Post n°5
Auteur : Azel Kyone'e
- Xahr'stjonu'tsalem'prävasigh -Combien de chances, combien de probabilités que ces deux points se rencontrent, parmi les parsecs qui constituaient cet univers ? Risible, improbable... Pourtant, ce fut le cas. Sur les braises encore fumantes d'un champ de bataille, l'un des derniers représentants d'une race de colosse à écailles récupère le corps malmené de l'un des premiers représentant d'une race extra-galactique arrivé par-delà les frontières de l'espace connu. Cette opportunité, Xahr'stjonu'tsalem'prävasigh ne peut le nier, est trop stupéfiante pour qu'un courant de puissance transcendantale n'y soit mêlé. La Force, comme l'appelait les Jedi de l'ancien temps, dirige les être les uns vers les autres lorsqu'elle juge qu'il est temps pour eux de faire connaissance. Le vieux dragon stellaire sait aussi qu'un tel signe porte en lui une signification plus profonde : ils ont des choses à s'apprendre. Quoi exactement ? Impossible à dire. Tenter de le deviner, même, s'avère périlleux. Ils le sauront en temps utile. Tout vient toujours en temps utile. Y compris les tempêtes de sable.Je le sens se tortiller contre ma paume. C’est étrange, mais pas désagréable : la vie qui l’anime prend de nouveau de l’ampleur. Je la sens, au travers de mon esprit, s’épanouir lentement. Ses yeux s’ouvrent. Ah, certes, la petite couche de bave n’a pas l’air d’être à son goût. Mais c’est un maigre prix à payer pour recouvrir ses esprits. Du moins, je le pense ! Le vent se chargera de le sécher en quelques minutes, lorsque le crépuscule l’aura fait se lever sur ces étendues désertes. S'il a survécu à une telle chute au travers de l'atmosphère, il survivra à une petite brise. Non ?Malgré sa petite taille, ma vue s’adapte et je le vois de plus près, son museau plat avec ses deux petites narines saillantes au-dessus de sa gueule dénuée de protection. Contrairement à bien des bipèdes, sa peau n’est ni ocre, ni beige. Pas même noire ou brune : il est entièrement bleu. D’un bleu plus profond encore que celui qui couvre mon échine. C'est original : je n'avais pas encore rencontré de bipèdes bleus. Leur diversité est impressionnante, presque autant que la nôtre !« Ch'a bsivi ? »Le spectre de sa voix m’apparaît comme grave : peut-être un mâle ? Son corps y ressemble, de ce que je sais des espèces semblables à la sienne. En revanche, j’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne trouve rien sur le sens de ses mots. Preuve que malgré mon âge, il me reste beaucoup à apprendre… Je sens la commissure de mes babines remonter légèrement. Soulagé ? Ma foi, oui. Un bipède qui parle est un bipède en confiance – ou presque - et en bon état. Au moins, il ne fait pas partie de ceux prompts à tenter de m’éliminer par peur ou appât du gain. Du moins, pour l’instant. Je ne sais rien de lui, je n'ai donc aucun a priori. J'espère, j'ose espérer, qu'il n'a pas d'intention mauvaise à mon égard, car je n'en ai aucune au sien. Même si je ne lui en ai rien dit, mon esprit le lui communique sans insistance, comme une simple invitation à la paix. Non, malgré ma différence, je ne suis pas comme mes lointains cousins, affamés et violents. J'ai dépassé ce stade depuis des éons et m'en félicite : il n'y a rien à apprendre de la violence. Elle n'est qu'une solution de facilité sans issue et provoque plus de dégâts qu'elle ne résout jamais de problèmes. Tout cela constitue une sorte de dialogue silencieux. Je tente de cerner son esprit encore embué. Ses idées sont brouillons, mais elles se décantent vite, et l'ordre revient sous son crâne. Je découvre des yeux rouges empreint d'un vif éclar froid et rusé. C'est un être affûté, résistant et opiniâtre. Enchanté, jeune âme encore en devenir. Veux-tu parler avec moi ? Je peux peut-être t'aider.