Post n°3
Auteur : Leto Lazarus
ÉVEILLER LES CONSCIENCES (2)“Il est plus facile de nous ôter la vie que de triompher de nos principes” Maximilien Robespierre à la tribune de la Convention (26 mai 1794)“Si on se révolte, on meurt”.On ne sortait jamais indemne de ce genre d’expérience immersives, de ces voyages dans les usines de l’Anneau. Quelle tragédie, et quelle barbarie d’exécuter son propre peuple en l’intoxiquant sur son lieu de travail. Des criminels gouvernaient ce système. Les pires criminels de la région sans aucun doute. Tout était bon pour capter la richesse coûte que coûte, même l’extermination de ceux qui la produisaient pour eux. L’intérêt de la séparation en caste imposée aux premiers jours par ceux qui dominaient la planète jadis résidait aussi en cela: les Exclus, nombreux et esclaves, consistuaient l’armée de réserve industrielle des usines de l’Anneau. Tous ne travaillaient guère, et ceux qui n’avaient point d’emploi étaient disposés à remplacer les morts de la production ou de la révolte. Ils demeuraient l’outil utile du régime, celui de la production usinière aux bénéfices de la caste possédante. Ainsi les qualifications de la classe supérieure - la classe ouvrière - étaient nécessairement orientées par le pouvoir et le système scolaire. Il fallait un nombre suffisant d’assembleurs, de logisticiens, d’agents de production, de maintenance… En revanche, la classe moyenne elle, composée d’ingénieurs, de directeurs de sous-départements, de concepteurs, d’administrateurs, avait un rôle intellectuel et de gestion et n’était guère destinée à la production. La pression sur leurs emplois, leurs attributions et leurs qualifications n’existaient quasiment pas. De ce fait, plus on montait dans l’échelle pyramidale des castes kuati, moins s’effectuait de contraintes sur les emplois et leur gestion. Ceux tout en bas de l’échelle subissaient donc les pires traitements, doux euphémisme puisqu’ils pouvaient même faire l’objet de meurtres de masse à la moindre revendication sociale. Leto avait très mal vécu ce petit séjour dans l’enfer de l’Anneau. Sa condition était misérable et sa caste oppressée, mais que dire de ceux qui se faisaient exploiter dans les usines? Ces Exclus, ces moins que rien qui n’avaient d’autre choix que de produire le maximum sans rien dire au risque de se faire tuer. Mourir par le travail ou par le refus de l’exploitation? Quel triste choix. Ce travail forcé, personne ne le connaissait au sein de la caste ouvrière à l’exception des quelques rumeurs colportées mais vite oubliées ou de ceux qui s’étaient faits envoyés là bas en guise de punition parce que déviant de leur comportement de classe.- C’est pas possible Alya… On ne peut pas les laisser faire, ces enfoirés...Leto bouillonnait de rage dans le bureau de son amie, faisant les cent pas, déchiré entre la tristesse et la haine. - Calme-toi Leto, notre mission d’intérêt général ne peut pas voler en éclat parce que tu perds ton sang-froid.- Je perds mon sang-froid?! Un accident industriel a tué une dizaine d’Exclus dans cette usine! Je connais ce genre de problème, tu le sais, j’en ai été victime ! Et en plus de cela, s’ils se révoltent c’est l’intoxication assurée et décrétée par ces… ces… @£*!&% d’aristocrates de merde! Et je dois garder mon sang-froid?!- Leto, la voix d’Alya était calme et posée, notre objectif vise l’intérêt de tous. La Révolution implique des sacrifices, on ne peut pas s’occuper de tout le monde en même temps, on doit la construire pour que tout le monde en profite! Elle ne sera pas immédiate, tu le sais très bien… Leto s’effondra sur un fauteuil de la pièce, la tête dans le creux de ses mains. Le directrice du département continua:- Nous sommes des centaines de millions sur l’Anneau, ce genre de cas doit arriver très souvent, beaucoup trop souvent. Pourtant tu ne pourras pas porter secours à chaque Exclu ou chaque Ouvrier qui subit ce terrible sort… Rappelle-toi Leto, nous avons construit le réseau en décentralisant au maximum les unités, en les rendant indépendantes pour que si une cellule se fait repérer, elle ne compromette pas notre dessein. C’est toi qui a imaginé ça… On ne pourra pas non plus lui venir en aide. Ecoute moi… L’intérêt général doit primer sur l’intérêt particulier et minoritaire, pour le moment.Leto soupira puis releva la tête vers elle, la mâchoire serrée.