Prélude au Grand Oeuvre
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Post n°1
Auteur : Shar'kan NocturnaPremière Partie
Il était impossible de connaître l'emplacement exact du huis-clos, du moins, pour un citoyen lambda de la République ou même de la Galaxie toute entière. Il n'y avait là ni ce que l'on appelait souvent le gotha de Coruscant, ni richissime patron, ni chef de syndicat, ni Sénateur, ni aucun politicien. N'étaient présents que des hommes et des femmes qui selon le Chancelier, pouvaient marquer définitivement l'Histoire et faire de ce monde un monde meilleur.
Cesser l'idéal, simplement le rendre vrai, telle était la mission de Shar'kan Nocturna. Cet homme – ce n'était peut-être même pas un humain et certains commençaient déjà à polémiquer sur ses origines – dépassait les simples limites des conventions politiques, des fausses bonne idées, de la bien-pensance. Ce qu'il voulait n'était que la réussite, son succès pour le bien de tous. Il n'était guère persuadé qu'il avait raison ou que ses idées étaient les « bonnes », celles qu'il fallait appliquer de façon providentielle afin de sauver la République. Non, il voulait simplement appliquer ce qu'il fallait appliquer pour arriver au bonheur de tous, ni plus ni moins. Mais comment satisfaire des milliers de milliards de citoyens de la si jeune République Fédérale ? Comment faire consensus auprès de tout un peuple ?
Cela se voyait dans son regard, dans ses yeux d'un jaune-orangé si caractéristique de sa personne faisant de lui un être si mystérieux et illisible. Sharkan Nocturna savait pertinemment qu'il ne serait que la fondation d'un vaste édifice tout à fait titanesque. Il fallait pourtant que quelqu'un y pose la première pierre, et c'était à lui de le faire. Personne ne pouvait imaginer sa saine ambition, pas même le plus fou des idéalistes. Pourtant il allait le faire ! Ce-jour, au cœur des vestiges historiques de la Vieille Cité de Coruscant, était celui du fondement du grand Projet, du Grand Oeuvre.
Située dans l'hémisphère nord du joyau de la Galaxie et non loin de la Capitale, un vieux palais trônait sur une petite colline, régnant sur quelques édifices plus ou moins en ruines. Lui, avait été restauré des fondations jusqu'au plafond. Cette petite pépite malmenée par le temps mais sauvegardée tant bien que mal par la civilisation humaine était une des seules traces de l'ancienne histoire de Coruscant, obscure, et dont on ne savait presque rien. Il s'agissait là d'un témoignage fragile et rare. Les opérations de restauration totale s'étaient achevées il y a peu. Un véritable succès, le palais avait retrouvé sa magnificence d'antan. Le site, protégé par le Ministère de la Culture de Coruscant devait bientôt être ouvert au public, mais c'était d'abord le Chancelier qui l'inaugurait, et de quelle manière ! Personne ne pouvait imaginer une réunion à huis-clos dans un lieu pareil. Ce grand entretien allait sans doute rester inoubliable pour ses participants.
Tout au bout de la grande allée principale de la plus grande pièce de l'ancien palais de grès, une table large et ovale trônait sous le regard des cariatides qui de leur nuque ou de leurs bras soutenaient l'immense plafond sans doute se situant à plus d'une dizaine de mètres au dessus du sol. Des bas-reliefs précieux et détaillés comme nulle part ailleurs ornaient les murs sous les grandes fenêtres de verre comme on n'en faisait plus aujourd'hui, témoignant de l'histoire de la civilisation humaine. On pouvait même parfois y lire ce qui semblaient être les prémices du basic, l'écriture désormais universelle bien que beaucoup de dialectes locaux perduraient encore ici et là aux quatre coins de la Galaxie. Le sol, lui, était dallé de marbre blanc auquel s'ajoutait de superbes ornements géométriques noirs et rouges de la même matière, marquant pour ainsi dire définitivement l'extrême beauté de la salle colossale où devait se dérouler la réunion. Enfin, tout au fond, à quelques encablures à peine de la vaste table, trônait une gigantesque statue à la gloire d'un homme ou peut être même d'une divinité qui dans une allure évoquant une mouvance héroïque brandissait la sculpture d'un livre ouvert apparemment fait de pages en papier telle qu'il n'en existait plus aujourd'hui. L'architecture du Sénat elle-même s'inspirait ouvertement de cet art classique pourtant si rare. Celle-ci n'avait cependant guère la splendeur extrême de ces veilles bâtisses de pierre.