« J'imagine que je te dois des remerciements, toi qui t'es porté humblement à mon secours... »Mes pupilles se dilatent : surprise ! Il m’adresse la parole ! Ah, j’en avais perdu l’habitude. Du basic, si je ne m'abuse ? J'ai cru un instant qu'il ne parlait pas cette langue si répandue par ici. Cela me fait bien plaisir : enfin une forme de vie plus diplomate qu’hostile ! Je me prépare à lui répondre, bien joyeux, quand il enchaîne, coupant court à mon élan :« Je doute toutefois que tu puisses comprendre... Ou même que tu puisses me répondre. Serait-il possible, toutefois, de me reposer à terre ? Il me faut quitter cette planète au plus vite. »Ne pas comprendre ? Ne pas répondre ? Oh. Vraiment ? Comme tu juges sans connaître, deux-bras-deux-jambes. La joie d’avoir trouvé un interlocuteur, ici, au milieu de nulle part, m’a sans doute fait oublier combien la plupart des habitants de cette galaxie sont orgueilleux et dédaigneux des formes de vie trop éloignées des leurs… Ainsi donc, je ne suis pour toi qu’un animal, dénué de conscience, à l’intelligence primitive et ne méritant pas l’intérêt de l’être supérieur que tu es ? Prévisible… Ce raisonnement, je l’ai vu tant et tant de fois. C’est à croire qu’il s’agit d’un comportement naturel chez la majorité des espèces dotées de mains préhensibles ! Je sens mes poumons capter un peu de l’air vicié de cette planète et le refouler aussitôt, narines grandes ouvertes, avec un gros « vrrrruum », las et lourd.Tu serais sans doute étonné de savoir à quel point la plupart des animaux sont sensibles et intelligents. Car si cette intelligence diffère de la tienne, elle n’en est pas moins réelle et adaptée à leurs besoins. Je garde le silence, le regard toujours sur ses épaules, alourdi d’un reproche muet. Avec toute la douceur dont je suis capable, j’accède à sa demande : je le libère. Pourquoi le garderais-je ? Quand bien même serais-je un prédateur, il ferait un bien maigre repas. Ses pattes touchent le sable et il y glisse, encore sonné de son voyage dans les dimensions oniriques. Il se fait une toilette sommaire, comme je les ai vus faire souvent : il se secoue et se gratte d’une curieusement manière.« Je te remercie, brave créature. Il est désormais temps pour nous de prendre des chemins différents... »Brave créature. C’est donc ainsi. « Brave, brave bête » ! Ils ne reconnaissent que cette qualité, si tant est qu’elle en soit une. Les rares fois où j’ai été qualifié de brave ne m’ont pas laissé un souvenir particulièrement heureux. Je suis triste de constater qu’il juge sans savoir. Oh, je sais qu’il est idiot de ma part d’espérer que les bipèdes se souviennent de moi : combien de siècles ont passé, depuis la dernière fois que ma route les a croisé ? Beaucoup trop. La plupart sont éphémères, ils ont donc des préoccupations d’éphémères, rien de mal à ça. Avec toute l’ingratitude que leur orgueil démesuré leur octroie ! Non pas que je lui en tienne rigueur : je n’attends rien de lui. Je suis bien assez heureux qu’il reste encore un vivant parmi tous ces morts. Seulement, une discussion entre être civilisé ne m’aurait pas déplu. Sauf que je suis une brave bête, n’est-ce pas ? On ne discute pas avec une brave bête. On lui jette un peu de nourriture, à l’occasion. Au travers des barreaux d’une cage.