- C’est dur d’avoir conscience de ce qui se passe et de laisser faire en attendant la réalisation de notre but final… Il se releva lentement, regardant l’espace sombre et infini à travers le hublot du bureau d’Alya. Ses passions se dissipèrent peu à peu et la raison reprit le pas pour réinvestir petit à petit son esprit. Il fallait que ce défaut disparaisse. Durant les trois ans qui allaient suivre, bien-sûr que des gens allaient mourir, bien-sûr que les grands allaient exécuter les petits, bien-sûr qu’Ouvriers et Exclus allaient subir quelques sorts funestes… Et pire encore, sans nul doute que ses compagnons allaient mourir au nom de la liberté, au nom de cette guerre déclarée contre les puissants. Oui, la révolte était une guerre et il fallait que celle-ci contamine tout l’anneau, toutes les castes oppressées. Sans doute que Kuat n’en n’était pas à sa première révolution, mais celle-ci allait être de masse et évidemment meurtrière. - Mais tu as raison Alya… tu as tristement raison…- Dans la grande bataille, tu pourras porter secours.Le sourire d’Alya illumina son visage, mais aussi le coeur de Leto qui en avait bien besoin en ces tristes jours. Heureusement qu’elle était là, à ses côtés…- Est-ce que le contenu de la cargaison a bien été récupéré au moins…?- Oui, l’ami de ton père est venu de Coruscant déposer son stock et il a fait rentrer ce que tu voulais…Alya sortît quelques documents holographiques.- Il faut les diffuser partout, fit Leto, utilisons nos canaux…- Espères tu éveiller les consciences à travers des textes?- Il faut faire voir qu’ailleurs, cette domination de caste n’a pas sa place… Combien d’ouvriers savent comment fonctionne Coruscant, Corellia, Naboo, Iridonia... ? - D’autres formes de domination existent dans ces systèmes...- Peu importe. Montrons comment ça marche ailleurs, montrons des critiques politiques, et puis on s’en fout si c’est pas notre idéal! On forgera le nôtre ici, pendant la Révolution! Mais il faut que les gens se politisent, prennent conscience de leur statut misérable, qu’ils trouvent les Castes injustes. Ce sera le début du mouvement de masse. Puis ensuite, on construira quelque chose ensemble, on diffusera d’autres textes qui défendent des projets démocratiques et coopératifs. Toi-même tu l’as dit! Tout ça ne se fera pas en un jour…- Bien… Les Exclus sont de notre côté de toutes façons, il sera facile de les mobiliser ce qui sera moins le cas des Ouvriers et surtout des Moyennants…Difficile de mobiliser les castes d’au-dessus qui voyaient leurs avantages se multiplier par rapport à leurs inférieurs. La réunion contre l’aristocratie signifiait dans leur esprit plus de sacrifices et moins d’avantages. Au diable la démocratie et l’intérêt du peuple! Pourtant, qui pouvait se sentir floué par plus de liberté, par le fait de briser les chaînes de la servitude, mis à part ceux qui tenaient la bride haute au peuple? Exclus et Ouvriers allaient être le coeur de la Révolution, mais il fallait que la caste Moyenne s’y mêle. - Alya, d’ici quatre mois, nous réunirons le prochain Comité central. Préparons d’ores et déjà le réseau de communication clandestin. Quelques Moyennants sont avec nous et pourront couvrir les comités locaux reliés à nous sans distinguer l’origine du signal. J’y ferai le discours du grand départ, celui de l’origine de la mobilisation de masse. Et j’ai un plan…Le regard d’Alya se fit un peu plus inquiet…- Un plan…. ? Dis-moi…Leto se leva et recommença à faire les cent pas en débutant son projet.- Nous allons diffuser mon discours, a posteriori, illégalement. Il faut que le maximum de personnes l’entendent sur l’anneau!