dans la bouche d’une dirigeante politique née dans le contexte d’une galaxie en guerre. Cependant, je ne peux totalement partager votre vision idéaliste, mon expérience personnelle et mon histoire me l’interdisent formellement. C’est pour cela que j’ai dû venir pondérer votre vision avec quelques constats factuels sur les réalités de notre situation. Mes conjectures et mes chiffres ne doivent pas venir perturber ou altérer votre vision, mais plutôt servir de béquille pour lui permettre de se développer. Je n’ai aucun intérêt à soutenir la vision lobbyiste de la Délégation, je n’ai pas non plus intérêt à vous forcer la main. Ma seule et unique préoccupation reste Raxus Secundus et éviter qu’elle ne s’endorme pour de bon.
Je croisais à nouveau les bras en me laissant glisser à l’arrière, pris dans mes réflexions. Si ma tirade était construite et sans doute correctement assénée, je peinais à être conscient de toutes les conséquences qu’elle induisait. Qu’était réellement mon intérêt dans cette histoire ? Le pouvoir ? Je n’en avais aucun. Le développement commercial et la richesse d’AgroChrome ? Foutaises, je sortirai perdant de cette histoire, les gros de la Délégation me mettraient au ban et cela aurait de graves conséquences pour mon entreprise…Pis encore, mes clients pourraient voir d’un mauvais œil que je me sois corrompu avec une politicienne qui avait forcément une tambouille idéologique. Il restait une autre possibilité, me racheter. Mais même cette réponse n’était pas satisfaisante, cela ne suffisait pas à expliquer mon geste, j’aurais eu moult occasions de me racheter, et face à Osso, cela ne servait à rien puisque personne n’était au courant de mes crimes sur Raxus Secundus. Devais-je y voir à ce stade une quelconque manifestation d’idéalisme ? Je ne pouvais en être certain à ce stade.
-Si vous voulez mon opinion profonde, et là nous dépassons ce pour quoi je vous ai fait venir, je partage votre idée. Ce sont nos ennemis qui nous ont appelés Séparatistes, nous sommes simplement les représentants d’un autre système politique indépendantiste. Nous refusons l’entrisme d’un état centralisé et sommes pour la conservation des pouvoirs locaux. Quand on y pense, c’est cela qui a garanti le succès de la C.S.I. durant toutes ces années. Nous n’avons aucun problème à éliminer les brebis galeuses et en tant que citoyens, nous pouvons nous sentir représentés par des dirigeants locaux au fait de nos problèmes et de nos réalités…Ce n’est pas le cas des instances Impériales qui défilent au pas comme leurs soldats ou des dirigeants de la République, corrompus jusqu’à la moelle, qui n’ont d’autre choix que de tous suivre leur idéologie mollassonne dominante.
Je restais pensif un instant. Le portrait que je dressais n’était pas très enjôleur à l’encontre des autres systèmes corrompus.
-L’indépendance est le meilleur rempart contre la corruption et les systèmes autoritaires. C’est pour cela que les autres régimes n’ont cessé de s’effondrer et de renaître sous d’autres formes. Les Républiques se sont enchaînées dans l’histoire, rivalisant de politiciens corrompus et de mesures démentes prises par des dirigeants déconnectés. Quant aux différents Empires Galactiques et Siths, je crois qu’ils sont devenus des caricatures ambulantes. Des systèmes autoritaires et militaristes qui ont menés des peuples naïfs et aux abois dans des guerres totales et finalement à l’autodestruction. Les représentants actuels de ces régimes finiront comme leurs ancêtres par disparaître d’eux-mêmes, la République éclatera sous les dissentions internes et l’Empire sera vaincu. Bien sûr, cela n’empêchera pas quelques fous de vouloir les ressusciter à tôt ou tard.
Je m’enfonçais dans ma propre pensée. Leiel Osso avait partagé ses idées avec moi et je souhaitais lui partager la mienne. Mes réflexions concernant l’Empire étaient véhémentes et clairement à charge, qui aurait pu m’en tenir rigueur vu mon parcours ? M’animant soudain d’un regain de vitalité, je plongeais mon regard dans celui de la jeune femme, l’index levé.
-Il ne faut cependant pas oublier un détail. Un détail capital. Nous sommes en guerre et cela depuis longtemps. Même si les intentions de la Confédération sont honnêtes, elle reste dirigée par des lobbies, certains avec une influence que je qualifierais d’ «extra-locale » comme notre très chère Délégation qui fait la pluie et le beau temps sur Raxus Secundus mais a également des contacts extraplanétaires grâce à l’export. D’autres beaucoup plus vastes, comme le clan bancaire. Ces lobbies tentent tous d’exercer une pression sur la C.S.I. pour avoir une emprise économique et développer leurs entreprises. Cela je peux le comprendre, mais en temps de guerre, ces entreprises peuvent nous torpiller. C’est pour cela que nous devons faire attention et ne jamais oublier que les belles pensées ne suffiront pas à garantir notre autodétermination. Votre vision est louable et je sais que vous pouvez la faire triompher, mais convaincre avec des mots ne servira pas. Si tout le monde est d’accord pour admettre que gouverner, c’est prévoir, peu poussent le raisonnement jusqu’à la fin. C’est également prévoir les failles et les vices -ô combien nombreux- des êtres conscients de cette galaxie, et donc anticiper les réactions et les divisions de la masse. Pour cela, il faut rester bienveillant tout en ayant conscience des méthodes qui fonctionnent pour amener les différents partis à un compromis. C’est en cela que votre tâche s’annonce ardue.
J’étais une fois de plus plongé dans une réflexion qui me dépassait. J’étais allé bien plus loin qu’avec beaucoup d’autre. Leiel Osso était en réalité la seule à qui je m’étais ouvert. La confession ultime de ma pensée profonde, le fruit d’un vécu et d’expériences malheureuses. Je m’étais souvent considéré comme un pessimiste, attribuant cela à mes déboires, il était par conséquent impossible pour moi de partager mes idées politiques que je considérais comme biaisées. Pourtant, j’avais une fois de plus la naïve intention de bien faire, pensant que cela profiterait à mon interlocutrice.
-Vous allez devoir statuer sur des questions importantes, Sous-Préfète Osso. Vos idéaux sont nobles et je suis intimement convaincu qu’ils sont sincères, mais ils devront être pondérés par une vision plus complète, qui intègre la noirceur que contient ce monde. Vous avez une opportunité en or, celle d’être une jeune dirigeante qui jouira d’une apparence d’une personne immaculée -sans mauvais jeu de mot- et épargnée par la noirceur de ce monde. Cette noirceur, elle m’a saturé, j’ai fait corps avec elle et elle m’a dévoré pendant de nombreuses années, jusqu’à faire de moi celui que je suis aujourd’hui. J'ai été cette créature, ce monstre qui se drape dans l'obscurité. C'était la guerre, et elle fait ressortir de nous les pires aspects. J’essaie d’en faire une force afin d’éviter à tout le monde de reproduire mon schéma et ainsi d’épargner ceux que je juge comme valables…En l’occurrence de VOUS épargner, car je sais au fond de moi que vous pourrez changer les choses.
Je me taisais soudainement, comme honteux d'en avoir trop dit. Mon visage s’était fait plus grave, animé d’une étrange lueur. Comme si je revivais des évènements malheureux. Ma cicatrice rajoutais une étrange ponctuation dramatique à la scène. Pourtant, mes paroles -aussi négatives soient-elles- étaient porteuses d’un message d’espoir et d’une formidable déclaration d’allégeance à Leiel Osso, j’étais acquis à sa cause… -
Post n°17
Auteur : Leiel Osso« Dichotomie ». C'était le mot qui s'imposait à Leiel tout en écoutant parler Arnon Veral, les yeux mauves grands ouverts, comme si mieux voir était mieux écouter. Au-delà des programmes politiques et des mises en garde tout à fait justifiées, elle avait en face d'elle un homme étrange qui s'ouvrait. Et ce qu'il donnait à voir de lui-même achevait de la surprendre. Une « créature », un « monstre », dévoré par la noirceur du monde, et qui s'y lovait ? Les vétérans qu'elle avait rencontrés et avec qui elle avait pu parler n'avaient jamais adopté ces termes-là. La guerre était un mal, mais un mal nécessaire, et le service était à la fois tragique et noble, si parfois amer. Loyauté et servitude, les deux pôles du sacrifice des soldats.
Mais dans le discours de Veral, elle se voyait elle. Ou plutôt l'autre, celle qu'elle avait été, la lie de la Galaxie, qui pendant tous les conflits en question avait passé plus de temps allongée que debout. On avait effacé toutes les cicatrices qui la maintenaient dans sa condition d'esclave. Lui arborait la sienne sur son visage, aux yeux de tous. Sur elle, il en restait une, profonde, cachée par sa chevelure à la base de son crâne. Cette marque-là avait une histoire alternative, comme toutes les autres histoires de Leiel. Qu'elle soit visible pour l'oeil attentif cristallisait le danger, cependant. Un jour, quelqu'un creusera un peu trop loin. Un jour, sa part d'ombre serait révélée. Horreur sans nom.