« Quoi ? Ce n'est pas la peine de me faire ces yeux-là ! Tu as probablement un nid à regagner, une famille à retrouver. »Une famille... Ce mot, j'ai eu tant de mal à le comprendre ! Tous les bipèdes ont une famille. Tu as peut-être hâte de la retrouver, de pouvoir leur prouver que tu n'as pas péri. C'est ce que vous faites toujours... Quant à moi, je te rassure : nul ne m’attend nulle part. Les miens n’ont ni famille ni patrie, et nos œufs se font de plus en plus rares, tandis que les millénaires passent. Un jour, peut-être plus proche que je ne le crois, il n’y en aura plus. Mais tout cela est si dur et si complexe à expliquer… Je doute de pouvoir le faire, et je doute qu’il comprenne. Je ne devrais pas m’en faire : après tout, si celui-ci à survécu, c’est que l’Univers souhaitait qu’il survive. Il doit être bien robuste. Malgré tout, j’ai du mal à m’imaginer qu’une si petite chose puisse s’en sortir seule, dans un environnement si éloignée de ses conditions de vie naturelles. Sans eau ni nourriture, que va-t-il pouvoir faire ? Je n’ai aucun droit de m’imposer. Je suis simplement inquiet. J’imagine qu’il va tenter d’exploiter les cadavres des coquilles volantes ? Il y trouvera peut-être des restes…Tout à ma réflexion, je m’aperçois alors qu’il s’est déjà bien éloigné, du haut de ses deux courtes pattes agiles. Avec un petit soupir, je parviens à décrocher mes dents les unes des autres. J'ai la bouche pâteuse d'avoir inhalé de l'air, surtout aussi chargé en particules de poussière. Mais lorsque ma langue forme les sons, elle n'hésite pas. Elle roule avec aisance, à peine rocailleuse, puissante. Il est assez loin à présent pour que le son ne l'indispose pas.« Il n’y a pas d’eau de ce côté, petite âme. Par-là, il n’y a point de salut, que du sable et du vent. Quitte à emprunter un chemin, prend donc l’autre, celui qui mène vers l’aube. Tu y retrouveras les squelettes de tes comparses et vos véhicules. »Je ne parviens pas à cacher la trace d’amusement qui anime ces phrases. Il ressemble à un poussin sorti de l’œuf, mouillé et curieux du monde qui l’entoure, mais encore ignorant du mode d’emploi qui l’accompagne. Je ne bouge pas de ma place, planté en haut de la dune. Je me contente de croiser mes paires de pattes contre mon poitrail et de fixer son dos, attentif. Sany disait que j’avais parfois le ton d’une mère. Elle avait peut-être raison… !J’attends d’apercevoir à nouveau son museau plat, et ma gueule s’ouvre à nouveau avec un sourire triste. Quelque part derrière moi, le bout de ma queue dessine des arabesques dans le sable. J'ai envie de rire, mais je n'en fais rien. Mes narines se pincent et ma voix se fait plus forte.« Mais ce n'est qu'un humble conseil. Libre à toi de courir à la mort si tel est ton désir. . »J'aurais juste l'impression de m'être donné tout ce mal pour rien. Hélas, ce n'est pas comme si je n'en avais pas l'habitude, depuis le temps...Le vent se lève. D'abord ténue, la sensation devient persistante, à mesure que le sable décolle en spirales agressives. L'immense reptile, depuis sa position stratégique, peut, en arquant le cou, distinguer les prémices d'une colonne noire à l'horizon. Le sol frémit, tel un animal frileux dont la peau chercherait à se débarrasser d'eux. Des vagues, puis des volutes. La poussière s'envole, puis le sable. Ce n'est pas une simple brise : quelque chose de bien plus puissant naît du refroidissement de l'air au crépuscule. Au travers de ce rideau de poussière, les rayons sanguins de l'étoile dardent un halo vif sur les écailles adamantines. De bleu et gris, le dragon revêt un habit de pourpre et de feu. L'homme du froid, nimbé par cette même lueur d'agonie solaire, gagne une aura dorée sur son habit en lambeaux. Un spectacle d'une beauté sauvage et pure, comme seule la nature sait en donner. Malgré cela, leurs instincts respectifs ne les trompent pas : ils ne peuvent pas rester là, à attendre que l'ire du désert se déchaîne sur eux. L'un apprendrait à voler sans aile, l'autre se verrait privé des siennes à jamais. Il faut partir.