Aucune âme ne parcourait le vaste espace de cette merveille antique et le silence était roi. Du moins jusqu'à que les immenses portes de bois précieux qui constituaient l'entrée de la pièce s'ouvrirent afin de laisser entrer le Chancelier, lui et lui seul à cet instant. Vêtu de sa tenue d'honneur rouge et noire – il fallait le dire, très luxueuse – accompagnée d'une cape virevoltant légèrement dans les airs, Shar'kan Nocturna avançait lentement, le bruit de ses pas résonant dans la salle toute entière. Il semblait véritablement très solennel et frôlait régulièrement mais sans doute inconsciemment l'insigne de la République de sa main gauche. Celui-ci ornait fièrement le haut de son torse, fixé sur une bande de tissu épais rattaché à la tunique de la chancellerie.
Traverser la salle de part en part était assez long et fastidieux au vu de l'immensité de l'édifice, mais Shar'kan ne put s'empêcher de sourire en admirant les splendides cariatides, piliers à la prestance presque divine qui donnaient au bâtiment une allure bien plus monumentale encore. Il était le premier officiel à pénétrer dans ce palais depuis des centaines d'années sans doute, et rien que cette idée le fit frissonner de la tête aux pieds. Il affichait même un petit sourire nerveux au coin de ses lèvres. Cependant d'ici peu, il allait être accompagné de quelques dizaines de personnes et non des moindres. Il ne les connaissait pas tous personnellement, pas forcément très bien non plus, pour la plus part il ne les avait jamais vu à vrai dire. Mais leur travaux étaient reconnus dans la Galaxie toute entière ! Leur aide allait sans doute lui être extrêmement précieuse et la simple évocation de leur nom signifiait quelque chose, non pas dans les milieux populaires bien sur, mais plutôt au sein des communautés scientifiques ou universitaires. Aucun n'avait refusé l'invitation et sans doute avaient-ils trouvé le lieu de rendez-vous un peu trop étrange. Pourquoi un édifice aussi ancien ? En fait la réponse était évidente : le palais était à lui seule un symbole, l'allégorie de la civilisation, le témoignage des débuts de l'humanité.
Le Docteur Evan Mis de l'Université Centrale de Coruscant montait l'escalier principal menant aux deux portes ouvertes de la salle monumentale où le Chancelier avait pénétré un quart d'heure auparavant. Son cœur palpitait méchamment. Tout d'abord, ce lieu imprégné d'histoire lui faisait quelque chose, et la science qu'il pratiquait ne pouvait expliquer pourquoi. Ensuite, il allait de façon imminente rencontrer le chef de l'État ! Il s'agissait tout de même d'un des hommes les plus puissants de la Galaxie tout entière, et ce malgré la décentralisation drastique du pouvoir (qui n'était cependant pas tout à fait effective à ce jour). Même l'attribution de son Prix, le Prix Cressa, ne lui avait pas fait cet effet là. Le natif de Bakura, à la frontière des régions connues de la Galaxie, demeurait désormais comme l'une des figures scientifiques les plus emblématiques et des plus connues dans son domaine : la physique subatomique, et le voilà à quelques minutes d'une réunion confidentielle de la plus haute importance.
- Attendez-moi s'il vous plaît !