Elle rougit, subitement. Parce qu'il lui faisait confiance, parce qu'elle avait réussi à faire vivre Leiel même si elle n'avait jamais pu tuer Mia. Parce qu'il choisissait son camp à elle, alors qu'il ne la connaissait pas. Il l'avait jugée « valable ». Est-ce qu'il avait tort ? Est-ce que Mia, par son existence même, devait invalider tout ce que Leiel entreprendrait ? Elle ne le souhaitait pas, voulant vraiment réussir sa mission politique et haïssant sa propre obscurité. Et lui... venait de lui offrir la sienne. Déjà, elle calculait ce qu'elle pouvait faire de cette non-information, ce soupçon du secret inavouable avoué en cet instant. Et elle se détesta pour cela. Elle ne voulait pas jouer ce jeu sordide des luttes de pouvoir et des trahisons. Viendrait le temps où elle n'aurait plus le choix. Le temps où elle ne se demanderait plus si il fallait le faire ou non. Alors elle s'autorisa la carte du manque d'expérience, pour justifier la suite qu'elle allait donner à cette conversation. Non, elle n'irait pas chercher dans le passé d'Arnon Veral le pourquoi de sa noirceur. Il l'avait remisée, comme elle avait repoussé Mia. Ca aussi, elle le comprenait. Ca aussi, elle pouvait le respecter. Même si c'était une erreur.
- Oh, oui ? Un dessert ? Le sorbet de jogan, s'il vous plaît. Ah... excusez-moi à nouveau.
Le serveur disparut immédiatement de sa pensée quand, une nouvelle fois, il fallut répondre aux messages qui s'accumulaient sur son datapad. Apparemment, une situation allait nécessiter son intervention. Mais elle avait besoin de temps avec Veral. Elle l'avait entendu, elle avait probablement assez de confirmations pour envisager une adaptation rapide des politiques agricoles de la planète, seulement, ce ne serait pas assez. Elle devait gouverner avec, et non contre. Et cela passait par les Conseillers aussi, ainsi que les Gouverneurs des Provinces. Et il lui faudrait les convaincre. Plus ses exemples seraient concrets, mieux elle parviendrait à ses fins. Elle repoussa l'écran.
- Pardonnez-moi monsieur Veral. Ce n'est guère poli, mais certaines affaires n'attendent pas. Je risque de ne pas pouvoir achever la totalité des étapes prévues. Mais j'aimerais vraiment rencontrer votre producteur de fromages, si c'est possible. J'espère que nous ne sommes plus très loin.
Le dessert arriva rapidement et Leiel prit le temps d'apprécier les premières bouchées. Sucré, onctueux, une pointe d'acidité qui unissait les différents éléments de la glace en un tout délicieux.
- Mmh... ça... je suis sûre qu'on peut l'exporter sur les meilleures tables de la galaxie tel quel. Vous me parliez de principe de réalité, monsieur Veral. J'ai bien conscience que la réalité, comme les politiques, sont obstinés. Il est facile de se persuader que tout le monde pense comme soi. J'en sais assez sur ce monde pour savoir que c'est totalement faux. Beaucoup de parties sont en lice pour obtenir des faveurs de début de mandat. Un peu comme votre délégation...
Elle eut un sourire amusé à l'évocation de leur rencontre.
- Cependant, je ne saurais vous remercier assez pour ce que vous me faites découvrir. Votre manière de voir le secteur primaire est... efficace, pragmatique et ouverte. Et passablement désintéressée. Pourtant... je ne sais pas si vous le réalisez, mais le principe de réalité s'applique également à vous, monsieur Veral. Ne craignez-vous pas que vos positions ici et maintenant, avec moi, ne vous portent préjudice ? Oh. Est-ce que la prochaine étape est loin d'ici, monsieur Veral ? Il faudra sans doute que j'écourte notre tour de la région.
Elle ignorait si elle pourrait avoir à nouveau une occasion pareille. Ce cadre informel lui laissait une liberté à laquelle elle avait sciemment renoncé. Mais cela ne l'empêchait pas d'y goûter avec un plaisir non feint. Déjà la réalité du pouvoir reprenait ses droits. Combien de temps lui restait-il ? Moins. Pas assez. Mais ça devrait suffire. -
Post n°18
Auteur : Arnon VeralForce était de constater que Leiel Osso avait raison. La politique était un jeu de dupes, et cela entrait souvent en conflit avec des réalités plus crues, comme la situation des agriculteurs. Combien de réalités dérangeantes étaient mises à la trappe par le langage politique et le filtre de perception sélectif qui caractérisaient les élites ? Qui étaient ces élites d’ailleurs et pourquoi les désignait-on comme tel ? En un sens, la pensée était légitime et vertigineuse car une fois de plus, Osso avait été nommée et non élue. Si les citoyens de Raxus avaient eu leur mot à dire, qu’en aurait-il été ? Cela poussait à une réflexion plus profonde, celle du contrôle et de la société à deux vitesses. La Confédération des Systèmes Indépendants avait beau prôner un meilleur modèle -et c’était le cas à mes yeux- elle ne répondait pas totalement à la question de souveraineté des administrés. Bien sûr, c’était bien meilleur que les autres systèmes et nous étions en temps de guerre, mais c’était quelque chose que nous devrions aborder tôt ou tard.
Après que nous aillons pris le dessert, je décidais de régler la note. La Sous-Préfète était pressée et nous avions encore beaucoup à faire pour cette journée et celle d’après. Il fallait aller au bout du tour. Je répondis aimablement que l’atelier du fromager n’était pas très loin mais qu’il valait mieux y aller. Je rejoignais donc le landspeeder avec Osso alors que je cherchais à répondre à sa question épineuse.
-Vous soulevez un point épineux, Madame la Sous-Préfète. Ma position auprès de la Délégation est en effet délicate et il y a fort à parier que mes amis deviennent des adversaires et que cela finisse par porter préjudice à AgroChrome. Je ne peux cependant pas me résoudre à changer ma ligne de conduite concernant ce dossier. Il en va de l’avenir de la planète et d’une certaine idée que j’ai de la Confédération et du modèle indépendantiste.
Je méditais sur mes paroles alors que nous reprenions la route. Quelle légitimité avais-je pour réfléchir sur le modèle de la CSI ? Après tout celle-ci m’avait simplement accueilli et, que je le veuille ou non, mes actions et mon parcours me désignaient comme un ennemi intérieur. Pourtant, je travaillais désormais pour le DSP, et une fois de plus, je me murais dans le secret et le mensonge. Osso ignorait beaucoup de choses de moi, mais au final, elle n’aurait rien à craindre car mes rapports ne pourraient rapporter d’élément à charge. Elle voulait bien faire son travail et tentait ainsi de se libérer des lobbies pour se rapprocher du bien-être des citoyens et du système Indépendantiste. Cela pourtant sans remettre en cause les différentes contributions à l’effort de guerre, comme le démontraient ses intransigeances et refus fermes et définitifs concernant la possibilité de modifier les lois concernées. Cela serait à coup sûr apprécié par les instances Séparatistes et également par son oreille, l’opaque DSP. De toute façon, je savais bien que dans ma position, je n’avais qu’une marge de manœuvre très limitée : la DSP était un organe de renseignement, je n’avais d’autre choix que de dire la vérité. C’était comme ça que ça fonctionnait, et c’était également comme ça que la société tournait, chacun avait sa place. Si je portais les intérêts du secteur agricole au gouvernement, c’était précisément pour éviter d’être l’idiot utile d’intérêts qui jouaient contre la planète.
-J’ai parfaitement conscience de ce principe de précaution et de la tournure que prennent les évènements. Les membres de la Délégation peuvent me broyer, et ils le feront sans doute, auquel cas je n’aurai d’autre choix que de me reconvertir…Mais qu’est-ce qu’un métier dans une vie ? Bien peu de choses au regard de ce qui nous attend et de la guerre galactique qui infeste notre univers depuis…Des années et également au bien-être de notre planète. J’ai longuement réfléchi à tout ça, j’ai même hésité, car je doutais de vous. Après tout, je ne vous connais pas, vous ne me connaissez pas non plus et même si d’aventure je finissais par vous convaincre, votre mandat est limité dans le temps, dans l’espace et par les moyens qui vous sont alloués. Ce n’est pas le cas des multinationales qui nous font face et qui -soyez-en certaine- rivaliseront de roublardise pour étouffer dans l’œuf toute mesure de votre part qui n’irait pas dans leur sens.
Et c’était vrai, c’était une autre face du principe de réalité. Si j’allais être la cible de la Confédération, il était tout à fait possible que Leiel Osso le soit aussi. Ces multinationales avaient un carnet d’adresse long comme le bras. Deurteiker, pour ne parler que de lui, était tout à fait capable d’influencer des conseillers ou des experts affiliés à la Sous-Préfecture.