- Comment tu veux faire une chose pareille? - Bah, si une bonne partie se trouve le soir dans la station spatiale résidentielle, il nous suffit de trouver le moyen de le diffuser là, au lieu de le faire sur les différents sites de travail. Les exclus ont aussi leurs quartiers à part, prennent leurs propres transports, mais je suis sûr qu’on trouvera un moyen via les gars de l’usine et via l’équipe de Castiel pour le faire diffuser parmi eux. Par exemple, faire entendre le discours via holodocs. Ce sera moins massif et plus progressif. L’idée chez les Ouvriers c’est de faire une action choc, en modifiant ma voix bien entendu, je veux pas qu’on m’éjecte dans l’espace…- Il va y avoir une enquête sur ça, tu le sais… Ils risquent de désigner des coupables…- Nous ferons en sorte de tous nous en sortir… Et peut-être même que la violence qu’ils utiliseront contre nous nous mobilisera encore plus! Qu’ils nous fassent du mal! Ils ne pourront pas détruire l’ensemble de leur population… Ils ne se risqueront pas non plus à détruire une partie d’un chantier naval en pleine résurgence des tensions galactiques, ce serait une tragédie pour leurs commandes et leurs profits. La période dans laquelle nous sommes est parfaite pour enclencher le processus révolutionnaire Alya!Les yeux de Leto brillaient de mille feux, la passion commençait à le dévorer. Son envie d’en découdre se faisait plus pressante. Dans sa tête, l'enchaînement des événements était parfaitement clair. Il ne voulait plus qu’une seule chose, en être à la fin, au bout du chemin, cette étape finale où le peuple envahissait la surface depuis l’Anneau, où il investissait le palais de “Kuat de Kuat”, où tous les Aristocrates étaient piégés, et à genoux devant la puissance des nouveaux citoyens., où tous les nobles étaient dépossédés de leurs titres, de leurs privilèges, soumis au pouvoir du peuple coalisé contre eux. Ce moment de grâce où la supplication des tyrans se mêlait avec les promesses de l’arrivée du chaos…. Il voyait dans sa tête les matriarches à terre et sanglotantes, subissant la justice implacable des Exclus, des Ouvriers et des Moyennants réunis, leur visage terrifié face à l’illusion de la barbarie du peuple. Le revers de la médaille d’une domination de plus de vingt millénaires, réduite en poussière par quelques uns qui conscients de leur condition, parvînrent enfin à réunir le peuple motivé par la volonté de s’approprier un seul et même ensemble de biens communs et immatériels : l’égalité et la liberté, la justice et la démocratie! Ah! La jouissance extrême de ce moment! Le plaisir mémorable de la destruction d’un modèle entier! Celui de tout reconstruire! L’agréable sensation de reposséder ce qui lui revenait de droit: Kuat.***Quatre mois de campagne illégale. Et elle ne s’était pas déroulée sans encombre... De nombreux ouvriers avaient été envoyés en usines en guise de punition pour sédition… Certains avaient même disparus. Mais cela ne pouvait que galvaniser les Ouvriers déjà plus ou moins radicalisés dans le processus révolutionnaire. Ne parlons pas des Exclus! Eux n’attendaient que la révolte, avec un sentiment vindicatif latent qui risquait de faire des dégâts le jour du soulèvement général. L’équipe du Comité Central de l’Alliance Révolutionnaire avait prévu une réunion, toujours à l’occasion d’un jour de repos dans une aile peu surveillée du Chantier de Deponn. Les ouvriers pouvaient circuler librement grâce au réseau de transport interne de l’Anneau, mais ne pouvaient aller sur les sites de production que s’ils en avaient évidemment l’autorisation de la part des directeurs. Heureusement qu’Alya en tant que Moyennante, - avec d’autres, de sa classe bien que relativement peu nombreux qui avaient également rejoint le mouvement - était parvenu à les faire rentrer dans leur nouvelle salle, un petit hangar beaucoup moins exiguë que lors de la réunion du premier comité fondateur. Le flot d’ouvriers et d’exclus dans le métro intérieur ne perturba guère les autorités, habituées à les voir sortir de la station résidentielle pour aller faire un tour ailleurs. Ainsi, certains des chantiers suds ou des ateliers d’usinage avaient été mis au courant, et le second Comité allait réunir au-delà des espérances. Leto avait envie de remercier la brutalité des gouvernants qui couplée à ses affaires de diffusions de petites phrases ou d’actualités externes à Kuat, contribuaient à forger une conscience politique aux Ouvriers et Moyennants. A cela s’ajoutait le travail des comités révolutionnaires locaux qui étaient parvenus petit à petit