Une voix féminine avait retenti tout en bas de l'escalier de marbre rouge. Mis se retourna soudainement alors qu'il n'était plus qu'à une demi-douzaine de marches du palier. Ses yeux s'agrandirent lorsqu'il reconnut soudainement le Docteur Elena Nani, maîtresse incontournable des mathématiques contemporaines.
- Je suis incapable de faire face au Chancelier seule, reprit-elle le souffle court après avoir monté les escaliers quatre à quatre. J'aurai sans nul doute moins de mal accompagné du Docteur Mis !
- Docteur Nani… ! Je suis absolument ravi de vous voir en une si belle occasion, répondit le physicien un large sourire esquissé sur ses lèvres. Comment se porte vos recherches sur les quantifications mathématiques de l'intelligence ? Considérez-vous toujours les partisans de l'intelligence non-bornée comme des fous ?
Evan Mis lâcha un léger rire, il savait pertinemment que cette question était un des problèmes majeurs des mathématiques actuelles, il faisait donc débat au sein de la communauté.
- Tout a une fin, répondit Nani sur le même ton jovial, même l'Univers. Alors pourquoi les choses ou facultés immatérielles n'en auraient-elles pas ? Elle marqua une pause de quelques fractions de seconde avant de reprendre. Plus sérieusement, comme vous le voyez je suis moins catégorique que je l'étais lors de notre dernière rencontre au Congrès Corellien cher Evan. La « sphère » des idées et de l'intelligence si nous pouvons l'appeler ainsi, humaine ou artificielle, ne se borne pas aux trois dimensions de l'espace que le commun des mortels « intuite », loin de là. Vous comprenez donc la difficulté du problème ainsi que mes réserves quant à mes propos datés de l'année dernière. Mais ce n'est pas à vous, Evan, avec vos vingt-six dimensions de l'espace de Halbi-Yao que je vais vous apprendre cela. Ces maudites hyper-cordes ont fini par succomber et révéler leurs mystères aux physiciens de votre espèce n'est ce pas !
La question n'en était pas une à vrai dire. Le Docteur Nani était fascinée par les physiciens de la trempe d'Evan Mis de même que ce dernier pour les mathématiciens du genre de la native de Corellia. Les hyper-cordes, l'intelligence, les facultés… Autant de problèmes si spécifiques, si particuliers et si différents, qui pourtant un jour où l'autre feront avancer la science et l'humanité avec elle, cinquante ou même cent ans après leur résolution.
Le Docteur Liwena Valoran était, elle, une brillante sociologue. Celle-ci avait parfaitement compris sur l'instant l'intérêt que suscitait le lieu aux yeux du Chancelier Nocturna . Si fort en symboles et si impressionnant, c'est cette dimension allégorique qu'avait choisi Shar'kan pour convaincre ses invités de la future tâche qu'il allait leur attribuer sur la base exclusive du volontariat. Un certain conditionnement intellectuel du à la majesté et à l'histoire du lieu, ce n'était pas si bête après tout. La diplômée de la Faculté de Sociologie de Theed ne put s'empêcher de sourire à l'évocation de cette simple pensée. Valoran était au moins sure d'une chose, ce n'était guère cet aspect la de la réunion qui agirait sur sa décision future, si décision il y a. Mais elle semblait tout de même surprise que la Chancelier Suprême de la République l'eut invité elle à cette réunion absolument secrète. Pour appliquer un dispositif aussi monumental, qui plus est totalement confidentiel, le contenu de ce rendez-vous devait en valoir la chandelle ! Elle pénétrait alors d'un pas serein dans la salle aux cariatides, admirant ses formidables beautés antiques tandis que le brillant Docteur Savos Qui'lan faisait son apparition en bas du grand escalier de marbre rouge menant droit à la gigantesque salle de réunion. Lui était un brillant médecin-biologiste et n'agissait sur ses patients qu'à l'échelle microscopique afin de les soigner de leurs maux. Capable de synthétiser la molécule (référencée ou non d'ailleurs) afin d'essayer de guérir, ou de guérir tout court d'ailleurs, il avait la possibilité de prévoir l'efficacité de telle ou telle fonction chimique et chacune de leur réaction en chaîne sur l'organisme. Qui'lan avait été récompensé brillamment pour ses travaux mais demeurait encore très controversé sur ses méthodes parfois approximatives et très risquées, qui dans quelques cas menaient ses patients à la mort. « C'était le prix du progrès » disait-il presque sans sens de l'éthique.