-Il vous faudra être forte face à ces influences. De votre côté, vous risquez beaucoup plus que la perte d’un emploi ou le naufrage d’une entreprise. En un sens, AgroChrome fait surtout du conseil, si l’entreprise coule, c’est surtout pour les employés et pour moi que ça sera difficile, mais ça reste local, d’autres prendront notre place. Dans votre cas, les conséquences seraient plus graves, on pourrait vous accuser de collusion avec les puissants, dire que depuis les Vinginti, peu de choses ont changé. Que le pouvoir de l’argent s’est substitué à celui de la couronne et des armoiries et qu’au fond, le pouvoir de Raxus Secundus n’a jamais vraiment été impartial. Finalement qu’on a beau changer l’emballage et mettre une jeune sous-préfète qui présente bien, jolie et dynamique, mais que ce sont toujours les mêmes mécaniques de domination par l’argent qui sont aux mécaniques depuis le fond des âges. Cela est un véritable danger, d’autant plus que les Sous-Préfets ne sont pas élus, mais nommés, et qu’en conséquence, les citoyens n’ont aucun moyen de contrôle sur lui. Je veux dire, que se passerait-il si un Sous-Préfet sur un monde mineur décidait d’agir de manière despotique ? Les autorités de la CSI le révoqueraient me direz-vous. Soit, mais là je durcis le trait, supposons que ce Sous-Préfet agisse de manière subtile de manière à rendre un bilan positif aux yeux de la CSI mais qu’ils soit complètement corrompu et serve des intérêts personnels. Quelle serait la réaction des citoyens de ce monde à l’égard du pouvoir local et de la Confédération ?
Je cherchais à articuler ma pensée, à peaufiner mon argumentaire. Je savais que mes paroles pouvaient paraître extrême ou délirantes, mais en y réfléchissant bien, ce n’était pas absurde. J’ignorais si d’autres avant moi avaient eu ce type de réflexion concernant le système politique de la CSI, mais pourtant, c’était mon ressenti. Il était temps de savoir comment la jeune Sous-Préfète voyait ces choses.
-La réponse est simple, les citoyens n’ont ni recours, ni élection. Il se reposent entièrement sur l’autorité supérieure de la CSI qui, via ses différents organes étatiques et le collège préfectoral est censé retoquer toutes les mesures qui sortiraient du cadre de la politique commune. Malheureusement, la CSI ne peut pas contrôler tous les mondes mineurs et toutes les administrations, nous avons donc là le cœur du problème. La gouvernance des planètes se base entièrement sur l’honnêteté des autorités préfectorales. Donc si je poursuis mon raisonnement, il n’est pas absurde d’imaginer un mouvement contestataire, voire insurrectionnel, qui se développerait sur une planète qui traiterait mal ses habitants. Ce mouvement pourrait aisément se propager et nous nuire à tous. Nous ne sommes pas dans ce cas-là sur Raxus Secundus, pour l’instant, pourtant beaucoup d’agriculteurs vous voient comme l’esclave des intérêts financiers et même des relents des Vinginti…Il suffit de leur mettre un tout petit peu plus la pression, qu’ils soient un tout petit peu plus acculés par leurs crédits et les taxes et faites moi confiance, vous aurez la naissance d’un tel mouvement. Certains diront que je grossis le trait et que je caricature…Mais ne perdez pas de vue que la réaction d’une famille pacifique lorsqu’ils ont su qui vous étiez a été de vous braquer avec une arme. C’est pour cela qu’au fond, votre tâche ne sera pas aisée et que si c’est vous qui signerez finalement les décrets, comme vous l’avez si justement rappelé, c’est également vous qui en assumerez les conséquences et qui devrez gouverner avec raison.
Loin d’être une attaque, c’était un conseil sincère. J’avais poussé mon analyse et je savais que cela pouvait paraître étrange, mais la sincérité était mon meilleur cadeau pour Osso. -
Post n°19
Auteur : Leiel OssoSon datapad était volontairement ignoré. Des messages s'accumulaient déjà, et la question centrale ne trouverait pas de réponse immédiatement, de toute façon. Mais elle se doutait qu'elle allait devoir rentrer. Pas aujourd'hui, dernier jour de la semaine, seulement il faudrait probablement annuler les rencontres du lendemain, et la perspective la décevait à l'avance.
Ce qui intéressait davantage Leiel étaient les opinions politiques, et ses opinions sur les politiques publiques, de monsieur Veral. Enfoncée dans le siège du landspeeder, elle ne prêtait presque plus attention aux paysages qui défilaient.
- Tous les systèmes sont critiquables, et critiqués. Tous les talents sont injustes, toutes les destinées sont inégales, et quoi qu'on fasse, on rencontrera une opposition. Le Sous-Préfet Edgecomb, de Jabiim, ne trouverait sans doute pas grâce à vos yeux. Pourtant, si c'est avec une main de fer qu'il tient sa planète, il n'en reste pas moins très efficace. Caithe, de Felucia, est très attaché au bien-être de son peuple, et Felucia est plus ou moins resté un désert économique. Entre ces deux extrêmes, des millions de mondes. Et le principe du déséquilibre. Pas de l'entropie. Il faut se battre contre l'entropie. Mais le déséquilibre... c'est au contraire un élément fondateur de toute politique.
Elle s'interrompit pour répondre à deux messages. Puis elle glissa le datapad entre le siège et la portière, pour tenter de l'oublier un peu.
- Le déséquilibre est la constante réadaptation à l'environnement. Aucun système n'est valable éternellement. Les Sith, avec leurs idées d'Empire qui durerait des millénaires, sont... à côté de la plaque. Sur Raxus, on a eu de tout. Des tentatives de démocratie participative... pas bien brillant, des rois, ça a duré plus longtemps. Plusieurs Empereurs, mais ça s'est mal terminé. Des monarchies parlementaires, des autocraties militaires... En vingt-cinq mille ans de peuplement humain et proche-humain, on a plus ou moins tout essayé. Et tout était légitime, pendant un temps.
Leiel retira sa casquette pour laisser retomber sa longue tresse blanche.
- Vous savez pourquoi monsieur Dae'mid m'a choisie ? Oh, sans doute, comme vous l'avez dit, je fais office d'étendard qui présente bien sur les holophotos et les programmes de Shadownet. Mais combien d'autres peuvent en dire autant ? Non. Il m'a choisie parce que je ne faisais pas partie du sérail politique en place. J'ai des qualités, mais d'autres les auront aussi. En revanche, ces autres ont les mains plus ou moins liées. Votre collègue Deurteiker, par exemple, n'est pas un proche de la Préfecture, mais tous ceux qui travaillent à la Préfecture le connaissent, de près ou de loin. Moi... je viens sans attache, sans pression, sans promesse. Je sais que ce n'est pas votre cas, mais... j'admire beaucoup mon prédécesseur. Je ne ferai pas la même politique que lui, de toute façon, ce serait impossible puisque tout change en permanence. Mais il avait... du cran. Et la façade qu'il faut pour que ça passe pour de la morgue.
Cette capacité-là, Leiel aurait aimé l'acquérir plus vite. Elle était trop jeune, trop bleue, trop tendre pour montrer ces dispositions. Taraudée par la masse d'erreurs qu'elle devait éviter, elle devait aussi se garder de l'écueil de l'immobilisme. Ne rien faire était la pire des catastrophes en politique.
- On critique beaucoup les classes dirigeantes, pourtant elles font leur travail. Et parfois très bien. La démocratie, la légitimité qui vient du peuple... non. Je crois que ça ne fonctionnera jamais. Que les gens soient des spécialistes dans leur domaine, c'est plus qu'appréciable, c'est nécessaire. Mais une fois sortis de leur champ d'expertise, quelle vision large peuvent-ils avoir ? Et on parle des dirigeants corrompus... Evidemment qu'il y en a. Mais tous les donneurs de leçon permanente ont-ils les mêmes exigences envers eux-mêmes ? Non... le pouvoir est transmis, ou pris. Il est gardé par le talent. Et le temps se charge du reste.
Son regard se fit plus sombre au souvenir du blaster pointé vers elle.
- On parlait de la fonction de représentation plus tôt. Des holophotos, des programmes, de la communication officielle. Un dirigeant doit marquer les esprits. Un militaire le fait en exposant ses médailles. Un politique le fait en appliquant ses propres principes. Vouloir à tout prix trouver de la corruption dans le pli d'un vêtement, dans l'éclat d'une pierre... c'est absurde. Caithe, encore lui, est le Félucien le plus simple du monde, et s'il est apprécié chez lui, personne ne sait qui il est ailleurs.