à instiller cette volonté séditieuse dans l’esprit d’un nombre grandissant de gens. Au travail de masse s’ajoutait un travail de fourmi, et la combinaison des deux se révélait efficace. Ce qui n’empêchait pas des arrestations, des détentions arbitraires, la violence des autorités, mettant ainsi d’autant plus d’huile sur le feu… La Révolution allait se faire à cause de l’Aristocratie et de sa violence répressive, qui réveillait plus que jamais l’insoumission latente des classes opprimées. Leto allait devoir lui-aussi passer par là et subir la sentence des puissants. C’était une nécessité: frappez inconsciemment le symbole de la révolution populaire, et n’attendez en retour que le soulèvement généralisé. Car le violenter lui, c’est vouloir écraser les revendications de tous. Un monde certain avait envahi le hangar à la grande satisfaction de Castiel qui avait rejoint Alya et Leto près d’un site en hauteur où se déroulaient débats et interventions publiques. Ce hangar était un lieu de libre expression comme rarement il y en eut dans la jeune vie du jeune homme. Un lieu de critiques, de discours subversifs allant à l’encontre des puissants. Et cela participait de la ferveur populaire! Avant la prise de parole de Leto, les leaders de chaque comité locaux s’exprimaient à la fois sur leur volonté d’aller jusqu’au bout, mais aussi sur leurs capacités de rassemblement. Chacun défendait ses opinions, et certains commençaient à réfléchir à ce que pourraient ressembler les futurs modalités de gouvernement. C’était exactement ce que Leto souhaitait: la volonté révolutionnaire avait atteint un stade suffisamment développé chez certains pour qu’ils commencent à planifier l’après, comme si l’issue de la révolte de masse était inévitable. Et bien-sûr qu’elle l’était! On ne pouvait dans ces lieux se résoudre à l’échec, ce qui excitait d’avantages encore les foules. Après le défilé des responsables locaux que Leto saluait avec un enthousiasme débordant, c’était le tour de son intervention… Ils allaient donc enregistrer sa prise de parole, son discours, et ultérieurement, le diffuser partout dans la Station Spatiale Résidentielle pour que les millions d’ouvriers conscientisent encore plus leur situation, pour que la coalition se fasse entre les Exclus, eux et les Moyennants! Certes, depuis l’incident de Castiel, des rapprochements s’effectuaient timidement… Mais durant la Révolution, personne n’allait parvenir à distinguer qui est de quelle classe car sur l’Anneau, elles seront abolies unilatéralement, par ceux qui ne furent que sujets depuis la nuit des temps.Le garçon grimpa sur le talus métallique qui servait de tribune. Leto ne possédait pas de discours écrit. Ses convictions et ses conclusions, ils les connaissaient par coeur. Le silence s’installa, et le jeune homme le fit volontairement durer, imprégnant le lieu d’une ambiance pesante et solennelle, tout en admirant la foule qui s’était pressée jusqu’ici. Enfin, il entra dans le vif du sujet:- L’ordre social est consciencieusement maintenu par ceux qui nous gouvernent. La question qui se pose est celle du pourquoi, bien entendu, mais surtout celle du comment. Sa voix grave et amplifiée avec les moyens du bord résonnait jusqu’au fond du hangar. D’abord fixe, il fit quelques pas vers la droite en regardant le monde, le visage plus déterminé que jamais.- Soyez sûrs, d’emblée, que plus les avantages d’une classe sont importants et donc mieux elle domine celles auxquelles elle est supérieure, plus il est difficile de la mobiliser contre un système pourtant injuste pour la majorité. Ce silence était à la limite de la gravité.