La table ovale était au complet. Des dizaines de scientifiques, sociologues, psychologues ou philosophes en tout genre étaient réunis. Les plus brillants cerveaux ici même, dans une des salles les plus magistrales de la Galaxie toute entière. Shar'kan Nocturna était en bout de table et les dévisageait un à un. Ils n'étaient pas ici seulement parce qu'ils furent les plus brillants de leur génération, la crème de la crème, mais bien parce qu'ils avaient voué tout au long de leur existence, leur corps, leur âme, et leur vie toute entière à leur discipline. Oui, tout comme le Chancelier Suprême de la République, ils s'étaient sacrifiés, et se sacrifiaient encore au nom du progrès…. Au nom du bien commun. -
Post n°2
Auteur : Shar'kan NocturnaDeuxième Partie
Un silence presque pesant régnait dans la Salle des Cariatides du Palais Antique au cœur même de la vaste mégapole de Coruscant. Debout, à l'extrémité de la table de réunion, Shar'kan présidait comme il en avait l'habitude depuis le début de son mandat, scrutant un à un ses invités. Tous avaient répondu présents à son invitation mystérieuse, intrigante. De brillants docteurs se trouvaient là, dont les thèses avaient, il y a quelques années de cela, ébranlé la communauté scientifique malgré la stagnation on ne peut plus évidente de la technologie au sein de la Galaxie. Le projet du Chancelier Suprême de la République était compatible avec son désir d'évolution scientifique. Alors qu'il souhaitait que la Galaxie vive une période de paix qui jamais n'avait été aussi proche, celle-ci se retrouvait désormais directement menacée par l'absence de progrès notables. Une société ne peut survivre que sous la dictature du progrès et de l'évolution positive. Jadis, des Empires entiers, vastes et puissants s'étaient effondrés face à la stagnation ou face à la régression. Shar'kan ne souhaitait guère que sous sa direction, la Galaxie se transforme en territoire barbare. Ainsi un vaste projet scientifique allait d'ici peu débuter, et il allait s'accompagner du Grand Œuvre, pour lequel tous ses invités étaient réunis au Palais Antique ce soir là.
Le jeune politique – jeune était effectivement le bon mot – tourna promptement la tête vers l'entrée de la salle, vers la large double porte que les chercheurs avaient franchis quelques minutes auparavant. Une dizaine de Gardes de la Chancellerie avaient été spécialement dépêchés en secret jusqu'au Palais Antique. Chaque docteur ici présent suivaient du regard celui de Shar'kan, et se demandèrent expressément pourquoi donc ces gardes se devaient d'être présents ici. Après tout, quel était le danger ? Ils se trouvaient sur un site archéologique protégé par l'État depuis des lustres maintenant.
- Gardes ! Fermez et scellez les portes jusqu'à nouvel ordre !
La douce voix à la fois ferme et sans excès d'autorité résonna longuement à travers la grande allée aux cariatides. A peine Shar'kan avait-il prononcé sa phrase que les lourdes portes se refermèrent dans un bruit assourdissant. On entendit à l'autre bout de la pièce la multitude de cliquetis qui signifiait que la réunion se déroulait désormais entièrement à huis clos. La communauté scientifique s'étonnait de cette réunion si cérémonieuse, certains avaient même osé penser une fraction de seconde que le Chancelier les prenait en otage ! Bien entendu, rien de tout cela. Shar'kan Nocturna posa fermement ses mains sur la table et regarda avec gravité son audience.