Elle laissa passer un temps, pour observer la forêt qu'ils traversaient. Il était fort possible maintenant qu'elle ne puisse visiter l'exploitation forestière prévue le lendemain. La déception lui fit mordre ses lèvres.
- Faire de la politique "contre" ne peut pas fonctionner. On ne fait pas non plus de politique pour plaire à tout le monde, ni pour être légitime, ni pour avoir une place dans l'Histoire, ni pour ses intérêts personnels. On fait de la politique pour être le plus efficace possible, pour tendre à l'équilibre qui ne restera jamais. Celui qui a le pouvoir doit être en position de trancher. Point. Si jamais il cesse d'agir pour le bien commun et ne travaille qu'à ses intérêts personnels, alors il doit être remplacé. Dans les autres cas... même tangents... Oh, je sais ce que vous allez me dire. Qu'il faut encore que « le bien commun » soit clairement défini. Ca, c'est le travail des institutions en place, sur la planète et hors-monde, dans le cas de la Confédération. Mais j'évoquais les spécialistes plus tôt... un dirigeant efficace doit être spécialiste de la vision d'ensemble.
Être ramenée à sa jeunesse, à son apparence, à ses origines mystérieuses, c'était nécessaire, et profondément injuste. Elle n'avait encore rien fait. Qu'on ne perçoive pas sa vision, qu'on ne comprenne pas ce qu'elle voulait, qu'on se demande quelle autorité véritable elle allait avoir, oui. Cela elle l'acceptait. Qu'on réfléchisse en terme de pouvoir, pas de paraître, elle l'exigeait.
- Les contre-pouvoirs existent. Je ne pourrai pas décider du jour au lendemain de transformer notre monde en oecuménopole. Le Conseil et le Grand Conseil* sont là pour statuer sur les politiques les plus importantes. Et c'est très bien comme ça. Mais si un jour un dirigeant futur décide de laisser tomber l'agriculture au profit d'un autre type de production prometteur, il doit pouvoir le faire. Les exploitants seront furieux, mais le principe de déséquilibre s'applique à eux aussi. Rien n'est permanent. En s'adaptant, on survit plus longtemps, jusqu'à la prochaine crise. Et on recommence.
- Une négociation réussie n'est pas une discussion dont tout le monde sort content.
- Ce serait quand même le meilleur objectif à atteindre, maître.
- Différents partis, différents avis, différentes perceptions du monde qui viendraient à un consensus total, indépendamment de leurs intérêts propres ? Leiel, ne cherche jamais une chose pareille. C'est d'une absurdité sans nom. Hmm. Je vois que tu ne comprends pas. Imagine plusieurs partis, dont les intérêts s'opposent, mais qui doivent trouver ensemble une solution globale à un problème.
- Les partis en question refuseront les solutions des adversaires ?
- Précisément. Et si en sortant de cette négociation, un ou deux sont très heureux, et les autres ne le sont pas, que comprends-tu de ce qui s'est passé ?
- Si tous les partis sont censés être égaux, alors ça pourrait causer des ennuis. Mais, ça dépend de l'objectif global, maître Fanla. Peut-être que la solution allait dans ce sens.
- Leiel, une bonne négociation n'est pas un échange dont tout le monde sort également gagnant. C'est l'inverse. A l'issue des discussions, tout le monde doit être, également, déçu.
- Au fond, j'éprouve beaucoup plus d'admiration pour les politiques que de dégoût ou de déception. Un bon dirigeant doit conduire un monde dans une multitude de directions différentes à la fois. Ce n'est jamais simple, ce n'est jamais reconnu vraiment. Et cela n'a pas d'importance, tant que l'on peut travailler à ses objectifs. Non... l'ennemi de la politique, c'est la confusion du personnel et du général. Personnel ne veut pas dire la même chose qu'important. C'est parfois... trop souvent oublié, c'est vrai.
Le temps filait vite. Combien de temps lui restait-il vraiment ? Cette parenthèse allait se refermer plus tôt que prévu. Ensuite... un long couloir dont elle ne parvenait pas à imaginer la fin. C'est ce qu'elle avait voulu. Sa responsabilité. Son inquiétude, secrète, aussi.Le Conseil est la réunion au moins hebdomadaire de l'ensemble des Conseillers du Sous-Préfet de Raxus Secundus. Organe consultatif, mais aussi exécutif et législatif, ses objectifs sont la définition des politiques à suivre, la détermination des urgences publiques, l'échange d'informations émanant du terrain et la préparation des textes de loi. Le nombre de Conseillers varie en fonction des besoins du Sous-Préfet : c'est lui qui nomme directement ses collaborateurs.
Le Grand Conseil est la réunion exceptionnelle qui rassemble les Conseillers et les Gouverneurs des seize Provinces. Plusieurs fois par an, les questions de politique générale sont soumises au vote du Grand Conseil qui doit statuer sur la poursuite des politiques engagées. Les Gouverneurs sont issus des Provinces, le Sous-Préfet ne peut les nommer, mais peut les révoquer. A l'inverse, un vote des deux tiers du Grand Conseil permet de remercier le Sous-Préfet en place. -
Post n°20
Auteur : Arnon VeralJe ne pouvais que respecter Leiel Osso pour sa franchise. Son discours avait pour principe d’être clair : elle commandait et suivait les directives de la CSI. L’avoir remise face à son apparence physique l’avait visiblement irritée. Pouvait-on cependant nier que son emballage détonnait avec celui de ses prédécesseurs ? Elle alla jusqu’à statuer que si un gouvernant voulait prendre une autre direction, il pourrait le faire et que même si les agriculteurs étaient furieux, ils pourraient le faire. Il y avait là quelque chose d’intéressant, ainsi pouvait-on résumer la pensée d’Osso à la suivante : la survie des plus forts, la lutte contre un constant déséquilibre ? La question avait pour mérite d’être posée, mais que valait une question mal formulée ? Je n’avais aucune expertise de la gouvernance, je ne pouvais donc par conséquent pas vraiment donner d’avis profond concernant ce son opinion. Je trouvais simplement sa vision trop binaire et je me devais de le lui dire.
-Je suis d’accord avec vous concernant le rôle des experts. La question n’est en effet pas de voir le complot, mais je pense désormais que le monde est trop complexe pour avoir une réelle vue d’ensemble. Cela est peut-être possible à l’échelle d’une tribu, d’un village, d’un pays à la limite lorsque ceux-ci existaient encore, mais pour une planète ou la Galaxie, cela devient bien plus compliqué. Il est évident que les structures de contrôle existent, et là n’est pas la question, je posais simplement un cadre de réflexion très théorique, celui de la déconnexion de certains sujets qui mèneraient à un contexte insurrectionnel. C’est une chose de mécontenter les gens à cause d’une taxe ou d’une réglementation, c’en est une autre de les mener à la ruine par une politique -qui peut être involontaire, je le conçois tout à fait- en en se rendant pas compte que la règlementation n’est pas adaptée. Le politicien en ce cas ne pécherait pas par cupidité ou avarice, mais simplement par impossibilité de saisir ou de prévoir le cul-de-sac qui se profile.
Là où beaucoup auraient profité de la démonstration supplémentaire d’autorité d’Osso pour effectuer une passe d’arme ou une joute verbale, je restais la tête froide. Je restais sur ma ligne argumentaire. Un signe supplémentaire qu’il n’y avait aucun caractère personnel à mes propos et que je me refusais à toute manœuvre de manipulation. J’étais réellement sincère et ma réaction à l’autorité n’était jamais violente : j’étais un ancien officier du BSI et j’avais conscience que j’avais été conditionné par l’Empire Sith. A une exception près, c’est lorsqu’elle évoqua l’Empire Sith qui devait durer mille ans, mon visage fut parcouru d’un léger tic nerveux. C’était toujours difficile pour moi de repenser à ce qui avait été un échec cuisant…Fallait-il y voir les traces vestigiales de mon propre endoctrinement ? Je ne pouvais le dire avec précision. Toujours était-il que je restait circonscrit à des arguments rationnels.
-Mon propos n’est pas à prendre hors de ce qu’il est. Il y a une conversation informelle dans laquelle je vous donne mon avis en tant que personne et une conversation plus formelle où je joue mon rôle, celui d’un expert du secteur agricole et dans laquelle je vous ai communiqué mes prévisions et mes chiffres. C’est en effet à vous qu’appartiendra la décision finale de trancher, fonction d’une réalité beaucoup plus complexe, mais également des données d’autres secteurs sur lesquelles je ne peux pas m’exprimer puisque je suis incompétent. Il vous appartiendra de juger les modèles et les rapports qui vous seront rendus.
La contrepartie serait d’avoir à assumer la conséquence de ces actes. Pour ma part, je ne pouvais que conseiller, car c’était pour cela que j’avais été mandaté par la Délégation. Après tout, mon rôle se terminerait à partir du moment où j’aurais terminé de défendre le dossier et d’éclairer les pouvoirs. Je me retrouverai alors seul dans l’arène pour faire face à Deurteiker, Flere et peut-être même Roussimoff qui auraient vite fait de me mettre en pièces lorsqu’ils réaliseraient que j’avais donné des chiffres sans tirer parti de ma position. Mais les choses étaient faites ainsi et j’avais fait mon choix.