- Cela est d’autant plus vrai pour ceux qui trônent au sommet de la hiérarchie des classes. Imaginez un seul instant cet aristocrate multi-milliardaire en crédits et proposez-lui de mettre fin à tous ses privilèges, (Leto marchait cette fois vers la gauche et affichait un air sévère) c’est à dire: le pouvoir politique, la direction de la KDY, la représentation de la planète, la reconnaissance interplanétaire ou galactique, l’accumulation illimitée de la richesse, le droit d’oppression sur toutes les autres castes, l’unilatéralité de ses décisions, le droit à la propriété, une vie des plus agréables au sein du paradis que lui et sa caste se sont créés… (Petite pause). Demandez-lui, au final, d’abolir de lui-même sa propre domination totale sur autrui, qu’elle soit donc politique, sociale, pécuniaire ou juridique…Observant l’horizon de la foule réunie, il haussa le ton:- Bien-sûr qu’il souhaitera conserver sa position à tout prix! Bien-sûr qu’il se fout de la justice, la vraie, et de l’intérêt général ! Ce qu’il veut c’est le maintien de ses avantages, le maintien de sa position sociale dominante. Et pour cela, en plus de la force, il se doit de produire un argumentaire qui légitime sa position, il se doit de produire une idéologie, un système de croyances qui justifiera sa domination. Sur Kuat l’argument passe par la naissance et la promotion d’un régime garantissant l’ordre et la sécurité de chacun. Une rhétorique classique! Sans l’aristocratie veillant à l’ordre des classes écrit dans le marbre de la loi, il n’y aurait que le chaos social et l’insécurité selon eux, chaque individu souhaitant porter atteinte à l’intégrité physique et morale d’autrui soit pour survivre, soit pour installer son propre mode de domination. Mais ils vont plus loin dans la légitimation de l’ordre social qu’ils nous imposent: la naissance pour eux garantit la caste, chaque être vivant occupe une place et doit s’y tenir, celle-ci ne peut changer et il va donc de soi que des ouvriers engendrent des ouvriers, que des nobles engendrent des nobles car cela n’est que leur destin social! Leto fit une pause de quelques secondes avant d’amener la suite de son argumentaire.- La nature sociale de l’individu au sein de la société dès sa naissance et la conservation des frontières strictes entre castes est d’autant plus légitimée par les puissants qu’elle est légale et que cette loi est implantée depuis toujours. Naissent alors ces croyances de la bonne place, cette coutume du destin implacable, de l’efficacité évidente de l’ordre existant. Ces croyances, cette idéologie, ils chercheront systématiquement à la justifier par des preuves factuelles. Kuat disposerait donc des meilleurs chantiers navals de la galaxie toute entière grâce à eux ! Sans les aristocrates, ces maîtres bienfaiteurs de l’économie planétaire, nous n’aurions jamais pu y arriver (son ton était sarcastique)! Selon eux un ouvrier serait fait pour produire et ne ne ferait jamais un bon gestionnaire! Chacun à sa place donc, car elle va toujours de soi...La voix du révolutionnaire transpirait l’indignation et le dégoût, la haine de l’oppresseur. Il en arriva à sa première conclusion:- Voici donc une panoplie condensée de la rhétorique légitimatrice des dominants. Peut-être que certains d’entre eux n’en sont même pas convaincus. Peut-être qu’ils savent pertinemment la portée irréelle de leurs arguments. Mais ils préfèrent trahir la vertu, vivre dans le mensonge, pourvu que leur domination perdure et que leur fortune prospère!Leto souleva les huées de la foule à destination des Aristocrates. Il enchaîna en un mouvement de bras toujours dans le but de galvaniser son auditoire.- Comment pouvons-nous être convaincus que ce système est le meilleur quand nous n’en avons jamais connu aucun autre? Ils vous répondront ceci (son ton fut moqueur, empreint de cynisme et d’ironie, imitant un ton moralisateur): “jeune ouvrier, préfères-tu vivre dans la sécurité et dans un monde de paix ou préfères-tu te jeter dans l’inconnu dans lequel il existe une probabilité que ton avenir ne soit que chaos et sauvagerie? Ne préfères-tu pas la stabilité au potentiel désordre?” Beaucoup d’incertitudes là-dedans… Ce qui est certain pourtant, c’est que nous subissons leur oppression, que nous sommes gouvernés par des tyrans qui ne se soucient non pas du bien-être du peuple comme ils veulent bien nous le faire croire, mais de la conservation de leurs propriétés et de leur pouvoir, de leur toute puissance sur l’extrême majorité des individus.! (Cris de la foule) Tout cela soyez-en bien conscients, à cause d’une volonté arbitraire! Celle d’un homme qui avant tout autre a déclaré en posant le pied le premier sur cette planète: “ceci est à moi”, et que ceci devînt donc sa propriété personnelle. S'ensuivit l’accumulation de ce qu’il désigna être à lui, aboutissant ainsi à une richesse suffisante pour asservir celui qui vînt après lui, qui ne possèdait rien, et qui donc, pour survivre, dût s’y assujettir pour assurer sa sauvegarde. Quelques applaudissements retentirent. Tout en continuant calmement sa marche, Leto reprit son discours.