- Cette réunion se tient à huis-clos, commença-t-il sur un air très sérieux. Inutile de tenter de communiquer par datapad ou quoi que ce soit d'autre, le Palais brouille tous les systèmes de communication du plus simple au plus perfectionné. De toutes façons, je doute qu'on vous appelle à cette heure tardive de la nuit…
Effectivement, le Chancelier avait convoqué tout ce bon monde à minuit pile, et l'horloge du Palais qui avait été restaurée il y a peu affichait l'heure prévue, plus une minute. Quelques chercheurs qui se connaissaient par le biais de colloques à travers la Galaxie, se regardèrent d'un air perplexe. Que pouvait-il bien vouloir Shar'kan ! Tous voulaient savoir, lever le voile sur cette réunion surprenante.
- Je vais vous faire holo-signer une convention, continua le Chef de l'État. Celle-ci agira comme un contrat, entre vous tous la République et moi-même. Il marqua une faible pause, appuyant sur un bouton situé sur la tranche argentée de la table. Celle-ci laissa apparaître l'hologramme d'un contrat de confidentialité devant chaque invité.
- Pouvons-nous connaître une partie au moins du contenu de notre réunion de ce soir avant de signer le contrat ? Demanda Savos Qui'lan sans timidité aucune. Vous comprenez que nous ne pouvons approuver quelque chose de contraire aux principes de bases de…
- C'est vous qui parlez de principes de bases Docteur Qui'lan ! Coupa soudainement Liwena Valoran. Il me semble que l'éthique et vous, ça fait à peu près trente-six !
- Ne commençons pas, messieurs dames, nous n'avons nul besoin de créer quelque tension que ce soit dès maintenant. Sachez que la réunion risque d'être longue et éprouvante, préservez votre énergie je vous prie. Shar'kan avait rappelé à l'ordre le petit duo perturbateur. Sachez juste que le Projet n'est en contradiction avec aucune, monsieur, aucune valeur de la République. Et vous savez tous à quel point je m'attache à celles-ci, et ce avec la plus intense ferveur.
Certains docteurs opinèrent du chef, convaincus par la brève réponse du Chancelier qui jusqu'à présent était effectivement fidèle à l'ensemble de ses valeurs et à celles de la République. Auprès de la communauté scientifique, Shar'kan Nocturna bénéficiait d'un soutien massif, lui qui était l'un des principaux créateurs de la République Fédérale et de sa Constitution. Après tout, celui-ci disposait de tous les pouvoirs le temps de la transition. S'il avait voulu accomplir ses plus terribles desseins supposés, il aurait sans doute déjà agi, supprimant et neutralisant le moindre élément perturbateur à son ascension au pouvoir absolu. Non, se disait la table, il ne pouvait qu'être quelqu'un d'honnête. C'est ainsi qu'ils signèrent tous cette fameuse convention. Elle disparut une fois l'émargement de fait.
- Nous avons tous signé Chancelier, preuve de notre confiance envers vous, lança soudainement Elena Nani. En revanche, on ne peut pas en dire autant de votre côté…
- Que voulez vous dire Docteur ? Répliqua ledit concerné d'un air surpris.
- A quoi bon nous suivre et mettre nombre de vos agents du renseignement sur notre dos ? Vous aussi, sans vouloir vous ordonnez quoi que ce soit, vous devriez peut être nous faire confiance. Notre point commun est notre passion pour les sciences, exactes, humaines ou sociales. Et nous partageons avec vous le désir de réussir. Si nous vous accordons notre respect ainsi que notre confiance, il serait légitime que vous en fassiez de même.
Shar'kan soupira légèrement, personne ici ne l'avait entendu d'ailleurs. Son visage se crispa quelque peu mais il avait une réponse toute prête, c'était un politicien après tout.