-Pour le reste, je n’ai pas voulu être offensant concernant votre apparence. Je me doute bien que le Sous-Préfet Dae’Mid vous a nommé pour de bonnes raisons. Après tout, vous avez été membre de son cabinet et vous semblez avoir -aussi loin que je peux en juger- la tête sur les épaules. Je me projetais encore dans la tête de l’opinion et des défis que vous aurez à affronter. Là où nous pourrions voir de la fraîcheur et du dynamisme puisque vous êtes jeunes, certains verront de la candeur et de l’inexpérience…Là où on pourrait voir une très belle image et un avantage évident pour la représentation, d’autres verront de la superficialité. Comme vous l’avez dit, vous n’y pourrez rien car toute prise de position suscitera des oppositions. Votre tâche sera bien plus compliquée que celle de votre prédécesseur qui bénéficiait d’un contexte plus prospère à son arrivée car il a pu donner des subventions sur le budget et gérer l’urgence agricole, en plus de ça il était déjà un politicien connu et reconnu. De votre côté, vous devrez anticiper les situations et les pièges inhérent à votre propre condition et éviter ainsi de tomber dans les filets d’esprits chagrins dans l’opposition qui pourraient aisément tirer partie d’une telle situation. Les critiques acerbes sont toujours très simples lorsque nous ne sommes pas aux affaires, c’est précisément pour cela que votre place est plus difficile à tenir. Un point de divergence tout du moins entre vous et moi, je n’admire ni ne déteste les politiciens, je m’astreins à juger les résultats et à me tenir loin des hommes et des femmes ou de toute idéologie politique. Je garde l’appréciation des personnalités pour le domaine personnel, mais je le dissocie parfaitement du bilan, sur ce point nous nous rejoignons. Je pourrais continuer de vous apprécier sans forcément adhérer à vos actes et vos décisions.
Il n’y avait là-encore aucune véhémence ni aucune animosité. Je voulais que les choses soient claires et qu’il n’y ait pas de malentendu. J’avais conduit déjà pendant un petit moment et cette fois, la forêt avait laissé place à des pâturages où des bêtes paissaient paisiblement en nous regardant passer, l’œil bovin. Nous approchions d’un petit village, un hameau plutôt. La région était profondément ancrée dans ce qu’on appelait les traditions, le petit village était en lui-même une allégorie ambulante du concept de terroir. Je savais que cela plairait à la jeune femme, je lui désignais sans un mot avec un sourire les collines montagneuses et leurs crêtes calcaires qui surplombaient les pâturages. Quelques étables étaient visibles ça et là, faites de matériaux traditionnels. Je désignais les plus jolies du doigts.
Nous dépassâmes le hameau et ses rues quasi-désertes, principalement occupées par des boutiques de produits régionaux.
-Cette région était très agricole dans le temps, c’était même une grande productrice de produits laitiers, mais bon les jeunes ont déserté le village, comme c’est souvent le cas à la campagne. L’exploitation de Raklin est une des dernières à encore produire, quant aux éleveurs, une très grosse exploitation dont la Rock Cie est le plus grand actionnaire s’est substituée aux petits exploitants dans le temps.
Je me gardais de tout autre commentaire. Je préférais évacuer ce sujet et donner l’information directement à la jeune femme, preuve de ma bonne foi. Le fait que la Délégation se soit particulièrement intéressé à la production laitière n’était pas tout à fait désintéressé. Les membres de la Délégation avaient des intérêts dans la région et s’ils avaient demandé une levée des régulations du prix, ils n’avaient pas proposé de baisser le prix de revente du lait…Car ils avaient un intérêt à cela. Je savais très bien qu’avoir dévoilé cette information risquait de me coûter très cher, mais je voulais rester impartial et pour cela, je devais donner à Osso toutes les clefs pour comprendre. Nous arrivâmes finalement à une ferme traditionnelle, majoritairement faite de bois. C’était la fromagerie de Markus Raklin. Je garais le véhicule et à peine sortis, un homme d’âge mûr mais encore très vigoureux et en parfaite condition physique nous accueillit avec un sourire apparent derrière sa moustache touffue aux reflets argentés.
-Monsieur Veral, on m’avait prévenu que vous viendriez aujourd’hui.
Je fis les présentations d’usage d’Osso, qui serait comme dans la ferme des Cekkel ma collaboratrice. L’homme nous invita à entrer. La pièce à vivre de la ferme était comme le reste, très traditionnel. Mais contrairement à celle des Cekkel, la ferme restait entièrement restaurée, le bois était verni et tout en pierre ou en matériaux nobles. La famille Raklin s’était enrichie localement. Des photographies présentaient l’exploitations dans des temps plus ou moins reculés avec des exploitants dont la ressemblance avec Raklin était si apparente qu’on identifiait immédiatement qu’ils étaient de proches parents. La photographie la plus récente était encadrée et présentait une médaille d’un salon agricole planétaire où Markus Raklin et son fils, Guy, souriaient, c’était deux ans auparavant.
Je prétextais faire un bilan à Raklin de sa situation. Je commençais à évoquer les pertes qu’ils avaient subis récemment à cause de l’augmentation du lait. L’homme perdit son sourire à la vue des documents et ainsi je le laissais parler pour qu’il puisse exposer de lui-même les problèmes à Osso.
-C’est-à-dire que tout ça c’est vraiment à cause du lait. Vous savez que ça a augmenté cette année encore. Les coûts sont fixes pour moi, le fromage que nous produisons ici est traditionnel, il demande un affinage en cave relativement long, tout est moulé à la main, nous ne pouvons pas faire de chaîne de production comme c’est le cas pour de nombreux produits…Ce n’est pas la philosophie. Comme je vous l’ai déjà dit, Monsieur Veral, il faudrait qu’on soit entendu, si nous mettons la clef sous la porte, c’est un savoir ancestral qui disparaîtra avec nous, nous sommes les seuls de Raxus Secundus à perpétuer cette tradition. Quand j’étais jeune, il y a trente ans, il y avait encore une vingtaine de producteurs…Nous avons écrit plusieurs courriers à la Sous-Préfecture, pour demander de reporter les charges de cette année, mais tout cela reste toujours sans réponse.
J’adressais un coup d’œil à Osso. Elle était trop intelligente pour ne pas comprendre que j’avais volontairement évoqué le rachat des compagnies laitières par la Rock Cie et l’industrialisation des moyens de production dans la région. La vision comptable des choses avait ses limites, et nous les touchions, Raklin représentait un patrimoine, et nous avions encore de nombreuses forces à Raxus Secundus, contrairement à d’autres mondes beaucoup plus urbanisés et modernisés. N’était-ce pasl à une carte à jouer ? -
Post n°21
Auteur : Leiel OssoEn réalité, les prévenances de Veral étaient inutiles. Leiel Osso n'avait pas de souci particulier à rencontrer quelqu'un avec qui elle n'était pas d'accord. Au contraire, elle préférait une discussion franche, potentiellement difficile, probablement enrichissante, à un échange de politesses stériles et balisées. Arnon Veral défendait ses points de vue, et ceux des gens qu'il représentait. Il ne faisait pas l'amalgame entre les deux. Il était capable d'écouter, d'analyser et de donner un avis mesuré. Et Leiel laissait lentement se forger dans son esprit ses projets pour lui.
Elle observait avec un intérêt non feint le paysage dans lequel le village pittoresque trouvait un écrin. Les holophotos de ses dossiers ne rendaient pas justice à l'ensemble. Loin des mégalopoles, des cités abritées derrière des remparts, des villes organisées depuis des millénaires autour d'un château central, des tours administratives des zones minières, cet espace habité n'avait qu'une route comme ouverture sur l'extérieur. Ou plutôt, tout était à l'extérieur. Niché au creux de la colline, il dévalait vers la plaine herbeuse en contrebas. Si elle ne se trompait pas, il n'y avait même pas de plateau d'atterrissage pour navette.
Leiel avait caché sa tresse dans sa casquette, mais promenait ses yeux violets sans chercher à les masquer. C'était... fascinant. L'écho de temps immémoriaux ne voulaient pas mourir. Pourtant, de grands groupes mordaient dans ces zones mourantes à pleines dents. Il était difficile de se trouver confrontée aux limites de sa propre idéologie. Ils étaient condamnés, et seraient remplacés par un modèle différent, mieux adapté. Mais à quel prix ? Toute cette richesse de connaissances, de culture, de terroir... n'était-ce pas ce qui donnait de la valeur à cet endroit et à ses productions ?