- Mais vous allez me dire qu’il n’existe pas une opposition binaire entre d’un côté les ouvriers et de l’autre les nobles. Et vous aurez tout à fait raison! Il existe bel et bien un énième mécanisme dans ce système de domination. Aussi brutal soit-il, il n’en est pas moins subtil. Car la dualité frontale entre les possédants et les dépossédés entrainerait a fortiori une confrontation permanente et violente. L’astuce des puissants donc, pour pacifier leurs domination réside donc en la création de classes intermédiaires. Il leur faut créer des castes tampons régies par cette simple règle qui veut que plus on descend dans la pyramide des castes, moins la caste possède d’avantages. Ainsi, en plaçant Moyennants et Ouvriers entre Aristocrates et Exclus, on assure la domination totale des plus hauts sur tout le système, en garantissant la domination des Moyennants sur les Ouvriers, celle des Ouvriers sur les Exclus. Et c’est comme cela que nous participons au maintien inconscient de notre système, en combinant ces mécanismes de supériorité et de rétribution en avantages, aux croyances et à l’idéologie légitimée par la coutume et la loi! Finissons-en!Les cris de la foule se firent plus nourris, et quelques uns scandaient des slogans inaudibles. Leto les laissaient se calmer seuls et ne leur donna aucune consigne visible à travers ses gestes.- Les Ouvriers ne se révoltent pas, simplement parce qu’ils ont les Exclus à disposition. Cessons d'opprimer ceux qui n’ont rien! (Applaudissements) Il en est de notre volonté, celle de refuser de dominer nos frères citoyens! De là naît l’émancipation vis à vis des tyrans. Cessons de servir et les voilà faibles! Cessons de servir et nous voilà libres! (Applaudissements plus nourris). Les Exclus sont ceux qui ne peuvent rien parce que réduits à néant à cause de nos trois castes coalisées contre eux. Et cela pourquoi? Non pas parce que cela est naturel, bien au contraire, mais parce que cela est une construction de l’aristocratie pour conserver sa domination sur nous tous! La mâchoire serrée, Leto déclama son texte avec passion. Plus il s’approchait de sa conclusion, et plus son ton prenait de la force, plus ses gestes haranguaient la foule.- Ouvriers, Exclus et Moyennants! C’est vous qui possédez le pouvoir de renverser le système! VOUS êtes les puissants! Car VOUS faites usage de l’outil de travail! Car VOUS créez la richesse! Mais vous la créez pour EUX, l’Aristocratie, et EUX seuls se l’accaparent! Sans vous, il n’existerait nulle richesse sur Kuat! VOUS avez le pouvoir! Mes amis, prouvons-leur! Leto s’approcha du bord du talus métallique et serrant le poing, il s’écria de toutes ses forces tout en pesant ses mots:- J’en appelle ainsi à l’organisation d’une grève générale! La foule se déchaîna: cris, applaudissements, slogans… Leto les laissa s’haranguer eux-mêmes, les regardant avec fierté, croisant les yeux de ses collègues révolutionnaires. A ce moment là, tout le monde était prêt à en découdre- Que les Ouvriers cessent leurs assemblages! Que les Exclus cessent leurs productions! Que les Moyennants cessent leurs gestions! Et regardez-bien comment les puissants réagiront! Ils tenteront de nous éliminer, de mettre fin à notre projet démocratique, à nos désirs d’égalité! Ils useront de la force policière et de la force armée car si nous ne produisons rien, comment pourront-ils s’enrichir?! Ils ne le pourront pas!L’agitation grandissait peu à peu et Leto sentit cette ferveur, celle qui pouvait rendrez n’importe quel homme ou n’importe quelle femme véritablement invicible. Plus rien ne pouvait les arrêter!- Ceci actera le début de notre grand dessein! Brisons les chaînes de la servitude. Moyennants, Ouvriers et Exclus doivent se coaliser pour tourner la page de l’ordre des castes!Et tout commença ici.- GRÈVE GÉNÉRALE!