- Je vous ai à tous envoyé une invitation de la plus haute importance, et je vous ai aussi spécifié qu'elle était secrète et qu'elle devait le demeurer. Afin de construire des fondations on ne peut plus solide au projet, il fallait que je m'assure que le secret soit gardé tout entier, et j'ai par la suite appris avec joie que personne ici n'a fait de faux pas, et je vous en remercie… Ne pensez pas qu'il s'agit d'un manque de confiance de ma part envers vous. Le fait d'avoir dépêcher des agents du renseignement afin de m'assurer du secret de votre venue au Palais Antique était nécessaire. Il me fallait une base et la plus solide qu'il soit.
- Que se serait-il passé si nous avions révélé le moindre indice ?
- Je n'ose l'imaginer moi-même, madame. Je savais pertinemment que vous ne diriez rien, justement parce que nous sommes animés par la même passion. Je n'ai par conséquent réfléchi à aucune sanction. Mais puis-je vous demander comment avez vous repéré ces agents du renseignements ?
- Vous parlez au Docteur Nani, Chancelier ! Lança soudainement Evan Mis avec un sourire. Et rien n'échappe au Docteur Nani.
- Rien, vraiment ? Eh bien, vous m'en voyez ravi, il s'agit là d'une qualité que je recherche avec ferveur.
La mathématicienne ne put s'empêcher d'esquisser le même sourire que son ami physicien. Il est vrai que cette femme était brillante, sans doute l'une des meilleures de sa génération et plus encore. Les mathématiques étaient pour elle une langue qu'elle pratiquait couramment qui n'avait, il fallait le dire, que bien peu de secrets pour elle. Algèbre, analyse, arithmétique, tous les sous-domaines de cette science y passaient, tous. Shar'kan était absolument ravi qu'Elena Nani se trouvait autour de la table de réunion.
Il était fin temps d'entrer dans le vif du sujet. Le Projet, le Grand Œuvre ! La communauté scientifique ici présente pensait en grande majorité que Shar'kan Nocturna les avait réuni afin de parler d'un projet scientifique de grande ampleur. Mais, quand ils s'étaient rendus tous compte que toutes les sciences étaient ici représentées, les interrogations fusèrent dans leur esprits. Quel genre de projet pouvait rassembler autant de chercheurs de tous les domaines ?
- Il est temps que je vous dévoile les tenants et les aboutissants de votre venue ici messieurs dames. Je vais être tout à fait clair d'emblée, et ne vous en faites pas. Chacune de vos interrogations aura sa ou ses réponses. Et chaque point évoqué sera développé sans doute un peu plus tard. Nous avons après tout de longues heures passionnantes devant nous.
L'audience se raidissait un peu, comme absorbée par le suspense presque insoutenable que leur faisait subir le Chancelier. Étrangement, tous avaient presque oublié que celui-ci était le chef de l'État, il émanait de lui une aura rassurante et apaisante. Peut-être était-ce l'action involontaire de la Force qu'il pouvait ressentir et utiliser mais qu'il ne maîtrisait guère. Shar'kan avait d'ailleurs appris il y a peu – grâce à une intervention fortuite il fallait bien le dire de la patronne de la Garde de la République – qu'il était ce qu'on appelait dans le dialecte courant un « forceux ». Mais peu importait, l'essentiel était fait. Il ne lui restait plus qu'à se lancer.
- La République compte coloniser les Régions Inconnues de la Galaxie, commença-t-il sur un ton posé. Cependant cette colonisation, de planètes essentiellement désertes mais viables, devra se faire dans le plus grand des secrets, un secret des plus absolus. Je vous le dis en toute franchise, personne d'autre que vous et moi, vous entendez, personne d'autre n'est actuellement au courant du projet. Les scientifiques se turent, mais beaucoup se posaient déjà une infinité de questions, ils le regardaient fixement, attendant la suite. Shar'kan enchaîna. Il ne s'agit pas et vous avez ma parole là dessus, d'un simple délire expansionniste ou mégalomaniaque, loin de là. Nous allons faire une expérience, la plus énorme des expériences, comme jamais auparavant la science n'en eu connu.