En suivant Veral, elle comprenait mieux l'étendue du, ou plutôt des, problèmes. Il ne s'agissait pas que du premier niveau de production, mais même les produits transformés souffraient des politiques en place. Les plus grands modèles s'adaptaient plus facilement aux bouleversements du secteur. Seulement, ce n'était pas l'objectif premier des politiques en place de détruire les petits exploitants. Sans quoi, il n'y aurait jamais eu de subventions dans la balance. Ce qu'elle voyait était un effet secondaire de politiques publiques qui n'avaient pas su s'adapter.
Monsieur Raklin les accueillit chaleureusement. Osso n'avait jamais mis les pieds dans un bâtiment dans lequel le bois faisait parti des matériaux principaux. Cela l'étonna beaucoup, bien plus que la pierre. Même coupé, le bois restait vivant pour elle. Elle avait l'impression d'entrer à l'intérieur même d'un arbre. Cette pensée la mit curieusement mal à l'aise, et elle se rapprocha insensiblement de Veral, sans vraiment y penser.
- Excusez-moi, monsieur Raklin. La Préfecture n'a pas donné réponse, ou bien elle a refusé ?
- Aucune réponse, mademoiselle. Pourtant, pour sauver la trésorerie, il suffirait de pas grand chose. Enfin, je dis sauver. Pour tenir le coup un peu plus longtemps. Mais cette ferme est ancienne. Très ancienne. Elle a vu le jour sous le règne de Maxence III, vous voyez jusqu'où ça remonte ? Et ce que nous faisons aujourd'hui ici, on le faisait de la même manière il y a des siècles.
- Et vous êtes les derniers à utiliser ces techniques anciennes ?
Le fromager eut un instant de silence puis fit signe à ses visiteurs de le suivre. Ils passèrent dans le laboratoire, où ce qu'elle vit stupéfia Leiel qui fronçait le nez. L'odeur du lait caillé lui soulevait le cœur.
- Vos cuves... vos cuves ne sont pas en permacier ? C'est...
« Mademoiselle Bonteri » posa la main sur l'extérieur de la cuve, sidérée.
- C'est du bois ?
- Absolument. Et c'est comme ça depuis des siècles.
- Mais les services d'hygiène ne disent rien ? Comment avez-vous l'autorisation de produire des aliments sans respecter les conditions sanitaires légales ?
La moustache de Raklin frissonna. Il souriait, et visiblement, ne se lassait pas de raconter cette histoire.
- Figurez-vous que les services d'hygiène de l'époque sont passés, bien sûr. Et toutes les cuves ont dû être remplacées. Mais heureusement, on a fait des tests. Voyez-vous, pour faire du fromage, il faut laisser les bactéries travailler. Les bonnes bactéries. Et on a réalisé qu'il y en avait bien plus dans les cuves en bois que dans les cuves en métal aseptisé.
- Il ne peut pas y avoir que de « bonnes » bactéries dans le lait... Comment faites-vous le tri ?
- Nous ne faisons rien. Le bois le fait. Le permacier est parfaitement lisse. Mais le bois est poreux. Dans ces micro fissures se cachent des colonies de bactéries, d'enzymes, de micro-organismes microscopiques. Le lait qui rentre en contact avec le bois se trouve... pris d'assaut. Dans une cuve stérile, les flores qui se développent ne viennent que du lait lui-même. L'acidité monte, mais pas assez pour détruire les bactéries nocives. Dans notre cuve traditionnelle, l'acidité est plus forte, mais le résultat final montre que ce sont les souches les plus intéressantes qui survivent au processus. Le caillage peut se faire sans souci, le goût est préservé, à l'inverse des produits aseptisés qu'on trouve partout. Depuis cette inspection, nous avons une dispense spéciale pour l'utilisation des cuves en bois.
Leiel fixait la moustache rieuse du fromager. Elle était au fait des législations sur l'hygiène des technique de transformation des aliments, et elle ne se souvenait pas d'avoir lu, ou appris autrement, l'existence de cette curieuse technique de préparation du lait. Cette absence dans ses dossiers lui fut particulièrement désagréable. Combien des informations dont elle disposait était expugnées, triées, réorganisées sans qu'elle en ait conscience ? Et pourquoi ne pas le faire, d'ailleurs ? Qui se souciait de ces méthodes d'un autre âge ? Combien des informations dont elle disposait étaient, de fait, incomplètes ?
Si cet homme avait raison, s'il était le dernier producteur à utiliser cette technique, si le résultat final était supérieur à celui obtenu par les biais modernes, alors elle se trouvait face à une véritable catastrophe. Toute cette création de valeur, à partir de rien, disparaîtrait pour toujours. Toutes ces connaissances retomberaient dans l'oubli. On n'appauvrirait alors le tout avec la méthode jugée la plus efficace, quitte à se défaire de toutes les autres.
- Monsieur Raklin, votre fils va reprendre votre exploitation ?
Ce fut Guy qui répondit.
- Je me prépare à ça depuis toujours. Mais honnêtement, je ne sais pas si nous serons encore là dans cinq ans. Ca va s'arrêter ici, avec nous.
Il eut un regard sur le laboratoire, comme si cela pouvait être la dernière fois qu'il le voyait. Ou une des dernières fois. Il attendait la mort annoncée de son exploitation, alors que toute sa vie était tournée vers elle jusque là.
- Tenez, mademoiselle Bonteri. Goûtez.
Le vieux Raklin avait coupé un morceau crémeux dans une des larges galettes de fromage affiné et le lui tendait. Leiel aurait bien voulu refuser. L'odeur était encore trop forte pour elle, même si elle commençait à s'habituer aux effluves particulières au lieu. Il sentait moins fort que le lait caillé. Sa croûte brune était sèche, douce. Elle croqua la pointe, puis un morceau plus grand. Raklin rit en voyant sa tête.
- Ah, ben ça surprend, quand on ne mange que des produits aseptisés et bouillis. Alors ? Vous en dites quoi ?
La consistance était fondante, crémeuse, douce, presque délicate. Et le goût n'avait rien à voir avec le parfum un peu poussiéreux qui se dégageait du petit morceau dans ses doigts. Elle sentait le lait, sa richesse, le sel de l'affinage, les arômes qui naissait de la transformation du liquide en autre chose. Quelque chose de délectable.
- Je ne sais pas si vous le savez, mais ici, c'est surtout des pratiquants du culte de Lan. Nous aussi, on est Laniste depuis toujours. Pour nous, la mort, c'est la transformation du corps, et la transmutation de l'âme. En fait, on devrait plutôt parler de « transsubstantiation », puisque l'âme libérée devient autre chose à son tour.
Leiel écoutait en mangeant son morceau de fromage, sans vraiment comprendre ce que voulait dire Raklin.
- Un fromage, c'est pareil. Pour que le fromage naisse, le lait doit d'abord mourir. Il est chauffé, acidifié, dévoré par des bactéries, caillé, il se transforme et renaît sans cesse. Son âme aussi change. Peut-être que la même chose nous attend, derrière le Grand Rideau. Notre âme se bonifie le long de nos vies, et se transforme par la suite, pour devenir quelque chose de...
« Délectable »
- …différent, et meilleur.
Osso considéra un instant la dernière bouchée dans sa main, puis la mangea, en faisant particulièrement attention aux saveurs qui s'y cachaient encore. Des fruits à coque, une vague notion d'épices, un parfum qui rappelait, d'aussi loin que remontaient ses souvenirs à ce sujet, à du vin. Elle hocha sérieusement la tête, comme si cette dégustation la faisait participer à une forme de rituel ancien, l'unissait à un tout plus vaste qui traversait les siècles.
Elle leva les yeux sur Veral. Il savait bien où il l'avait amenée. Est-ce qu'il avait prévu que cette simple visite la troublerait particulièrement ? Leiel était venue pour se plonger dans un monde qu'elle ne connaissait pas. Elle n'avait pas imaginé qu'elle puisse en sortir avec une vision des choses si différente de celle qui était la sienne avant de commencer ce périple. Est-ce que les Lanistes avaient été des adeptes de la Force, il y a des générations ? Cette idée d'une âme qui survivait au corps lui semblait terriblement archaïque. Mais le goût du fromage restait sur sa langue. Délicieux. Bien loin du lait qu'il avait été. -
Post n°22
Auteur : Arnon VeralLeiel Osso ne semblait pas particulièrement à l’aise dans cette ferme atypique. Je l’avais senti se rapprocher comme un animal effrayé. Je restais de marbre, écoutant Raklin parler et les questions d’Osso. Nous avions pu aller dans le laboratoire et la jeune femme sembla surprise de la manière dont les choses se déroulaient ici. Bien évidemment, les Raklin lui répondirent à côté, ne se rendant pas compte qu’ils communiquaient très mal sur la façon dont les choses étaient fait. Si les Raklin maîtrisaient les procédés, ils n’avaient pas réellement suivi notre travail ni les efforts d’AgroChrome pour que leur installation reste aux normes d’hygiène en vigueur. Le vieux Markus était resté figé dans des considérations d’un autre temps et son fils, aussi sympathique soit-il, développait le même travers de son frère.
Contre toute attente, la Sous-Préfète sembla apprécier ce produit d’exception. Les considérations religieuses et spirituelles de la famille Raklin ne la laissaient pas insensible non plus. Je restais en retrait pour laisser le vieil homme terminer ses tirades. Osso était perturbé, c’était évident, ses suspicions initiales avaient laissé place à une curiosité puis à un intérêt sincère. Elle prenait la mesure d’un point essentiel que j’avais évoqué : c’était une chose de prendre des décisions péremptoires sur les bases de chiffres et d’experts, mais il en était une autre que de venir en personne sur les lieux voir comment les choses se passaient réellement. Au fond, je ne pouvais pas en vouloir à Leiel Osso, elle avait fait l’effort de venir et cela était tout à son honneur. Elle pouvait voir ce qu’était la puissance du terroir, d’un savoir-faire millénaire en voie d’extinction. Une doctrine qui s’opposait en tous points à l’impératif productiviste des grandes multinationales qui noyautaient jusqu’aux villages isolés.
-Je me dois de compléter les propos de Monsieur Raklin pour apporter quelques éléments. S’il est vrai que son premier contrôle sanitaire s’est passé de manière…Assez atypique, les termes du contrat qui nous lient comprennent l’inspection sanitaire. Nous faisons des prélèvements chaque semaine et les envoyons à la Sous-Préfecture pour lui permettre de produire son fromage. Ce n’est pas illégal, la circulaire Alysio sur les produits traditionnels permet tout à fait de produire du fromage avec des procédures traditionnelles, il faut simplement être capable de justifier des tests réguliers aux autorités sanitaires. L’exploitation des Raklin est tout à fait en ligne, nous avons les retours tamponnés des autorités sanitaires.
Je marquais une pause. Je voulais absolument montrer qu’il était possible d’imaginer un modèle économique où ces gens pouvaient s’en sortir et faire partie des forces de la planète. Leur survie se jouait à cet instant là et l’enjeu était qu’Osso ait, encore une fois, toutes les informations.
-Comme il s’agit d’analyses par des laboratoires agréés, ça a un coût qui est inclus dans leurs frais de production. Exporter ce fromage serait également possible, toujours d’après la circulaire Alysio, mais il faut poursuivre une certification qui nécessite là-encore le recours d’experts agréés mandatés par la Sous-Préfecture. Ces experts pourront ensuite examiner la production et changer éventuellement certaines parties du procédé afin qu’ils colle mieux aux normes des planètes vers lesquelles nous exportons. Il y a un cadre juridique existant pour ces produits et on peut tout à fait imaginer les exporter, mais pour cela il faudrait simplement un petit effort financier afin que les certifications soient acquises. C’est à mon sens une subvention plus efficace qu’une simple subvention de subsistance car elle permet à ce type d’entreprise de mieux se développer.
Les Raklin nous regardaient avec un sourire. Ils se sentaient valorisés et probablement très heureux que nous nous occupions de leur entreprise. Le fils qui semblait désormais éteint, comme à son habitude lorsqu’on parlait de l’avenir de l’exploitation avait relevé la tête. Quant à Markus, il s’était fendu d’un sourire.
-Ah, donc vous réfléchissez toujours à nous faire labéliser ? On compte beaucoup là-dessus, vous savez, on est volontaires…On compte vraiment sur vous pour sauver l’exploitation !
-Différentes propositions sont à l’étude. Pour l’instant nous avons restauré les normes de qualité. Nous devons trouver le meilleur moyen pour sauver votre exploitation. Mais vous le savez bien, Markus, nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir.
Le vieil homme avait l’œil brillant, rempli d’un espoir presque vain et idyllique. Je ne voulais pas lui faire de faux espoir, mais en même temps je ne voulais pas non plus casser ses idéaux. J’avais réellement envie de sauver cette exploitation. Je réalisais à cet instant que Leiel Osso allait comprendre que j’étais en réalité relativement proche de cette famille. -
Post n°23
Auteur : Leiel Osso- Monsieur Veral, on doit vous montrer la station de traite automatique. On a fait comme vous avez dit, et ça marche assez bien : les nerfs, les moofs, on n'a aucun souci, en revanche, pour les traladons, vous aviez raison, ils ne viennent pas d'eux-même. Une fois qu'on les a rassemblés, ils acceptent la traite.
Leiel repensait au buffet luxueux sur Geonosis. Un produit comme celui des Raklin n'y avait pas sa place. Pas directement. Ses doigts sentaient encore le fromage. Elle frotta ses mains ensemble, sa pensée tournée vers la circulaire Alysio et l'environnement favorable qu'elle pouvait proposer aux initiatives hors normes. Elle emboîta le pas au petit groupe, sans trop réaliser qu'ils se préparaient à étudier les troupeaux.
- On essaye de faire ça en début de matinée. Le reste du temps, ils paissent, dans des champs différents, comme vous avez dit. Depuis qu'on a rajouté les traladons, on a eu des soucis. Les moofs et les nerfs, ils restent dans leurs coins mais ils se tolèrent assez bien. Les traladons sont plus petits, et plus fragiles. Plus agressifs aussi. On les a bien mis à part, et ils ne vont plus provoquer les autres mâles. On s'est arrangé avec le champ du voisin. Seulement, on n'a pas les moyens de lui payer un loyer. On paye en nature ! Bon, c'est plus loin de la station, ça prend du temps et c'est du travail pour rassembler le troupeau. Mais ça vaut le coup malgré tout.
La pente douce menait à la barrière magnétique qui faisait le tour du champ en question. Les moofs avancèrent les premiers vers les humains, mais furent dépassés par les nerfs, aux pattes plus longues, plus rapides. Les quadrupèdes secouèrent leur lourde tignasse en s'arrêtant devant les limites de l'enclos. Les autres restèrent un peu en arrière, aussi curieux que l'autre groupe, mais moins vifs. Leiel observa leurs plaques dorsales avec effroi.
- On ne peut pas faire mieux que le beurre de traladon. Ca se vend bien, mais on n'a assez de lait pour honorer les commandes. Déjà, on va avoir besoin de temps pour amortir les investissements. Si la Préfecture voulait bien suspendre les charges...
L'éleveur pressa les interrupteurs de la colonne magnétique pour que deux panneaux s'éteignent. Il passa la main sur le mufle du nerf, lui gratta la joue.
- Mademoiselle Bonteri, venez donc lui dire bonjour. Le brie que vous avez goûté, c'est du lait de nerf. Son lait.
Il sourit à Leiel. Enfin sa moustache lui sourit, elle ne voyait pas ses lèvres. Les yeux écarquillés, les pupilles contractées par la peur, elle se força à avancer mais resta hors de portée de la bête terrifiante. Si elle n'avait aucun problème avec les insectes, les méduses, les vers, les araignées, toute cette vermine déconsidérée, méprisée et utile, les animaux plus gros étaient systématiquement source de méfiance au mieux, ou de terreur, plus généralement.
- C'est... c'est gentil, monsieur Raklin. Ca... ça ira comme ça.
Elle entendit rire Guy dans son dos et ses joues s'empourprèrent. Piquée au vif, elle tendit la main. Le fait d'être mise à mal par une bête de ferme lui était insupportable et elle trouvait ridicule, voire même dangereuse, cette peur irrépressible. Alors, du bout des doigts, elle remonta le chanfrein, sans prêter attention au sens de la fourrure rêche de l'animal, qui secoua sa grosse tête. Leiel poussa un cri étranglé, recula brusquement et manqua de perdre l'équilibre. Son geste brusque surprit le nerf qui s'éloigna rapidement, entraînant avec lui le reste de son troupeau.
Bien loin des dernières considérations spirituelles, la Sous-Préfète se redressa, digne et probablement un peu ridicule. Heureusement qu'elle était là incognito. Elle renfonça un peu plus sa casquette sur son front, pour cacher ses yeux, pour cacher son agacement. Elle n'était pas en colère contre les gens qui la recevaient, pleins d'espoir malgré un futur incertain, mais elle maudissait ses propres limitations, bien trop nombreuses. De tous les dons qu'elle avait reçus, l'intrépidité n'en faisait pas partie et elle devait lutter contre ses incompétences et ses limites, seule, maintenant.
- Excusez-moi. J'ai fait fuir votre troupeau.
Tant mieux. Elle n'avait aucune envie de se frotter à nouveau à ces bêtes terribles. La conversation reprit sur les investissements entrepris il y a des années qu'on peinait à régler aujourd'hui encore, et la nécessité de s'adapter malgré tout, même si le cataclysme avait déjà noyé le secteur et les avait laissés, seuls survivants, sur cette île coupée du temps.