L'excitation commençait à se faire sentir et certains ne purent s'empêcher d'afficher un faible rictus nerveux aux coins de leurs lèvres. Que de superlatifs employés par Nocturna ! Il était évident que le début du discours leur mettait l'eau à la bouche. Le Chancelier poursuivit, tournant lentement autour de la table et fixant ses invités avec le plus grand des sérieux.
- Vous le savez très bien, la science est le plus souvent divisée en deux domaines. La science théorique, la science expérimentale. L'expérience peut amener à élaborer une théorie, et il arrive que la théorie naisse avant l'expérience la confirmant. La dynamique scientifique s'établit sur le désir du progrès, sur le désir des répondre à des questions fondamentales, mais aussi sur cette course, sur cette dualité entre théorie et expérience. Nous allons tous ensemble tenter d'accomplir notre quête ultime, celle du progrès absolu, celle du bien commun. Nous allons créer par la science et nos savoirs, l'État idéal. Un murmure se répandit subitement auprès des quelques dizaines de chercheurs réunis cette soirée là. Ce qui est intéressant, reprit-il, c'est que nous ne partirons de rien, absolument de rien si ce n'est de nos connaissances sur les modèles ainsi que sur l'idéal.
- Vous vous trompez d'emblée monsieur, lança subitement Liwena Valoran, les personnes qui constitueront les citoyens de ce nouveau monde seront déjà conditionnés à la culture de la République telle que nous la connaissons aujourd'hui ou à celle de la Galaxie…
- J'ai déjà anticipé cet obstacle…
L'ensemble de la table retenait son souffle et l'envie incroyable d'en savoir plus était presque palpable. Certains ne purent d'ailleurs s'empêcher de frissonner sous le poids intense de l'excitation. Savos Qui'lan était déjà à fond derrière Shar'kan Nocturna. Lui-même avait toujours rêvé d'avoir carte blanche dans la limite bien entendu de la dignité humaine. Il savait déjà qu'il allait embarquer dans un des vaisseaux-colonie, et il se voyait déjà maître de son laboratoire biologique. Le Chancelier Suprême continua sur sa lancée.
- J'ai déjà fait établir par les autorités compétentes, et ce en vue du futur projet de loi au Sénat, une liste de citoyens de la République se portant volontaires pour se faire cloner.
- Vous comptez rétablir le clonage ? Demanda soudainement Qui'lan de plus en plus attiré par l'expérience.
- Non seulement je compte le faire, mais je vais le faire, et encore mieux, il le sera !
- Comment pouvez-vous en être si sûr !
- L'Empire ou du moins ce qu'il en reste, s'est réfugié sur Cathar. Seulement, j'ai promis la paix, et nous l'aurons sans doute car aucune guerre n'est profitable à une démocratie.
- C'est absurde donc, pourquoi autoriser le clonage ? Si le Sénat ne connait guère les tenants et les aboutissants de votre projet, le clonage sera donc voué dans les esprits à établir de nouveau une armée de clones digne de ce nom entièrement destinées à la guerre !
- C'est exact Docteur Qui'lan, c'est exact. Mais cette armée ne sera pas vouée à l'attaque, mais seulement à la défense de la République. La République n'est pas qu'un amas de mondes, c'est une fédération qui se doit de posséder une armée commune, qui se doit de compenser sa décentralisation massive – comparée à la centralisation impériale - par une force militaire dissuasive. Que ce soit d'ailleurs en cas de conflits internes, et je ne parle pas que de conflits armés, comme de conflits externes. Nous ne sommes pas seuls, la Galaxie s'apprête à devenir tri-polaire, voire quadri-polaire. La sécurité, la cohésion et la protection de la République ne pourra se faire que par cette dissuasion profonde. Le Sénat en a pleinement conscience, et moi aussi. Je suis prêt à parier que la loi sera votée à une large majorité, et ainsi, le clonage sera de nouveau légal.