En retournant lentement vers le landspeeder, c'est vers Veral qu'elle regardait. Est-ce que sa peur l'avait fait sourire ? Elle ne le souhaitait pas... elle détestait se voir faible, mais elle l'était encore, elle le serait toujours, et tout dépendait de sa capacité à détourner l'attention de ces signes-là. Mais il l'avait vue, il avait vu sa peur et son hésitation. Leiel se trouva ridicule. Ca n'avait aucune importance. Sauf, peut-être, pour elle seule.
- Monsieur Veral, on doit vous montrer la station de traite automatique. On a fait comme vous avez dit, et ça marche assez bien : les nerfs, les moofs, on n'a aucun souci, en revanche, pour les traladons, vous aviez raison, ils ne viennent pas d'eux-même. Une fois qu'on les a rassemblés, ils acceptent la traite.
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Post n°24
Auteur : Arnon VeralNous continuâmes le tour de l’exploitation. Pour ma part, j’étais resté en retrait, laissant le vieux Markus Raklin démontrer son ingéniosité pour régler les problèmes quotidiens d’une telle exploitation. Je trouvais que finalement, c’était lui le meilleur argument. Leiel Osso devait comprendre qui étaient ces gens, comment ils pensaient, comment ils vivaient. Si je ne pouvais dire s’ils l’avaient trouvé sympathique, je pouvais sans aucun problème dire qu’ils l’avaient touchée. Après tout, Leiel Osso se révélait bien plus humaine que ces politiciens cyniques dont l’expérience avait anesthésié tous les sens. Je m’en voulais d’avoir émis des jugements péremptoires à son encontre, j’avais eu des préjugés la première fois où nous nous étions rencontrés. Cette salle remplie d’œuvres d’art, ce style épuré, immaculé, cela ne m’avait pas fait bonne impression. C’était si déconnecté de ma propre réalité, celle d’une ruralité dans la souffrance, que j’avais eu du mal à ne pas trouver cela indécent. Pourtant, je devais reconnaître qu’elle avait réussi à me surprendre, au point que je l’appréciais désormais.
Alors que nous voyons les bêtes, la jeune femme eut du mal à réprimer une peur terrible face à ces animaux. Ce fut une surprise pour moi, car cela contrastait avec son attitude face au ténébrion qui, un peu plus tôt, ne l’effrayait pas…Plus encore, il semblait l’attirer. Alors que Leiel tournait son regard vers moi, je perçus la gêne et me contentais de me rapprocher sans sourire, comme si je n’avais rien remarqué. Cette capacité d’observation, celle qui m’avait permis de faire toujours bonne figure. Je me rapprochais de Markus Raklin en regardant ma montre, une montre à gousset, d’un style presque antique que j’avais sorti de ma poche et qui ne détonnait pas avec le style qui me caractérisait.
-Bien, Mademoiselle Bonteri a pu voir votre exploitation et tout ce que vous pouvez mettre en œuvre pour expédier les affaires courantes. Nous vous sommes très reconnaissants de nous avoir montré les troupeaux, cela nous aidera à dresser un bilan précis de la situation et de l’ajouter au plan général que je vous proposerai d’ici disons…Un mois.
J’agrémentais cette dernière phrase d’un sourire. Ce talent d’observation inné, je l’avais utilisé durant des années pour mentir et tromper dans le cadre de mes opérations du BSI, mais désormais, je l’utilisais par correction. Point d’ironie ni de sarcasme dans mes paroles, j’étais sincère et je n’avais pas réagi à ces joues empourprées par correction. J’avais recentré la conversation sur des considérations plus pratiques, ce qui mit terme au sourire de Guy Raklin, dont le visage campa dans une expression très sérieuse. Markus Raklin s’approcha de moi, cela donnait une impression de fausse confidence, puisque sa voix portait tellement qu’on aurait pu l’entendre à cinquante mètres.
-Un mois, ça reste beaucoup. Avez-vous repensé à notre…Affaire ?
-Je ne l’ai pas oubliée si telle est votre question. Pour le moment, je ne peux pas vous donner de calendrier clair, ni même de réponse définitive, car je suis dans d’autres affaires, mais dès que j’aurai réglé mes affaires, vous recevrez une réponse officielle d’AgroChrome. Pour l’heure, nous allons devoir prendre congé, Mademoiselle Bonteri et moi-même avons encore une autre exploitation à visiter.
C’était faux, mais je devais garder bonne figure afin que Leiel Osso conserve sa couverture. Les propos du vieux Raklin devaient être énigmatique, presque sibyllins pour la Sous-Préfète. L’espace d’un instant, j’avais hésité à répondre, car je savais que cela me condamnait à tout lui expliquer. Finalement, cela me paraissait la meilleure solution à adopter, nous avions joué la carte de la sincérité depuis le début.
Après avoir salué les Raklin, nous nous dirigeâmes vers le landspeeder. Markus me rattrapa avec hâte, portant trois bouteilles non-étiquetées. Il ne faisait aucun doute que le liquide qui se trouvait à l’intérieur était un tord-boyau élaboré localement.
-Monsieur Veral, attendez, ne partez pas. Voici vos honoraires ! J’en ai rajouté une pour Mademoiselle Bonteri, elle n’aura qu’à considérer que c’est pour…Le déplacement.
Je le remerciais en opinant du chef, chargeant les bouteilles dans le véhicule. Je réalisais alors qu’il était évident à cet instant-là que je ne faisais pas payer les Raklin, Leiel Osso aurait une indication supplémentaire que mes motivations n’étaient pas financières. De toute façon, les Raklin ne pouvaient pas me payer, ils n’en avaient pas les moyens. Nous rentrâmes sans un bruit dans le landspeeder et une fois que ce dernier démarra, je repris la conversation là où elle s’était arrêtée.
-Voilà donc une journée bien remplie. Je vais vous raccompagner à Raxulon, ça vous évitera des étapes inutiles. J’espère que ce petit échantillon de clients vous a permis de mieux illustrer les propos de ma présentation l’autre jour. J’espère aussi que la journée n’était pas trop ennuyeuse.
Je lui souris, une fois de plus captivé par son regard violet qui exerçait toujours une attraction quasi magnétique tant il était atypique. Nous traversâmes une zone boisée, évitant le petit village pittoresque. Après quelques instants de silence, je décidai d’expliquer à Osso les scènes de clôture de l’entretien.
-Vous avez dû vous poser quelques questions. Je vais donc vous donner les compléments d’information. Lorsque j’ai rencontré les Raklin, j’ai immédiatement compris qu’ils ne pourraient pas payer. Je ne sais pas pourquoi ni comment, mais j’ai été touché par leur histoire familiale. Je trouvais dommageable pour nous tous que leurs procédés disparaissent, j’ai donc fait un arrangement avec Markus, je les aidais à se mettre aux normes et ils me payaient ce qu’ils pouvaient, le reste me serait versé plus tard. Sauf que ça ne s’est pas passé comme prévu, leur exploitation allait de plus en plus mal. La situation était catastrophique au point où je ne les ai plus fait payer. Comme les mois et les années se sont écoulées, le temps file, s’égraine et il n’a jamais pu me payer. Finalement, comme leur famille n’aime pas les dettes, nous avons convenu d’un paiement en nature. C’est ainsi qu’ils me donnent cette eau-de-vie en compensation.
Je souris, le regard perdu dans le vague de la route qui défilait.
-Je ne bois plus d’alcool depuis longtemps, mais ça ne fait rien, j’accepte car ça leur fait plaisir. Récemment nous avons évoqué la possibilité d’un investissement d’AgroChrome dans leur exploitation afin de les aider à faire face aux grands groupes. La famille Raklin a toujours refusé de vendre ou d’inclure un étranger dans leur famille, je sais ce que ça coûte au vieux Markus d’accepter une telle hérésie, c’est pour cela que je ne veux pas le mettre dans une situation humiliante. La dernière fois que je les ai vu, nous avons commencé la rédaction d’un contrat, qui permettrait à AgroChrome d’investir mais la famille Raklin garderait la main sur la fabrication et l’exploitation, nous serions là simplement pour améliorer les procédés tout en percevant une partie des bénéfices…Si un jour ils arrivent à en faire à nouveau. C’est un contrat spécial, mais comme ce sont des produits traditionnels, c’est permis par la circulaire Alysio, précisément pour éviter que de gros industriels ne viennent racheter de petites exploitations et bousiller des processus de fabrication millénaires. Ma participation à la Délégation a quelque peu…Retardé cette affaire…Je ne voulais pas être accusé de conflit d’intérêt ou de favoriser une affaire dans laquelle j’aurais investi. Bien sûr, quand on voit ladite affaire, on comprend bien qu’un tel investissement tient plus de l’œuvre de charité que du lobbying et des gros sous, mais je souhaitais rester honnête. Bien évidemment, cela est une confidence, j’aimerais éviter que ça s’ébruite, d’autres -et même dans mon propre camp- auraient vite fait de retourner cela contre moi pour fragiliser ma position au sein de la Délégation.