- Le clonage oui, mais le clonage armé !
- Vous avez raison, les clones des volontaires auront donc un statut militaire. En revanche, rien ne m'empêche de faire voter la loi telle que les clones des volontaires soient reconnus par la commission à la défense, mais pas en tant que soldats. Ceux-là posséderons une statut tout à fait particulier que je trouverai en temps voulu afin de dissimuler l'expérience. En revanche, il est évident que les membres les plus influents du Sénat seront au courant du Projet à un moment ou à une autre, et je m'en chargerai personnellement. Mais l'annonce doit être faite de façon optimale, et qu'à ceux en qui je voue une confiance sans faille. Cette expérience est entièrement destinée au bien de la République, je peux le jurer.
Les chercheurs étaient absolument ébahis face au discours du chef de l'État. Celui-ci avait tout prévu dans les moindres détails, sans doute préparait-il le Projet depuis des mois… Des mois où il ne songeait qu'au bonheur de son peuple, qu'à la réussite de la République. Des nuits blanches à élaborer le plus parfait des plans afin que tout se passe de façon optimale, de façon à conserver le secret… Shar'kan souriait, il avait fait mouche, mais pour les scientifiques, le plan comportait encore quelques failles.
- J'ai pour ma part une question bête, lança l'un d'eux, qui sera le Chef de cet État idéal ?
- Il me paraît évident cher monsieur qu'il s'agira de moi.
- Il est effectivement légitime que ce soit vous, mais, qui dirigera la République alors ?
- Moi aussi, c'est moi qui dirigerai la République.
- Il s'agit là d'un désir impossible à assouvir monsieur. Sans vous manquer de respect, quel homme serait capable de diriger deux États simultanément ?
- C'est effectivement impossible à réaliser par un seul homme.
Le chercheur avait compris et Shar'kan lui confirma ses justes pensées.
- Je dirigerai la République, et vous l'avez deviné, ce sera mon clone qui sera le patron du nouveau monde.
- Pourquoi ne pas nous cloner nous aussi dans ce cas ?
- Vous esprits sont certes sans doute un peu influencés par notre culture, mais cloner un trop grand nombre de fondateurs du projet multiplierai les chances d'échecs ou de déviations. Il n'est pas interdit de penser que plus nous avons de clones, plus il semble que certains seraient imparfaits et n'agiraient pas comme ils le devraient. Sans doute dévieraient-ils de la voie. Les citoyens ne posent guère de problèmes puisqu'ils ne sont en aucun cas les garants du Projet, ou du moins pas directement. En revanche nous tous ici le sommes. Et moi en particulier. C'est pour cette raison que Savos Qui'lan ira sur Kamino avant de partir pour les régions inconnues et tâchera de produire avec l'aide des autochtones, mon clone le plus fidèle, et ce jusqu'au moindre petit gène. Je reviendrai en temps voulu sur les détails du clonage et sur les contacts éventuels entre mon clone et moi-même.
Le Docteur était aux anges. Liwena Valoran était elle aussi convaincue, il s'agissait là d'une expérience sociologique comme jamais il n'y en avait eu. Elle était fière, fière d'assister de son vivant à un tel projet, fière d'être une des futures fondatrices du Grand Œuvre. L'un des piliers du plan de Shar'kan Nocturna. Mais une énième question lui vînt subitement à l'esprit. Elle ne put la retenir et la lança au Chancelier Suprême.
- Monsieur…
- Oui ? A-t-il à peine pu répondre.
- L'achèvement du projet… Nous ne le verrons peut être pas de notre vivant !
- Chère Docteur. Il se peut que le Grand Oeuvre ne dure que quelques années à peine… Mais il est plus probable en toute honnêteté… qu'il dure des siècles.